‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 21 sur 48 · II. Des principes · texte numérisé non relu

II. Des principes

I. 11 faut convenir que si très-souvent nous raisonnons mal , ce n'est pas tant, pour l'ordinaire.

parce que nos conclusions sont mal tirées, que parce que nous les déduisons de faux principes. Il n'est rien de plus commun que d'appliquer ce nom de principes à des idées vagues qui deviennent ensuite comme la tige de toutes nos erreurs.

2 . L'amour-propre nous fait désirer de paroître assez instruits pour juger avec assurance de tout ce qui se présente; la paresse, de son côté, veut une route courte , facile , et au moyen de laquelle nous parvenions à briller à peu de frais. De là naissent en partie l'abus du terme de principes , des maximes fausses, mais dont le brillant nous séduit, des propositions générales, mais qui ne portent sur aucun fondement, des règles prises uniquement de la passion et d'une étude imparfaite de la nature ; voilà ce que l'on érige tous les jours en vérités fondamentales.

3. On voit d'autres hommes qui , sans être conduits par les mêmes vues, ne laissent pas de se former aussi ou d'adopter quelques maximes dont ils font la règle de presque tous leurs jugements , sans s'embarrasser si cette règle a l'exactitude qu'elle devroit avoir. Voici de quelle manière le plus grand nombre raisonne (i) : Les chefs de mon parti sont d'honnêtes gens, donc leurs dogmes sont véritables: c'est l'opinion d'une secte erronée, donc elle est fausse : ceci a été reçu long-temps dans le

(i) Essai sur la conduite de l'esprit , etc. , § 6.

( «41 ) monde , donc ceci est vrai ; ou bien cela est nouveau, donc cela est faux.

Ce sont de tels principes, fort éloignés d'être la mesure de la véi'ité et de la fausseté , que la plupart des hommes prennent pour les règles de leurs jugements; accoutumés à des mesures si fausses, on ne doit pas s'étonner s'ils embrassent l'erreur pour la vérité , et s'ils prononcent d'un ton si positif sur bien des choses qu'ils n'entendent pas.

Mais aussitôt qu'on vient à l'examen de ces fausses maximes, il n'y a personne qui sache tant soit peu raisonner, qui ne tombe d'accord qu'elles sont incertaines et qui ne les désapprouve dans ceux dont-les opinions ne s'accordent pas avec les siennes; cependant, après avoir été convaincu de leur incertitude, il ne laisse pas de s'en servir, et dès la première occasion qui s'offre , il bâtit sur les mêmes principes. A voir une si pitoyable conduite, ne seroit-on pas tenté de croire que les hommes cherchent à se tromper eux-mêmes et à s'aveugler? Ils nesont cependant pas aussi coupables à cet égard qu'ils le paroissent d'abord ; il n'y a nul doute que plusieurs d'entre eux ne raisonnent de cette manière fort sérieusement : bien loin qu'ils aient en vue de se faire illusion ou d'en imposer aux autres , ils sont persuadés de ce qu'ils disent . et ils s'imaginent qu'il y a de la solidité, quoiqu'on pareil cas ils aient vu le contraire; mais les hommes se rendroient insupporta*bles àeux-mêmes,

( '4-^ ) et ils s'atlireroient le mépris des autres , s'ils embvassoient des opinions sans aucun fondement , et sans pouvoir en donner quelque raison bonne ou mauvaise. Il faut toujours que l'esprit s'appuie sur quelque principe , vrai ou trompeur, solide ou ruineux. Il n'a pas plutôt admis une proposition qu'il se hâte de la fonder sur quelque liypothèse , et il n'est ni fixe ni tranquille qu'il n'en soit venu à bout; tant il est vrai que la nature même nous dispose à faire un bon usage de nos facultés , si nous voulions suivre ses mouvements.

4. Il ne faudroit, pour cet effet, que de l'exercice et de la pratique {ci-dess., I) . Voulez-vous qu'un homme raisonne juste? vous devez l'y accoutumer de bonne heure et l'appliquer à quelque science qui lui fasse connoître ce que c'est qu'un raisonnement exact et fondé sur des principes solides, d'où oïl le tire par une longue chaîne de propositions qui dépendent les unes des autres. Cette méthode est absolument nécessaire pour démontrer certaines vérités de spéculation que la plupart des hommes admettent et où ils sont le plus intéressés : souvent même ce n'est pas une seule chaîne de conséquences qui suffit , mais il faut examiner et rassembler différentes déductions, peut être opposées les unes aux autres, avant que l'on puisse porter un jugement solide sur le point qui est en question.

5. A l'égard des principes sur lesquels on s'ap- ])uie, ils cessent de mériter ce nom, s'ils n'ont jms

( »43 ) été formés par l'intervention et le secours des idées distinctes, et s'ils renferment quelque chose de plus que ce que ces idées nous portent à conclure.

Lorsque les principes sont évidents par euxmêmes , on peut s'y arrêter sans remonter plus haut ; mais lorsqu'ils empruntent toute leur force des vérités auxquelles ils sont liés, ils ne doivent être alors que des sommes exactes ou des résultats de toutes les connoissances particulières qui nous ont conduits jusqu'à eux. Leur véritable usage est de servir à marquer les principaux endroits par où l'on a passé; ils nous facilitent les moyens de revenir sur nos pas; ils sont propres à soulager la mémoire et à abréger les disputes , en indiquant brièvement les vérités reconnues; mais cela suppose encore une fois que ces principes sont solidementétablis, qu'ils ne renferment rien d'arbitraire, et qu'on peut remonter s'il le faut par une chaîne non interrompue jusqu'aux premières vérités qui leur servent de fondement.

Les principes intermédiaires ou moyens, dit Locke (i), peuvent servir d'indices pour faire voir ce qui est dans le droit chemin de la vérité , et ce qui s'en éloigne. C'est ainsi que font les mathématiciens qui, dans chaque nouveau problème, ne remontent pas aux premiers axiomes, à travers une longue suite de propositions qu'il y a entre

(i) Delà conduite , etc. , § a i .

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( 'ii )

deux : quelques théorèmes bien démontrés leur servent à résoudre une infinité de propositions, qui en découlent avec autant d'évidence que si l'esprit repassoit de nouveau tous les chaînons qui les lient avec les premiers principes qui sont évidents par eux-mêmes. Mais dans les autres sciences, il faut apporter bien de l'attention à établir ces principes moyens , avec tout le soin , l'exactitude et l'indifférence philosophique que les mathématiciens ont pour fixer quelqu'un de leurs grands théorèmes. Si l'on n'en vient pas là, et que l'on adopte des principes, dans quelque science que ce puisse être, sur la bonne foi, par inclination ou par intérêt, à la hâte , sans un examen sérieux et des preuves convaincantes , on se tend un piège à soimême, et on se livre pieds et poings liés à l'erreur, au mensonge et à la fausseté.

6. Mais, pour nous garantir autant qu'il est possible de tout ce qui sert le jjIus souvent à nous entraîner dans l'erreur , nous allons examiner en détail les principales causes de nos faux raisonnements : lo du côté de l'esprit, en tant qu'il saisit mal le rapport ou la liaison naturelle des idées; 2" du côté de la volonté , en tant qu'elle trouble ou dérègle le jugement, si elle n'est retenue elle-même dans les bornes de la raison ; 3" du côté des objets dont on juge, et qui trompent notre esprit par une fausse apparence. Quoique ces différentes causes se joignent presque toujours ensemble,

( ^45 ) il y a néanmoins certaines erreurs où l'une paroît plus que l'autre , et c'est ce qui fait que nous les traiterons séparément.

Mais nous ne nous arrêtei'Ons pas ici à distinguer les causes des faux jugements, desquelles nous avons déjà traité en particulier, d'avec celles des mauvais raisonnements, tant parce que les unes sont la source des autres (i) et les attirent par une suite nécessaire , que parce qu'en effet il y a presque toujours un raisonnement caché et enveloppé dans ce qui nous paroît un jugement simple , y ayant toujours quelque chose qui sert de motif et de principe à ce jugement.

m. Des diverses manières de mal raisonner, que Ion appelle sopbismes de l'esprit.

1. Je me contenterai de les réduire à un petit nombre des plus remarquables , laissant de côté ceux que la plus légère attention suffit pour nous faire connoître.

1" ProuTer auir* chose que re qui est en question.

2. C'est un vice très ordinaire dans les contestations des hommes (2). On dispute avec chaleur , et souvent on ne s'entend pas l'un l'autre , faute

( i) y4rl de jwnser , elc.

(a) Voyez, pour la plus grande partie de ce paragraphe, Vy4rt de penser, etc., 3 part., chap. xvin.

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