‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 20 sur 48 · SECTION TROISIEME · texte numérisé non relu

SECTION TROISIEME

Du raisonnement.

I. De la nature du raisonnement et de la règle générale que nous devons observer pour que notre manière de raisonner soit exacte.

I . Lorsqu'en considérant les idées qui composent un jugement qu'il s'agit de prouvei* (i) , et que par cette raison on appelle question , on ne voit pas clairement la convenance ou la dilTérence qui est entre elles , il est nécessaire de recourir à une troisième idée, qui ait un rapport plus connu avec les deux idées de ce jugement que celui qu'elles ont ensemble. En comparant ces deux idées avec la troisième , qu'on nomme moyen , on parvient à découvrir s'il y a de la convenance entre ces deux idées , qu'on appelle les deux extrêmes , et si l'une renferme l'autre ; ou s'il y a de la diflérence , et si l'une exclut l'autre. C'est dans cette comparaison , et dans la conséquence qu'on en tire, que consiste ce qu'on appelle raisonnement.

(i) Voy. la Clef des sciences, i" partie , cbap. m.

Pour expliquer comment la troisième idée ou le niojen terme sert à découvrir si Tune des idées de la question convient à l'autre ou n'y convient pas. on peut rapporter ici ces deux axiomes , dont le premier est d'un si grand usage parmi les géomètres :

ff Deux quantités qui sont égales à une troi- « sième sont égales entre elles.

« Deux quantités dont l'une convient à une tf troisième, et l'autre n'y convient pas, ne sont « pas égales entre elles. »

Il suit du premier axiome , que si , en comparant une des deux idées de la question avec la troisième , qui est le moyen , on trouve qu'elle convient exactement avec ce m^ojen terme , et en comparant l'autre idée de la question avec le même term» , on trouve qu'elle convient aussi avec lui , dès lors les deux idées de la question conviennent ensemble; par conséquent le jugement dont il s'agit est vrai , s'il lie ces mêmes idées , et il est faux s'il les sépare.

Mais si en comparant les deux idées qui composent ce jugement, qu'on nomme question, on découvre que l'une de ces deux idées convient avec le moyen terme , et que l'autre , comparée avec le même terme n'y convient pas , il suit du second axiome que ces idées ne conviennent pas entre elles ; par conséquent le jugement dont il s'agit est vrai s'il les sépare, et il est faux s'il les unit. TOME ÎFI. 9

2. Nous remarquerons cependant que l'applicalion de ces principes ne peut avoir lieu qu'autant que l'on prend soin, dans chaque proposition dont se forme le raisonnement, de conserver aux idées que l'on compare et à celles avec lesquelles on les compare , le même sens et la même étendue , sans quoi le résultat de ces différentes combinaisons n'en seroit plus un , puisqu'il ne porteroit pas sur les mêmes objets de comparaison.

3. Il est évident par ce que nous venons de dire pour expliquer la nature du raisonneraentj qu'il est toujours composé au moins de trois jugements, puisqu'il faut que les deux idées de la question , c'est-à-dire du jugement dont on prouve la vérité ou la fausseté , soient comparées avec la troisième idée, qu'on nomme moyen. Le jugement ainsi prouvé se nomme la conséquence ou la conclusion; il est précisément le même que celui qu'on appelle question, on le nomme question avant qu'il soit prouvé , et conclusion quand il est prouvé. Les jugements qui nous conduisent à la conclusion sont appelés prémisses ou antécédents.

Le raisonnement qui ne renferme que trois jugemenls ou propositions, s'appelle syllogisme; tel ost celui-ci :

Tout ce qui doit nous conduire tôt ou tard au bonheur est aimable; or la vertu doit nous conduire tôt ou tard au bonheur; donc la vertu est aimable.

Il arrive souvent qu'on n'exprime que deux propositions et qu'on sous-entend la troisième , ce qui s'appelle enthymême ; cette sorte de raisonnement ne conclut qu'en vertu de la proposition sous-entendue; ainsi, lorsque je dirai :

Tout ce qui doit nous conduire tôt ou tard au bonheur est aimable; donc la vertu est aimable.

Il faut que la proposition que j'ai supprimée soit vraie (en supposant d'ailleurs que l'autre le soit aussi) pour que mon raisonnement et ma preuve soient exacts.

4. J'ai dit qu'il y avoit au moins trois propositions dans un raisonnement (1) ; mais il pourroit y en avoir davantage sans qu'il fût pour cela défectueux; car si après avoir consulté une troisième idée ou un troisième terme , pour savoir si les deux idées de la question conviennent ensemble ou n'y conviennent pas , je ne suis pas encore parvenu à découvrir cette convenance ou cette disconvenance, je pourrois choisir un quatrième terme, et un cinquième, si celui-là ne suffit pas, jusqu'à ce qu'enfin j'en sois venu à un dernier terme qui pr-ouve que les deux idées de la question doivent être unies ou séparées.

Si je doute , par exemple , si le péché est odieux , je pourrai considérer d'abord que le péché consiste dans la violation d'une loi imposée par le souve-

(1) Voy. V Art de penser^ Swe partie, chap. le^.

( »3. ) rain être. SI cela ne me donne pas lieu de conclure, donc le péché est odieux, j'examinerai ce que c'est que de violer une loi prescrite par Dieu même , et je trouverai dans celte idée celle de préférer nos caprices à la volonté infiniment sage de notre souverain maître et de notre bienfaiteur, ce qui renferme l'idée d'une désobéissance injurieuse au créateur, d'une ingratitude réelle ou d'une témérité inexcusable , d'où je pourrai former ce raisonnement: " Le péché consiste dans la violation d'une " loi imposée par Dieu même : violer une loi imff posée par la Divinité, c'est préférer nos caprices " à la volonté infiniment sage de notre souverain « maîti'e et de notre bienfaiteur; une semblable « préféi'ence emporte l'idée d'une désobéissance M injurieuse au créateur, d'une ingratitude l'éelle t( et d'une témérité inexcusable. Une désobéissance « par laquelle nous outrageons celui qui nous a tç créés , nous lui donnons des marques de notre « ingratitude après tant de bienfaits dont il nous tt a comblés, et nous nous exposons à des châti- « mets qui n'ont aucune proportion avec les faux « biens que nous nous sommes procurés , est né- « cessairement odieuse ; donc le péché est odieux.»

Ces sortes de raisonnements , composés de plusieurs propositions , dont la seconde dépend de la première, et ainsi du reste, sont les plus ordinaires dans les mathématiques.

La gradation que nous venons d'exposer équi-

( >33 ) vaut à trois syllogismes , parce qu'elle l'enferme trois idées moyennes, outre le sujet et l'attribut de la question ou de la conclusion.

5. La forme syllogistique, dont Aristote est l'inventeur (i) , n'est pas nécessaire pour une démonstration ; en procédant simplement et sans ambiguité d'une proposition vraie à une autre proposition également vraie, on ne démontre pas moins solidement une vérité , que par le moyen d'un ou de plusieurs syllogismes formés d'une manière ex- ])resse et distincte; on s'en passe très bien, nonseulement dans l'usage ordinaire de la société civille, mais encore dans les ouvrages les plus immenses , les plus clairs et les plus profonds , qui ne sont qu'un tissu de vérités , où souvent il ne s*en rencontre pas un seul qui soit en forme. Les mathématiques mêmes, et la géométrie en pax*ticulier, portent avec elles l'évidence de la démonstration sans le secours du syllogisme.

6. De même que tout se réduit par rapport a-u jugement à consulter fidèlement nos idées , et à ne rien nier ni à ne rien affirmer qui ne soit conforme à ce qu'elles nous représentent , on peut dire qu'à l'égard du i-aisonnement il ne s'agit fjue de considérer avec attention , lo les principes d'où l'on part, et2'> la liaison immédiate qui se trouve entre les différentes idées qui nous conduisent à la

(«) Lm Clef des sciences, etc. , u* part. , chap. m.

conclusion , afin de ne rien renfermer dans la conséquence qui ne se trouve exactement dans les prémisses, et de ne pas donner plus d'autorité, plus de force , ni plus d'étendue au résultat que nous tii'ons delà combinaison de nos idées, que n'en ont les idées mêmes et la liaison qui est entre elles. Avec cette attention , on peut se mettre à couvert de l'illusion des faux raisonnements, et parvenir très sûrement à la vérité , sans connoître en aucune manière les figures et les règles d'Aristote.

Supposons en effet , avec Locke ^ qu'on ait avancé cette proposition : les hommes seront punis dans Vautre monde, et que de là on ait voulu déduire cette autre : donc les hommes peuvent se délerminer eux-mêmes . La première chose qu'on doit faire , est de bien examiner si la proposition antécédente a été solidement établie et fondée sur quelque preuve différente de la conséquence même qu'on en veut tirer. En second lieu, la question est maintenant de savoir si l'esprit a bien ou mal fait la déduction dont nous venons de parler. S il l'a faite, dit Locke, en trouvant des idées moyennes, et en considérant leur connexion dans leur véritable ordre , il s'est conduit raisonnablement , et a tiré une juste conséquence. S'il Ta faite sans garder une telle conduite , bien loin d'avoir tiré une conséquence solide et fondée en raison , il a montré seulement le désir qu'il avoit qu'elle le fût, et qu'on la reçiit en cette qualité. Mais ce

( i35 ) n'est pas le syllogisme qui découvre les idées moyennes ou qui fait voir leur connexion ; car il faut que l'esprit les ait trouvées , et qu'il ait aperçu la connexion de chacune d'elles, avant qu'il puisse s'en servir raisonnablement à former des syllogismes, à moins qu'on ne dise que toute idée qui se présente à l'esprit peut aussi bien entrer dans le syllogisme sans qu'il soit nécessaire de considérer quelle liaison elle a avec les autres, et qu'elle peut servir à tout hasard de terme moyen pour prouver quelque conclusion que ce soit ; c'est ce que personne ne dira jamais > parce que c'est en vertu delà convenance qu'on aperçoit ( ci-dess. , i ) enti'e une idée moyenne et les deux extrêmes, qu'on conclut que les extrêmes conviennent entre eux , d'où il suit que chaque idée moyenne doit être telle, que , dans toute la chaîne , elle ait une connexion visible avec les deux idées entre lesquelles elle est placée, sans quoi la conclusion ne peut être déduite par son entremise. Car partout où un anneau de cette chaîne vient à se détacher et à n'avoir aucune liaison avec le reste , dès là elle perd toute sa force et ne peut plus contribuer à attirer ou à inférer quoi que ce soit. Ainsi, dans l'exemple que nous venons de proposer, quelle autre chose montre la force et la justesse de la conséquence , que la vue de la connexion de toutes les idées moyennes qui attirent la conclusion ou la proposition inférée , telles c^e sonl celles-ci : Les hommes

( »36 ) seront punis. — Dieu celui qui punit. — La punition juste. — Le puni coupable. — // auroit pu faire autrement. — Liberté. — Puissance de se déterminer soi-même? Par ce visible enchaînement d'idées ainsi jointes ensemble, de manière que chaque idée moyenne s'accorde de chaque côté avec les deux idées enti'e lesquelles elle est immédiatement placée, les idées dH hommes et de puissance de se déterminer soi-même, paroissent jointes ensemble, c'est-à-dire que cette proposition, les hommes peuvent se déterminer eux-mêmes , est attirée par celle ci , qu'ils seront punis dans l'autre monde. Car l'esprit voyant la connexion qu'il y a entre l'idée de la punition des hommes dans l'autre inonde , et l'idée de Dieu qui punit; enti'e Dieu qui punit , et Injustice de la punition et la coulpe; entre la coulpe et la puissance défaire autrement; enti-e la puissance de faire autrement, et la liberté; entre la liberté , et la puissance de se déterminer soi-même, l'esprit, dis- je, apercevant la liaison que toutes ces idées ont l'une avec l'autre, voit par le même moyen la connexion qu'il y a entre les hommes et la puissance de se déterminer soimême, j

Je demande présentement si la connexion des extrêmes ne se voit pas plus clairement dans cette disposition simple et naturelle , que dans une suite de cinq ou six syllogismes.

A quoi sert donc cette foi^me de raisonnement ?

( »37 ) Je réponds, continue toujours Locke, qu'elle est principalement d'usage dans les écoles , où l'on n'a pas honte de nier la convenance des idées qui conviennent visiblement ensemble, ou bien hors des écoles , à l'égard de ceux qui , à l'occasion et à l'exemple de ce que les doctes n'ont pas honte de faire , ont appris aussi à nier sans pudeur la connexion des idées qu'ils ne peuvent s'empêcher de voir eux-mêmes. Pour celui qui cherche sincèrement la vérité, et qui n'a d'autre but que de la trouver , il n'a aucun besoin de ces formes syllogistiques , pour être forcé à reconnoître la conséquence d'un raisonnement dont la vérité et la justesse paroissent bien mieux en mettant les idées dans un ordre naturel. De là vient que les hommes ne font pas de syllogismes en eux-mêmes , lorsqu'ils cherchent la vérité ou qu'ils l'enseignent à des gens qui désirent sincèrement de la connoître ; parce qu'avant de pouvoir mettre leurs pensées en forme syllogistique , il faut qu'ils voient la connexion qui est entre l'idée moyenne et les deux autres idées entre lesquelles elle est placée, et auxquelles elle est appliquée, pour faire voir leur convenance ; et lorsqu'ils voient cela , ils aperçoivent en môme temps si la conséquence est bonne ou mauvaise, et par conséquent le syllogisme vient trop tard pour l'établir. Car, pour me servir encore de l'exemple qui a été proposé ci-dessus , je demande si l'esprir, v<'ri;iiit à considérer l'idée de justice

placée comme une idée moyenne entre la punition (les hommes et la coulpe de celui qui est puni (idée que l'esprit ne peut employer comme un terme moyen, avant qu'il l'ait considérée sous ce rapport), je demande si dès lors il ne voit pas la foi'ce et la validité de la conséquence , aussi clairement que lorsqu'on forme un syllogisme de ces idées. Et pour faire voir la même chose dans un exemple tout-à-fait simple et aisé à comprendre, supposons que ces mots souverainement parfait. soient le terme moyen que l'esprit emploie pour montrer la connexion qui est entre Dieu et l'attribut de bonté, je demande si l'esprit ne voit pas cette liaison aussi promptement et aussi nettement, lorsque l'idée qui lie ces deux termes est placée au milieu dans cet arrangement simple et naturel:

Dieu soui^erainement parfait, bon, que dans cet autre plus embarrassé ;

Souverainement parfait , — bon , — Dieu , — souverainement parfait , — Dieu , — bon : ce qui est la position qu'on donnei'oit à ces idées dans un syllogisme.

7. On croit à la véri té (ci-c?e55.,I.)que le syllogisme est nécessaire à ceux mêmes quiaiment sincèrement la vérité, pour leur faire voir les sophismes qui sont souvent cachés sous des discours fleuris , pointilleux ou embrouillés ; mais on se trompe en cela, comme nous le verrons sans peine, si nous considérons que la raison par laquelle ces sortes de discours

( »39 ) vagues et sans liaison , qui ne sont pleins que d'une vaine rhétorique , imposent quelquefois à des gens (jui aiment sincèrement la vérité , c'est que leur imagination étant frappée par quelques métaphores vives et brillantes , ils négligent d'examiner quelles sont les véritables idées d'où dépend la conséquence dudiscours; oubien, éblouis de l'éclat de ces figures, ils ont de la peine à découvrir ces idées. Mais pour leur faire sentir la foiblesse de ces sortes de raisonnements , il ne faut que les dépouiller des idées superflues qui , mêlées et confondues avec celles d'où dépend la conséquence , semblent faire voir une connexion où il n'y en a aucune , ou qui du moins empêchent qu'on ne découvre qu'il n'y en a point; après quoi il faut placer dans leur ordre naturel ces idées nues dans lesquelles consiste la force de l'argumentation ; et l'esprit, venant à les considérer en elles-mêmes dans une telle position, voit bientôt quelle connexion elles ont entre elles, et peut par ce moyen juger de la conséquence sans avoir besoin du secours d'aucun syllogisme ; ce qui n'empêche pas, aureste, que ceux qui, par l'habitude qu'ils ont prise , ne peuvent plus voir clair qu'avec cette sorte de lunette, ne soient très libres et ne fassent même très bien de s'en servir.

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