‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 23 sur 48 · L'amour-propre , ainsi que nous l'avons déjà · texte numérisé non relu

L'amour-propre , ainsi que nous l'avons déjà

Il croit que Varignon fut seul utile en France.

L'honnête homme est plus juste, il approuve m autrui Les arts et les talents qu'il ne sent point en lui.

Voltaire.

( '74) vu (i), nous remplit aussi d'illusions à l'égard des pex'sonues qui nous environnent, telles que nos enfants^ nos amis, nos ennemis, nos rivaux. 11 nous prévient souvent en faveur de nos maîtres. On voit une infinité de gens qui ne font cas que des personnes qui ont contribué à les instruire et à les former. Ils croient toujours avoir eu dans tous les genres les guides les plus éclairés.

10. Par une suite du même mobile, lorsque nous avons enti'epris de commenter ou de traduire un auteur que nous avons cru qui en méritoit la peine , ce choix et notre propre ouvrage nous attachent tellement à lui , que nous ne tardons pas à l'élever au-dessus de tous les autres, à peu près comme parmi les panégyristes, le plus grand homme est ordinairefnent celui dont ils font l'éloge. C'est ainsi qu'un commentateur d'Aristote n'a pas craint d'assurer que la doctrine de ce philosophe étoit l'extrême vérité ; c[ue l'entendement d'Aristote étoit le terme de l'entendement humain , et que personne, depuis dix-sept siècles , n'avoit trouvé dans ses paroles l'erreur la plus légèi'e (i).

1 1 . La prévention en faveur des anciens ou des modernes, d'où naît-elle le plus souvent, si ce

(i) ArisUilelis doclrina summa est vcritas , et intellectits Arislolelis est finis intellectùs humani; nullus eoium qui secuti sunt us(/uè ad }ioc teinpus , ijuod est mille et seplingentorum annorum^ iin'ciiil in vcvbis cjus errorcin alicujus (juunLitaiis. Avenoes.

( »75 ) n'est du genre d'occupation et de lecture où nous nous sommes trouvés engagés? Il est naturel que celui qui a pâli loule sa vie sur les auteurs de l'antiquité, s'imagine y avoir trouvé la science infuse, et que celui qui ne les a jamais lus les méprise.

12. Après tout ce que nous avons dit des effets <le l'amoui'-propre , faudra-t-il encore s'étonner si , lorsqu'une fois nous nous trouvons attachés à une secte , nous en soutenons toutes les opinions avec tant de vivacité , de quelque nature qu'elles puissent être, si même nous ne pouvons souffrir qu'on ose seulement les révoquer en doute , et si, sous de vains prétextes, nous nous rendons les persécuteurs et les tyrans de ceux qui ne pensent pas comme nous?

3° I> la prrtention où nous jeltcnl la malignité cl l'eiiTie.

i3. L'amour-propre ne nous prévient pas seulement en notre faveur et à l'égard de tout ce qui nous concerne, mais il nous rend aussi jaloux , envieux, et susceptibles d'une sorte de malignité à l'égard de ceux qui ne nous intéressent pas par quelque endroit ; il ne souffre qu'avec peine qu'ils aient quelque avantage , parce qu'il les désire tous pour soi ; et comme c'en est un que de connoître la vérité et d'apporter aux hommes quelque nouvelle lumière , on a une passion secrète de leur ravir celte gloire; ce qui engage souvent à combattre

( '76 ) sans raison les opinions et les inventions des autres.

Ainsi , comme l 'amour-propre fait souvent faire tacitement ce raisonnement ridicule : c'est une opinion que j'ai inventée, c'est celle de mon ordre; c'est un sentiment qui m'est commode, il est donc véritable; la malignité naturelle fait souvent faire cet autre, qui n'est pas moins absurde : c'est un autre que moi qui l'a dit , cela est donc faux ; ce n'est pas moi qui ai fait ce livre , il est donc mauvais.

i4. C'est là la source de l'esprit de contradiction, si ordinaire parmi les hommes , et qui les porte , quand ils entendent ou lisent quelque chose d'autrui , à considérer peu les raisons qui pourroient les persuader , et à ne songer qu'à celles qu'ils croient pouvoir opposer; ils sont toujours en garde contre la vérité, et ils ne pensent qu'aux moyens de la repousser et de l'obscurcir ; en quoi ils réussissent presque toujours, la fertilité de l'esprit humain étant inépuisable en fausses raisons.

Quand ce vice est porté à l'excès , il fait un des principaux caractères de l'esprit de pédanterie , qui met son plus grand plaisir à chicaner les autres sur les plus petites choses, et à contredire tout avec une basse malignité. Mais il est souvent plus imperceptible et plus caché; et peut-être même personne n'en est-il exempt.

s* Di- IVf|iiit de dispute.

i5. On peut distinguer en quelque sorte de la contradiction maligne et envieuse une autre sorte d'humeur moins mauvaise , mais qui engage dans les mêmes fautes de raisonnement; c'est l'esprit de dispute , qui est encore un défaut qui nuit beaucoup à la raison.

16. Ce n'est pas qu'on puisse blâmer généralement tous les entretiens où l'on entre dans quelque espèce de controverse; on peut dire, au contraire, que , pourvu qu'on en use bien , il n'y a rien qui serve davantage à donner des ouvertures , ou pour trouver la vérité ou pour la persuader aux autres. Le mouvement d'un esprit qui s'occupe seul à l'examen de quelque matière, est d'ordinaire trop froid et trop languissant; il a besoin d'un certain choc qui l'excite et qui réveille ses idées. Et c'est ordinairement par les divei'ses objections qu'on nous fait, que nous découvrons où gît la difficulté de la persuasion et l'obscurité ; ce qui nous donne lieu de faire effort pour la vaincre.

17. Mais il est vrai qu'autant que cet exercice est utile lorsque l'on en use comme il faut et avec un entier dégagement de passion , comme il peut arriver parmi de vrais sages qui , séparés de tout cequipourroit les distraire, ne cherchent que la vérité , et en qui la politesse et le savoir-vivre modèrent le trop de vivacité, autant est -il dangereux

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