TOME HT. «O
( >46 ) d'avoir bien expliqué ce dont il s'agit. La passion ou la mauvaise foi fait qu'on attribue à son adversaire ce qui est éloigné de son sentiment , pour le combattre avec plus d'avantage, ou qu'on lui impute les conséquences qu'on s'imagine pouvoir tirer de sa doctrine, quoiqu'il les désavoue, et qu'elles ne s'ensuivent pas nécessairement.
3. D'un autre côté aussi, lorsqu'on ne s'est pas formé une notion bien distincte du sujet que l'on traite, on substitue aisément une idée à la place de l'autre ; la moindre ressemblance suffit pour nous tromper, et abusant sans le vouloir de l'ambiguité des tei'mes, on en impose aux autres et à soi-même ; en un mot on s'imagine avoir prouvé , lorsque la question principale, c'est-à-dire celle qu'il s'agissoit de démontrer, est encore dans le même état où elle étoit auparavant.
i' Siippoarr vrai <•« qui esl m quesliu
4. C'est ce qu'Aristote ap^eWe pétition de principe et ce qu'on aperçoit aisément être entièrement contraire à la droite raison , puisque dans tout raisonnement ce qui sert de preuve doit être plus clair et plus connu que ce que l'on veut prouver.
Cependant Galilée l'accuse, etaveeraison, d'être tombé lui même dans ce défaut, lorsqu'il veut prouver par cet argument que la terre est au centi'e «lu monde :
Ixi nature des choses pesantes est de tendre an < entre du monde, et des choses légères de s'en éloigner ;
Or l'expérience nous fait voir que les choses pesantes tendent au centre de la terre , et que les choses légères s'en éloignent ;
Donc le centre de la terre est le même que le centre du monde.
Il est clair qu'il y a dans la première proposition de cet argument une pétition de ^ principe; car nous voyons bien que les choses pesantes tendent au centre de la terre ; mais d'où Aristote at-il appris qu'elles tendent au centre du monde , s'il ne suppose que le centre de la terre est le même que le centre du monde ?
5. On peut rapporter enccfre à cette sorte de sophisme : i" la preuve que l'on tire d'un principe différent de ce qui est en question , mais que l'on sait n'être pas moins contesté par celui contre lequel on dispvite. Je suppose cependant que ce principe est réellement de nature à ce qu'on puisse en exiger avec raison de nouvelles preuves ; car on ne seroit pas obligé de s'assujettir aux caprices d'un homme qui nieroit indistinctement les principes les plus évidents , et il suffiroit aloi'S de iaire voir tranquillement aux autres quelles sont les vérités que combat son opinion.
6. 2** Ou peut rapporter à ce sophisme tous les raisonnements où l'on prouve une chose inconnue.
( i4« ) par une qui est autant, ou plus inconnue, ou une chose incertaine par une autre qui est autant ou plus incertaine.
Vous voyez des gens qui ne craignent pas d'accumuler des hypothèses, de former des suppositions toutes gratuites, pour les aider ensuite à tirer les conséquences qu'ils ont en vue ; il y en a même dont l'entendement, pour me servir des termes de Locke , est comme jeté au moule d'une hypothèse reçue. Ils y rapportent tout, et c'est par elle qu'ils veulent tout expliquer.
Mais d'un autre côté aussi, on n'est pas en droit de rejeter une hypothèse qui ne renferme rien que de possible en soi, lorsqu'elle n'est faite uniquement que poûV lever la contradiction apparente qui se trouv» entre deux vérités, puisqu'il suffit alors de montrer que, posé telle chose, qui peut être ou qui a pu arriver, ces vérités qui nous étonnent ne répugnent point entre elles , d'où il suit qu'elles ne sont poin,t essentiellement et absolument contradictoires.
7. 30 Enfin on peut rapporter au sophisme dont il s'agit le cercle vicieux ^ qui consiste à prouver une chose par elle-même, ou à prouver réciproquement deux choses, l'une par l'autre.
On prouve une chose par elle-même, lorsque sous des termes différents on emploie comme idée moyenne, et comme preuve par conséquent, la même idée qui est en question ; en voici un exem-
pie : Tout écolier doit civire son maître; or un disciple est écolier, donc un disciple doit croire son maître. Cet argument ne prouve rien, car disciple et écolier n'offrant ici que la même idée , la première proposition a autant besoin d'être démontrée que la dernière.
On prouve deux cboses réciproquement l'une par l'autre, lorsqu'en les considérant toutes deux comme ayant besoin d'êti*e démontrées, quoique peut-être il n'eût pas été nécessaire de les considérer ainsi , on fait servir la première de fondement à la seconde , et on se sert ensuite de la seconde pour établir la première, de sorte que l'on suppose en effet, de manière ou d'autre, ce qu'on avoit résolu de prouver.
Descartes nous fournit un exemple bien frappant de cette espèce desopbisme; car ayant établi l'existence de Dieu sur ce que nous concevons distinctement que l'idée de l'existence nécessaire est l'enfermée dans celle d'un être infiniment parfait, il prouve ensuite que nous devons regarder comme vrai , ce que nos idées distinctes nous apprennent , parce que si elles nous trompoient , ce seroit Dieu même qui nous tromperoit. Ainsi Descartes suppose que nos idées distinctes ne doivent nous par roître infaillibles que parce qu'il existe un Dieu qui ne peut nous tromper, et avant de s'êtie assuré de l'existence de Dieu , il se sert de ces mêmes idées pour prouver qu'il existe.
8. En général, tout philosophe qui prétendra démontrer en rigueur l'autointé que doivent avoir sur notre esprit les idées distinctes , et tous ceux qui prétendent la combattre , ou prouver qu'on peut la révoquer en doute, feront toujours ou des cercles vicieux ou des raisonnements vagues et sans principes , puisque l'évidence est la dernière ressource de l'entendement, qu'elle se prouve par elle-même, et que d'un autre côté, pour l'attaquer à armes égales, il faudroit pouvoir la combattre par sa propre clarté, et la supposer même dans les raisonnements par lesquels on voudroit la détruire.
9. Au reste on ne sauroit trop se tenir sur ses gardes contre les cei'cles vicieux , et surtout dans des ouvrages considéi-ables , où ils se glissent plus aisément, et où nous les apercevons avec beaucoup moins de facilité.
Mais il faut observer que , quoique deux propositions paroissent rentrer l'une dans l'autre, il suffit cependant que l'une des deux ne soit pas appuyée sur l'autre , comme sur son véritable fondement, pour qu'on ne puisse pas dire qu'elles forment un cercle vicieux; par exemple ces propositions, la raison nous dicte d'obéir à Dieu, et Dieu nous commande d'obéir à la raison , ne forraent en aucune manière un cercle qu'on puisse rejeter, dès que la première proposition ne se prouve pas directement par la seconde, et qu'on
l'établit sans supposer encore que Dieu ait usé de son autorité' pour nous soumettre à la loi de la raison.
Il est aisé de voir par cette remai-que , qu'on doit examiner avec autant d'attention toutes les parties d'un raisonnement avant de le taxer du défaut dont il s'agit, que l'auteur même a dû apporter de soin à l'éviter.
i' Prrndrr pour ciiiic d'un objel re qui ne l'rsi pat.
lo. L'ignorance jointe à la vanité rend cetlje façon de raisonner très commune. On aime mieux alléguer des causes imaginaires des choses, que de reconnoître qu'on n'en sait pas la véritable cause, bien éloigné en cela de penser et d'agir comme Cicéron, qui n'avoit pas honte, disoit-il, d'avouer qu'il ignoroit ce qu'il ne savoit pas (i).
L'espèce de sophisme dont nous venons de parler se glisse surtout dans ce qui concerne la physique, où les principes des choses nous sont le plus souvent inconnus. On a vu même des philosophes expliquer par de vains noms presque tous les phénomènes delà nature. Une vertu magnétique , qui faisoit que le fer étoit attiré par l'aimant; une vertu pulsifîque qui étoit cause du battement des artères; une vertu purgative qui rendoit raison de
(i) A'ec mepudet ul ialosjateri nescii'eqaod nesciain. Tusc. », ciia;>. xw.
l'effet que le séné produit sur nous; en un mot un nombre infini de termes obscurs et de qualités occultes, étoient les éléments de la philosophie péripatéticienne; il n'y a point de Chinois, dit l'auteur deV Art de penser, qui, avecde pareils secours, n'eût y)u aussi aisément se tirer de l'admiration ou l'on étoit des horloges en ce pays là , lorsqu'on leur en apporta d'Europe pour la première fois; car il au-r roit pu dire qu'il connoissoit parfaitement la raison de ce que les autres trouvoient si merveilleux, et que ce n'étoit autre chose , sinon qu'il y avoit dans cette machine une vertu indicatrice, qui ina.rc[\xoii les heures sur le cadran, et une vertu sonorijique, qui les faisoit sonner.
11. Il y a outre cela des gens qui apportent des causes chimériques d'effets chimériques , comme ceux qui , supposant que la nature abhorre le vide , et qu'elle fait des efforts pour l'éviter (ce qui est un effet imaginaire, comme les philosophes mor dei'nes l'ont suflasamment démontré), ne laissent pas d'apporter des raisons de cette horreur encore plus imaginaire que l'effet qu'ils supposent. C'est une science bien éti'ange que celle-là , qui prouve par ce qui n'est point des choses qui n'existent pas davantage.
12. Il faut donc, lorsqu'il s'agit de i-echercher les causes des effets extraordinaires que l'on propose, examiner avec soin si ces effets sont véritables; car souvent on se fatigue inutilement à cher-
cher des raisons de choses qui ne sont pas; et il j en a une infinité qu'il faut résoudre de la même manière que Plularque résout cette question qu'il se propose: pourquoi les poulainsquiontété courus par les loups sont plus vîtes que les autres; car après avoir dit que c'est peut-être par telle ou telle raison qu'il rapporte, il donne enfin une autre solution, qu'on peut regarder comme véritable; c'est, dit -il, que cela n'est peut-être pas vrai .
i3. C'est encore à l'espèce de sophisme dont nous parlons, qu'on doit rapporter cette erreur si commune de l'esprit humain : cela est arrivé ensuite de telle chose ; il faut donc que telle chose en soit la cause.
i4. Enfin, ce sophisme a lieu lorsque, pour expliquer les effets de la nature qui nous étonnent le plus , ou dont la connoissance exacte se dérobe le plus à nos recherches , loin de chercher parmi les choses créées quelle est la cause prochaine et immédiate qui peut les produire, nous avons aussitôt recours à la Divinité , à peu près comme dans ces anciens poèmes , où l'auteur faisoit intervenir très à propos , pour tirer ses héros d'intrigue, et se tirer lui-même d'embarras, un Jupiter ou une Junon.
i5. Mais il faut ajouter ici qu'il y a des cas [cifless., l. IV, c. VII, I, 12, note 3), ainsi que l'observe Voltaire, où un véritable philosophe ne
( »54 ) doit pas craindre de remonter directement à la première cause : tels sont ceux où il s'agiroit des premiers éléments des choses et de ces eflets qui ne peuvent être produits par aucune cause créée.
Lorsqu'il s'agit encore d'exposer moralement la raison de quelques etTets que nous admirons , on ne sauroit mieux faire que de recourir en dernier lieu à la volonté toute puissante et infiniment sage du souverain être , puisque c'est elle en effet qui gouverne l'univers {liv. Y,ch. v, 2' princ), et que nous ne devons pas avoir honte de reconnoître une Providence dans les choses qui sont faites pour l'annoncer.
4*'. Conclure du particulier ;iu g<**nt*ral, sans aucun fondemenl légîiime.
16. Comme la force du raisonnement consiste en partie à ne renfermer dans la conclusion que ce qui se trouve exactement dans les prémisses , il est évident que dès que nous voudrons tirer une conclusion plus étendue que ce que nos idées nous apprennent, nous pécherons dès lors contre les lois du raisonnement.
11 est vrai qu'un petit nombre d'observations peut suffire pour nous faire connoître la nature des choses , de manière que nous soyons en droit de conclure de l'une à l'autre; par exemple l'anatomie du corps humain nous donne une idée assez distincte des opérations qui sont nécessaires à la conservalion de la machine et des parties qui servent
( I55 } à ces opérations , pour que nous puissions affirmer <jue telle ou telle de ces mêmes parties se rencoutre dans un autre corps animé et formé sur le même modèle, quoique nous n'apercevions que sa ressemblance extérieure avec celui dont nous avons fait l'anatomic.
Mais alors l'esprit ne s'élève jusqu'à une conclusion universelle sur laquelle il puisse se reposer entièrement, qu'en combinant les rapports des choses, et en se formant, comme nous venons de le dire , des idées distinctes de ce qu'exige nécessairement leur état ou leur constitution.
Si au contraire toutes les observations que nous avons pu faire ne sont pas susceptibles de ces combinaisons et de ces rapports, ou si elles ne nous ont pas mis en état de nous former une idée distincte de ce qui est nécessairement renfermé dans la nature d'une chose; enfin si elles n'ont pas tout ce qu'il faut pour nous les faire regarder comme des observations constantes et invariables, nous risquons de nous tromper, si nous prétendons qu'ilne puisse se présenter aucun cas qui nese rapporte à quelqu'un de ceux que nous avons déjà vus. 17. Lorsqu'il s'agit , par exemple , de faits et de phénomènes physiques, l'expérience fait voir (1) qu'on ne sauroit être trop réservé à avancer des propositions générales que l'on se trouve souvent
VoyM Logique de. Crouzas, tom. lH , ç. 1 loi.
( »56 ) obligé d'abandonner, malgré toutes les peines que l'on a prises pour y l'amener ce qui par la suite s'en ccartoit davantage. On avoit cru que le sublimé corrosif sophistiqué noircissoit, étant arrosé d'huile et de tartre (i). L'épreuve s'est trouvée fausse; il y a même tel sublimé qui ne noircit jamais.
Sur lin assez grand nombre de faits on avoit conclu (2) que le mélange des sels acides avec les alcalis étoit l'unique cause des fermentations ; mais ce principe une fois supposé, que n'a-t-on pas fait pour trouver des alcalis où il n'y en avoit pas ?
18. De cette précipitation à conclure uuiversellement (3) , naissent les systèmes défectueux , par là même que le principe en est étendu à trop de sujets.
Ce penchant est aussi une des principales sources du pyrrhonisme : Je me suis trompé , donc on se trompe toujours , et personne n'est assuré d'avoir réussi dans un raisonnement. Ou, pour rendre le sophisme un peu plus adroit:// y a des choses obscures et cachées , et l'on se trompe quelquefois grossièrement ; donc toutes choses sont obscures et incertaines , et nous ne pouvons connoilre la vérité de quoi que ce soit avec certitude.
Par paresse , par vanité , par impatience , on se
(1) Mémoires de l'Académie des sciences , année 1699, p. 48> ^•j.) Voyez ibid, , an. «709.
(3) Logi(fuc de Crouzas.
( >37 ) laisse aller à des expression:» trop générales, on affirme, on nie sans rien excepter; il se présenle ensuite des cas qu'on ne peut accorder avec ce qu'on avoit regardé comme généralement vrai , et alors, par un effet de la même paresse, de la même vaniié, on rejette universellement ce qu'on avoit admis avec la même étendue , on tombe dans l'irrésolution , dans le doute et dans le pyrrhonisme, et alors on s'abandonne aux fantaisies les plus ridicules.
19. La passion , qui grossit toujours les objets , ne mfinque pas de jeter les hommes dans l'exagération et dans les propositions universelles (/. V, c. V, 2* princ.y
Les maximes trop générales sont à leur tour la
source de mille préventions et de mille écarts dans
la théorie et dans la pratique. Pour peu qu'on ait
d'inclination à une chose, on l'entreprend, et sur
quoi fonde-t-on l'assurance du succès ? Elle a
réussi à deux ou trois pei'sonnes, c'est assez pour
compter en général sur la facilité et la sûreté de
l'exécution. C'est un homme de lettres, il a donc
les défauts que l'on a remarqués dans quelques-uns
ou dans plusieurs. Il y a beaucoup de maladies
cachées aux plus habiles médecins , et souvent les
remèdes ne réussissent pas; des esprits extrêmes en
concluent que la médecine est absolument inutile,
et que c'est un métier de charlatan.
Il y a des femmes légères et déréglées, cela suffit
( '^8 ) à des jaloux pour concevoir des souj)çons i ajustes contre les plus honnêtes , et à des écrivains licencieux pour les condamner toutes généi'alement. Il y a souvent des personnes qui cachent de grands vices sous une apparence de piété; donc, conclueron t quelques autres, tout ce qu'on appelle dévotion , piété , n'est qu'hypocrisie.
Dans une infinité de cas l'exception embarrasse, les décisions universelles font plaisir.
20. La plupart des hommes ne sa uroient représenter les défauts ou les bonnes qualités des autres, (rue par des propositions générales et excessives : de quelques actions particulières, on en conclut l'habitude ; de trois ou quatre fautes , on en fait une coutume ; ce qui arrive une fois le mois ou une fois l'an , arrive , si l'on veut les en croire , tous les jours, à toute heure, à tout moment , tant ils ont peu de soin de s'arrêter dans leurs paroles aux bornes de la vérité.
!î I . Le danger de la proposition trop générale a lieu encore à l'égard de l'histoire. Il y a des gens qui tirent des conséquences universelles de tous [es faits particuliers qu'elle leur présente, et ils en font des axiomes (1). Ceux-ci reçoivent aussi peu d'avantage d'une pareille conduite, que ceux qui ne font aucune remarque, ou plutôt il leur en revient plus de mal à cause de la vivacité de leur esprit. Il
{ij Jie la co/iUuite Ue f esprit^ etc. , § i3 et 16.
faut avouer que les observations générales fondées sur un détail exact sont un véritable trésor qui renferme beaucoup dans un petit espace. Mais on doit être d'autant plus soigneux à les tirer juste, qu'on court risque de prendre du clinquant pour de l'or pur, et de s'exposera une perte honteuse, au lieu de faire quelque gain. Une ou deux particularités peuvent donner occasion à nos recherches , et l'on fait bien de s'en servir à cet usage ; mais si on les tourne aussitôt en jirincipes, on ne manque presque jamais de prendre l'ombre pour le corps , et l'on se remplit même d'observations contradictoires qui ne servent qu'à donner de l'embarras, lorsqu'on vient à les comparer ensemble , ou à jeter dans l'erreur si l'un dé ces prétendus principes plaît mieux que l'autre , soit à cause de sa nouveauté , soit par quelqu'autre espèce de fantaisie.
82. Au même sophisme dont il s'agit ici, il faut rapporter nécessairement celui qui consiste à faire des dénombrements imparfaits. Il n'y a guère de défaut de raisonnement où les personnes habiles tombent plus aisément; pour n'avoir pas considjéré plus attentivement toutes les manières dont une chose peut être ou peut arriver , on conclut témérairement , ou qu'elle n'est pas, parce qu'elle n est pas d'une certaine manière, quoiqu'elle puisse être «l'une autre ; ou qu'elle est de telle et telle façon , quoiqu'elle puisse être encore d'une autre manière <}U on n'a pas considérée.
Peut-être ne nous arrive-t-il souvent de regarder comme contradictoires des propositions qui sont d'ailleurs également fondées , que parce que nous manquons de cette étendue de connoissances et de génie, qui seule pourroit nous aider à saisir des rapports qui nous échappent, et au moyen desquels se lient ces vérités qui nous paroissent d'abord renfermer quelqu'opposition. Un homme du peuple trouveroit incroyables de certaines propositions qui sont démontrées aux yeux d'un savant. Comment peut-il se faire , disois-je dans mes premières années, qu'une étoile soit plus grande que la terre? Dans l'espace que renferme une très petite cour, j'en aperçois un nombre infini ; cet espace suffit donc pour les contenir ; il est donc plus grand lui seul qu'un très grand nombre d'étoiles prises ensemble : car ce qui renferme ne peut pas être plus petit que ce qui s'y trouve renfermé ; et par conséquent on s'est moqué de moi lorsqu'on m'a dit que la terre étoit beaucoup plus petite qu'une étoile: mais j'ai acquis avec l'usage de nouvelles lumières. L'e;xpérlence m'a appris que les objets nous paroissent plus petits à mesure qu'ils s'éloignent davantage, et que, l'enfermé dans un petit espace, j'en aperçois un autre beaucoup plus grand. De là j'ai conclu que la contradiction que j'avois cru remarquer est chimérique, et qu'il faut prendre garde de supposer trop légèrement et avec trop de précipitation des absurdités où il n'y en a pas,
( »6i ) ce qui est d'autant plus vrai, que souvent lacontradiction n'est que dans les termes.
Il y a plus encore : sans faire attention que nos connoissances sont bornées , que la vue de certains hommes s'étend beaucoup plus loin que celle d'une infinité d'autres, et soutient d'un œil ferme l'éclat des vérités qui blessent le vulgaire, nous voulons le plus souvent qu'il n'y ait de vrai que ce que nous concevons. Ce n'est pas assez pour nous de pouvoir dire : je conçois cela distinctement , donc cela est tel que je le conçois , nous voulons encore pouvoir dire : je ne conçois pas cela, donc cela n'est pas; ou : je ne conçois que cela, donc il n'y a que cela de réel. C'est la remarque que fait M. de Pouilly (i): te Nous sommes tous naturellement de la secte de Protagore , c'est-à-dire portés à croire que l'homme est la mesure de toutes choses; que toutes ses sensations sont des connoissances; que tout ce qui lui paroît est tel qu'il lui paroî t, et que ce qui ne lui paroît pas n'estpas». Ne voit-on point d'inégalité entre des grandeurs ? on assure qu'elles sont égales. N'aperçoit-on point de différence entre des êtres ? on ne doute point qu'ils ne soient semblables. Ona cru autrefois la mer infinie, parce qu'on n'en savoitpas les bornes ; on n'avoit pas vu d'altération dans les coi'ps célestes et l'on jugeoit qu'il ne pouvoit y en avoir. Cette disposition naturelle de l'esprit humain s'é-
(i) Mémoires de l'Académie des sciences^ aa décembre, 1724. TOME III. 11
tend à la morale aussi-bien qu'à la physique; et elle détermine presque tous les jugements que nous portons sur l'avenir et sur le passé. Mais, pour donner ici un exemple remarquable des faux raisonnements qu'elle nous fait commettre, je me contenterai de rapporter celui-ci , qui se trouve dans une logique que j'ai citée plusieurs fois : tt Nous ne concevons que deux choses qui existent en elles-mêmes , et qui n'ont pas besoin de sujet pour exister , savoir le corps et l'esprit ; c'est pourquoi il n'y a que deux sortes de substances , qui sont la substance spirituelle et la substance corporelle. » N'est-ce pas dire qu'il n'y a de réel que ce que nous concevons , ou , ce qui est la même chose , que l'esprit humain renferme toutes les connoissances , qu'il est la mesure de tout ce qui existe ?
6° D» la fauueté d'une opinion , inCtTer, tans ane raison (uIGsanli-, la vérité d'une opinion coniraire.
2 3. Le vice que renferme cette manière de raisonner , paroît au premier coup d'ceil ti'op sensible pour que l'on craigne d'y tomber; cependant j'oserois croire que nous ne prenons pas toujours assez de soin pour éviter cette espèce de sophisme, et que si l'on y faisoit bien attention , on s'apercevroit que beaucoup d'auteurs ont combattu les opinions de leurs adversaires, de manière à appuyer sur leur défaite presque toute la certitude dç leur
( «63 ) propre cause, sans prendre garde si cela suffisoit pour l'établir.
J'avoue qu'on peut se servir heureusement d'une pareille méthode, mais ce n'est absolument que dans le cas où deux opinions sont tellement opposées, qu'il n'y a point de milieu entre la fausseté de l'une et la vérité de l'autre. Hors cela , nous retombons dans le sophisme dont nous avons parlé en dernier lieu, nous formons tacitement un dénombrement imparfait.
6' Juger d'une chose par ce qui ne lui contient que par accident-
2 4- Ce sophisme consiste à tirer une conclusion absolue et sans restriction de ce qui n'est vrai que par accident , comme font tant de p-ersonnes qui attribuent à une science, à un art, les mauvais effets que produisent ceux qui font un mauvais usage de cet art ou de cette science.
25. On tombe aussi dans ce mauvais raisonnement , quand on prend les causes purement occasionelles pour les véritables causes ; par exemple, si un homme fait présent à un autre homme d'une arme qu'il pense pouvoir lui être utile , et que celui-ci, dans un mouvement dedésespoir, la tourne contre lui-même , on ne peut pas dire que le premier ait été la cause de la mort du second , quoiqu'il en ait été en partie l'occasion.
7° Passer de r« qui est frai à quelqu); égard à ce qui eit rnii iiin|ilemr-iil.
26. En voici un exemple. Les épicuriens prou- Voient que les dieux dévoient avoii* la forme humaine, parce qu'il n'y en a pas de plus belle que celle là , et que tout ce qui est beau doit être en Dieu. C'étoit fort mal raisonner, car la forme humaine n'est pas absolument une beauté , mais seulement par rapport aux corps, et ainsi n'étant une perfection qu'à quelque égard et non simplement, il ne s'ensuit pas qu'elle doive être en Dieu, n'y ayant que les perfections qui sont purement et simplement telles , c'est-à-dire qui ne renferment aucune sorte d'imperfection , qui soient nécessairement en lui.
2 7 . On peut rapporter à cette espèce de sophisme l'illusion qu'on se forme assez souvent par rapport aux probabilités. Frappés de quelques vi'aisemblances qui se présentent en faveur d une opinion , nous ne voulons pas faire attention à celles qui servent à établir l'opinion contraire; ou si nous apercevons aisément que celles-ci soient réellement plus grandes que les pi*emières, nous ne laissons pas de souteni^r que l'opinion que nous avons adoptée est très vraisemblable , quoiqu'à parler exactement, elle cesse de l'être, dès là qu'on peut la mettre en opposition avec une autre qui l'est beaucoup plus qu'elle.
De même encore il arrive assez souvent que des
preuves qui sont très fortes, loi'squ'ellessont jointes à d'autres arguments, qui leur prêtent un nouveau jour , n'ont plus ou presque plus d'autorité , lorsqu'on les considère en particulier, de manièi*e qu'il seroit ridicule d'appuyer sur elles seules une opinion , ou de les détacher , pour les combattre avec avantage , de ce qui fait toute leur force.
8° Abuser det coinparaiaons.
28. Cette espèce de sophisme est le défaut ordinaire de ceux qui ont une imagination vive et féconde , mais qui n'ont pas encore des idées bien distinctes , et qui cherchent à y suppléer par des comparaisons. Mais quoique ce soit une bonne voie pour expliquer nos pensées aux auti'es (1) , ce n'est pas le moyen de nous former des idées justes , parce que toutes les similitudes pèchent par quelque endroit, et qu'elles n'approchent pas du rapport exact qu'il doit y avoir entre nos idées et les choses mêmes; j'avoue que celui qui le met en usage se rend agréable dans la conversation , et qu'il insinue ses pensées avec plus de facilité dans l'esprit des autres , qui d'ordinaire ne se mettent pas fort en peine si elles sont justes , ou si elles ne le sont pas; car il y a peu d'hommes qui ne veuillent
(i) Locke , De la oonduiie de l'esprit , etc. , § 2y.
être instruits à peu de frais. Comme les comiparaisons, les métaphores et les allégories sont tirées des objets déjà connus et familiers à l'esprit ; il les conçoit aussitôt qu'on les a mises au jour, et après avoir conclu sans beaucoup d'examen la justesse de leur rapport, il s'imagine entendre la chose même qu'elles servent à éclaircir ; c'est ainsi que l'imagination passe pour une véritable science , et qu'on prend pour solide ce qui est joliment dit.
Mais pour ceux qui aiment et qui cherchent sincèrement la vérité , ils doivent considérer qu'un des plus sûrs moyens de découvrir si l'on entend bien le sujet qu'on se flatte de connoître, c'est de prendre garde si , lorsqu'on l'épluche soi-même ou qu'on l'expose à d'autres, on ne se sert pas uniquement d'idées empruntées, que l'on accommode, à cause de quelque ressemblance ou affinité que l'on y trouve , avec le sujet qu'on a en vue.
Les expressions figurées et métaphoriques servent beaucoup à éclaircir 'les idées abstruses et peu familières à l'esprit , mais alors nous devons les employer à éclaircir les idées que nousavons déjà , et non pas celles que nous n'avons pas encore. Les illusions peuvent accompagner des vérités solides, et leur donner de l'éclat , mais on ne doit jamais les mettre à la place de celles-ci , ni les prendre les unes pour les autres. Si toutes nos recherches ne nous ont pas conduits plus loin qu'aux métaphores et aux similitudes, nous pouvons être assurés que nous n'a-
( '<^>7 ) Vons pas pénétré jusqu'à l^intérieur des choses, et que toute notre science est une véritable chimère.
9' Aliiiser de l'ambipiitr du mois, i-r qui (leul «« fairf de diverses maiiicres.
29. Nous avons déjà parlé de ce défaut en traitant des déBnitions de noms, et en faisant voir leur usage et leur nécessité (^sect. 1", V).
Mais il est encore à propos d'observer ici qu'on doit rapporter à cette espèce de sophisme tous les raisonnements qui sont vicieux , ou parce que le même terme est pris en un sens dans une proposition , et pris dans un sens différent dans la proj)Osition suivante , ou parceque les termes de la conclusion n'y sont pas pris dans le même sens que dans les prémisses; ce qui sort, comme nous l'avons fait voir, de la nature du raisonnement [ci-dess. ,1,1).
IV. Des sophisirics ^\u\ prennent plus diicclemcnt leur source dans les affections du cœur.
1. L'amour-propre, cette source de toutes les passions de Tame, semble l'êti'e aussi de la plupart de nos erreurs (1). Nous jugeons des choses, non parce qu'elles sont en elles-mêmes, mais parce qu'elles sont à notre égard, ou parceque nous voudrions qu'elles fussent , sans faire attention que
(i) Yoy. , }'Our la plus grande partie de ce paragraphe, et pour le suivant , VArtde penser, 3™e part. , chap. vix.
( i('>8 ) nos désirs ne changent rien dans les objets qui sont hors de nous .
De là vient sans doute que des choses tenues partout ailleurs pour douteuses , ou même pour fausses , sont regardées comme très certaines par tous ceux d'une nation , ou d'une profession , ou d'un même institut.
2. Mais l'illusion n'est jamais plus sensible que lorsqu'il arrive du changement dans les passions : car quoique toutes choses soient demeurées dans leur place, il semble néanmoins à ceux qui sont émus de quelque passion nouvelle, que le changement qui ne s'est fait que dans leur cœur , ait changé toutes les choses extérieures qui y ont quelque rapport. Combien voit-on de pei'sonnes qui ne peuvent plus reconnoître aucune bonne qualité , ni naturelle, ni acquise , dans ceux contre qui elles ont conçu de l'aversion , ou qui ont été contraires en quejque chose à leurs sentiments , à leurs désirs, à leurs intérêts! Tant qu'elles les ont aimés, ils étoient exempts de tout défaut; sont- elles venues à les haïr? elles les ont dès lors regardés comme les plus ridicules ou les plus vicieux de tous les hommes. C'est ainsi que notre esprit est à chaque instant la dupe de notre cœur : rien ne peut donc nous être plus utile que d'entrer à cet égai'd dans un détail suffisant pour nous faire bien connoître tout ce que peut l'amour-propre sur nos jugements et sur nos raisonnements , et pour nous
( »69 ) apprendre par là à nous tenir en garde contre ses surprises.
l^ De la prévention où nous sommes potir Tordinaire à IVgard de notis-mt^mes et de tout ce qui nous concerne.
3. Une des premières illusions de l'amour-propre est celle d'une infinité de gens qui décident toutes choses par un principe fort général et fort commode , qui est qu'ils ont raison , qu'ils connoissentla vérité; d'où il ne leur est pas difficile de conclure que ceux qui ne sont pas de leur sentiment se trompent.
Le défaut de ces personnes ne vient que de ce que l'opinion avantageuse qu'elles ont de leurs lumières , leur fait prendre toutes leurs pensées pour des idées tellement claires ou évidentes , qu'elles s'imaginent qu'il suffit de les proposer pour obliger tout le monde à s'y soumettre , ce qui est cause qu'elles se mettent peu en peine d'en apporter des preuves; elles écoutent peu les raisons des autres; elles veulent tout emporter par autorité, parce qu'elles ne distinguent jamais leur autorité de la raison; elles traitent de téméraires tous ceux qui ne sont pas de leur sentiment, sans considérer qu'elles ne sont pas non plus du sentiment des autres , et qu'il n'est pas juste de supposer sans preuve que nous avons raison , lorsqu'il s'agit de convaincre des personnes qui ne sont d'une autre opinion que parce qu'elles sont persuadées que nous nous trompons.
4. Il y en a de même qui n'ont point d'autre fondement pour rejeter certaines opinions, que ce singulier raisonnement qu'elles font sans s'en appercevoir: si cela étoit, je ne serois pas un aussi habile homme qu'on le dit, puisque j'aurois ignoré jusqu'à cette heure des choses ti'ès importantes; mes longues études et mes veilles ne m'auroient presque rapporté aucun fruit ; donc cela n'est j)as (1). C'est la principale raison qui a fait rejeter long-temps certains remèdes très utiles et des expériences très certaines, parce que ceux qui ne s'en étoient pas encore avisés, concevoient qu'ils s'étoient donc trompés dans bien des choses jusqu'alorsj mais, pour les guérir de cette imagination, il suffiroit peut-être de leur bien représenter que dans tous les âges les hommes les plus savants ont dû être moins éclaii'és à bien des égards que ceux qui les ont suivis, et qu'on ne laisse pas d'être habile en d'autres choses, quoiqu'on ne l'ait pas été en celles que l'on aura nouvellement découvertes.
On peut rapporter à cette sorte d'illusion le foible qu'on remarque ordinairement dans les personnes d'un certain âge : Quoi , disent-elles , ai-je donc besoin d'instruction ? Un jeune homme en
(i) f^el quia nil rectum , nisi quodplacuit sibi ducantj f^'el quia turpe p ut an l parère minoribus , elijuce Imberbes didiccre , senes perderida/alai.
IIor.AT. , lih. Il , cfiist. 1, vers. 83.
( »7» ) saura-t-il plus que moi sur cet article , et prétendroi l-il avoir raison contre un homme qui a le double d'expérience et une fois autant d'années que lui ? Comme si en effet on étoit toujours plus sage et plus instruit , parce qu'on a vécu plus long-temps, ou comme si la véritable expérience consistoit plutôt à avoir beaucoup vu qu'à avoir réfléchi et médité sur ce que l'on a vu.
Si vous n'êtes respectable, dit à peu de choses près M. Van Effen sur le même sujet (i), ni par votre âge , ni par votre qualité , ni par votre caractère , ne raisonnez pas avec Lisandre. Monsieur, monsieur, vous dira-t-il d'un ton d'autorité, ces matières demandent un long usage et un esprit formé ; la modestie sied si bien aux jeunes gens ; ne sortez pas de la sphère de vos connoissances , croyez-moi. Il n'y a pas le mot à dire à un argument de cette force; et si vous ne vous servez d'autres lumières, pour éclairer votre esprit, que de celles de ces sortes de vieillards, vous pourriez bien à leur âge vous servir de la même logique.
5 . Notre prévention naturelle , en faveur de ce que nous avons fait ou inventé , est un effet si ordinaire et si connu , qu'il est inutile de nous y arrêter. Il semble que nos ouvrages , nos projets, nos systèmes, et en général tout ce qui est le fruit de nos idées et de notre invention soit devenu la plus
(i) Misanlhmpe, tom. 1 , je discours.
forte preuve de notre habileté ou de notre génie, tant nous le défendons avec chaleur , tant nous avons de peine à le supprimer ou même à le corriger. Les conseils nous font peine , les critiques nous irritent , ou, si nous paroissons les écouter, ce n'est bien souvent qu'avec une secrète disposition à n'en jamais profiter.
6. Non-seulement nous chérissons ce qui est notre ouvrage , mais nous avons encore une estime particulière pour le genre de connoissances ou de talents qui nous est pi-opre. Ceux que nous possédons sont aussi ceux que nous prisons davantage, et il nous arrive presque toujoui's de faire peu de cas de ceux qui nous manquent , à moins que par le titre d'amateurs nous n'ayons su en quelque manière nous approprier des arts qui sans cela nous seroient étrangers (i).
( i J Je plains tout esprit foible, aveugle en sa manie , Qui dans un seul objet confina son génie, Et qui , de son idole adorateur charmé , Veut immoler le reste au Dieu qu'il s'est formé. Entends-tu murmurer ce sauvage algëbriste, A la démarche lente , au teint blènic , à l'œil triste , Qui, d'un calcul aride à peine encore instruit, Sait que quatre est à deux, comme seize est à huit ; Il méprise Bernin, il insulte Corneille, Los sons les plus touchants fatiguent son oreille.
Des XX redoublés admirant la puissance ,
( '73 ) 7- Ce que nous venons de dire a également lieu par rapport à nos titres et à toutes les autres choses qui intéressent notre amour-propre; il suffit d'être noble ou attaché à des nobles, pour appuyer beaucoup sur la noblesse. Un roturier qui ne tire aucun éclat du commerce desgi'ands, regardera souvent, par un secret penchant plutôt que par philosophie, la noblesse comme une chimère.
8. C'est encore par un effet naturel de la même cause, joint au pouvoir que l'autorité et l'exemple ont sur notre esprit, qu'en embrassant un état, une profession, nous prenons si aisément ce qu'on appelle Tesprit du corpj, c'est-à-dire toutes les maximes , les points de vue , les préjugés, les systèmes que l'intérêt de ces sociétés particulières et un faux honneur, plutôt que l'amour du bien public et de la vérité , ont coutume d'y introduire; et ce qu'il y a en cela de plus remarquable , c'est que nous reconnoissons presque toujours ces préjugés dans ceux qui ne sont pas de notre état ou de notre parti , sans être assez sages pour les soupçonner dans nous-mêmes.