‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 24 sur 48 · TOME m · texte numérisé non relu

TOME m

( «78 ) lorsqu'on en use mal , c'est-à-dire lorsqu'on n'y porte pas un désir sincère de s'instruire , un esprit attentif et un cœur tranquille , et que l'on met sa gloire à soutenir son sentiment à quelque prix que ce soit, et à contredire celui des autres (i). Rien n'est plus capable de nous éloigner de la vérité et de nous jeter dans l'égarement que cette sorte d'humeur. On s'accoutume , sans qu'on s'en aperçoive, à trouver raison partout, et à se mettre audessus des raisons en ne s'y rendant jamais , ce qui conduit peu à peu à ne plus rien voir de certain et à confondre la vérité avec l'erreur, en les regardant l'une et l'autre comme également ]>robables. C'est ce qui fait qu'il est si rare que l'on termine quelque question par la dispute, et qu'il n'arrive presque jamais que deux hommes qui sont entrés en controverse sur quelque sujet tombent d'accord entre eux. On trouve toujours à répartir et à se défendre, parce que l'on a pour but d'éviter, non l'erreur, mais le silence, et que l'on croit qu'il est moins honteux de se tromper toujours que d'avouer que l'on s'est trompé.

Ainsi, à moins qu'on ne se soit accoutumé par un long exercice à se posséder parfaitement , il est très difficile qu'on ne perde de vue la vérité dans les disputes , parce qu'il n'y a guère d'action qui excite pluslespasyions.«Quel vice u'éveillent-el les

(i) Voy. Misanihr. de Van Effcn, lit i, a3» discours.

( '79 ) pas, dit un auteur célèbre , étant presque toujours commandées par la colère ? Nous entrons en inimitié premièrement contre les raisons, et puis contre les personnes; nous n'apprenons à disputer que pour contredire, et , chacun contredisant et étant contredit , il en arrive que le fruit de la dispute est d'anéantir la vérité. L'un va en orient et l'autre en occident; on perd le principal et l'on s ecarte dans la presse des incidents; au bout d'une heure de tempête, on ne sait ce qu'on cherche; Tun est en bas, l'autre est en haut , l'autre à côté ; l'un se prend à un motet à une similitude , l'autre n'écoute et n'entend plus ce qu'on lui oppose, et il est si engagé dans sa course, qu'il ne pense plus qu'à se suivre et non pas vous. Il y en a qui , se trouvant foibles, craignent lout, refusent tout , confondent la dispute dès l'entrée, ou bien, au milieu de la contestation, se mutinent à se taire, affectant un orgueilleux mépris ou une fuite de contention sottement modeste : pourvu que celui-ci frappe , il ne regarde pas combien il se découvre ; l'autre compte ses mots et les pèse pour raisons ; celui-là n'y emploie que l'avantage de sa voix et de ses poumons; on en voit qui concluent conti*e eux-mêmes ,et d'autres qui lassent et étourdissent tout le monde de préfaces et de digressions inutiles; il y en a enfin qui s'arment d'injures et qui feront une querelle d'Allemand, pour se défaire de la couféroDce d'un esprit qui presse le leur », Ce

( 'So ) sont là en effet lés vices ordinaires de nos disputes, par où l'on peut juger combien ces sortes de conférences sont capables de dérégler l'esprit, à moins que l'on ait un extrême soin, non-seulement de ne pas tomber soi-même le premier dans ces défauts , mais aussi de ne pas suivre ceux qui y tombent , et de se régler tellement, qu'on puisse les voir s'égarer sans s'égarer avec eux , et sans s'écarter de la fin que l'on doit se proposer, qui estl'éclaii'cissement de la vérité que Ton examine.

/^' De U coropUigunee outrée.

18. Il se trouve des personnes qui, reconnoissant assez combien ces hurneurs contredisantes sont incommodes et désagréables, prennent une route toute contraire, qui est de ne contredire rien , mais de louer et d'approuver tout indifféremment; et c'est ce qu'elles appellent complaisance, qui est une humeur plus commode pour la fortune , mais aussi désavantageuse pour le jugement, lorsqu'elle est portée à cet excès: car comme les contredisants prennent pour vrai le contraire de ce qu'on leur dit , les complaisants outrés semblent prendre pour vrai tout ce qu'on leur dit, et cette habitude rend faux , premièrement leurs discours et ensuite leur esprit.

1 9. C'est par ce moyen qu'on a rendu les louanges si communes, et qu'on les donne si indifféremment à tout le monde , qu'on ne tait plus qu'en

( «8, ) conclure , ou qu'on a même sujet de s'étonner, en les voyant prodiguer avec si peu de discernement, qu'il y ait des personnes qui en soient si avides, et qui ramassent avec tant de soin tontes celles qu'on leur donne.

20. Au reste , il est comme impossible que cette confusion dans le langage ne produise la même confusion dans l'esprit , et que ceux qui s'accoutument à louer tout ne s'accoutument aussi à mettre à tout le sceau d'une approbation réelle; mais quand la fausseté ne se trouveroit pas dans les jugements que porte notre entendement , ne devroit-ilpas suffire qu'elle se trouve dans les discours et dans l'intention, pour en éloigner ceux qui aiment sincèrement la vérité ? Il n'est pas r^cessaire de reprendre tout ce qu'on voit de mal , mais il est nécessaire de ne louer que ce qui est véritablement louable, autrement l'on jette ceux qu'on loue de cette sorte dansl'ilJusion; l'oncontinneà tromper ceux qui jugent de ces personnes par ces louanges , et l'on fait tort à ceux qui en méritent de véritables , en les rendant communes à ceux qui n'en méritent pas. Enfin , l'on détruit toute la foi du langage , et l'on brouille toutes les idées des mots, en faisant qu'ils ne soient plus signes de nos ])ensées et de nos jugements.

5* Du désir de iouleiiir , i quelque prix que ce suit , àtê opinion! où d« eensidéralioDS parliculièies et étrangère» ai a férilé nous ont engagée.

2 1. Entre les diverses manières par lesquelles l'amour-propre jette les hommes dans l'erreur, ou plutôt les y affermit, il ne faut pas en oublier une qui est sans doute des principales et des plus communes; c'est l'engagement à soutenir quelque opinion , à laquelle on s'est attaché par d'autres considérations que par celles de la vérité, telle que seroit, par exemple, l'envie de briller, qui nous conduit insensiblement aux systèmes et aux paradoxes, ou le désir séduisant de se faire un parti. Cette vue de défendre son sentiment fait que Ton ne regarde plus dans les raisons dont on se sert, si elles sont vraies ou fausses, mais si elles peuvent servir à persuader ce que Ton soutient. On cherche partout des preuves qui l'appuient , tandis qu'on rejeté celles qui favorisent l'opinion contraire , ou que l'on se contente, sans autre examen, de les mettre au nombi*e des objections auxquelles il faudra répondre. On emploie toutes sortes d'arguments, bons et mauvais, afin qu'il y en ait pour tout le monde, et l'on passe quelquefois jusqu'à dire des choses qu'on sait bien être absolument fausses , pourvu qu'elles servent à la fin qu'on se pi'opose ; mais ce qu'il y a ici de plus singulier, c'est qu'on s'imagine avoir raison d'en user ainsi, dès que

( »83 ) l'on peut prétendre que c'est pour une bonne «ause, telle que la gloire de Dieu, le bien public, l'avantage de faire sortir les autres hommes de c^irtains préjugés, etc. , quoique tout cela se réduise le plus souvent au désir de faire valoir sa secte ou son parti , de défendre ses intérêts propres, sa gloire ou ses penchants , et de soutenir l'opinion qu'on a une fois embrassée.

2 2 . Mais enfin , quand il s'agiroit d'éclairer tous les hommes, ce n'est pas par de fausses raisons qu'on leur donnera de véritables lumières, ni en les remplissant de nouveaux préjugés qu'on rendra leur esprit plus exact et plus vrai ; d'autant plus qu'il n'y auroit pour eux aucun mérite à embrasser une opinic i , quelle qu'elle puisse être, sur des fondements ruineux et qui les auroient aussi-bien conduits à l'erreur si elle se fût présentée (i). Quant à la gloire du souverain être, il est évident que Dieu ne demande pas que nous fassions pour lui un mauvais usage de notre esprit, ni que nous nous trompions nous-mêmes , ou que nous dupions les autres en sa faveur. En un mot une bonne cause ne doit pas être soutenue par le mensonge ou par la fraude ; si elle est bonne , la vérité la soutiendra. Celle-ci est toute simple et toute pure; elle ne sauroit souffrir aucun autre mélange, et quand bien même elle ne sulfiroitpas

( I ) \oy. De la con luilc de l'esfnil, etc. , § a4 •

( '84 ) pour persuader, il me semble qu'elle ne doit jamais tenir son triomphe du déguisement et de l'erreur. 2 3. Il faut rapporter à ce que nous venons de dire l'illusion d'un très grand nombre de personnes, qui se refusent aux principes les mieux établis, et qui ne cherchent qu'à en éluder la foi'ce ou à en obscurcir l'évidence, lorsqu'elles commencent à entrevoir jusqu'où ces principes peuvent les conduire, et qu'elles s'aperçoivent que les conséquences que Ton pourroit en tirer ne leur seroient pas favorables. C'est ici que l'étendue d'esprit , qui est d'une si grande ressource partout ailleurs , nous devient nuisible par les mauvaises dispositions de l'entendement et de la volonté. Nous craignons de nous trouver liés malgré nous , et lorsqu'il y auroit une mauvaise foi trop marquée à vouloir nous dégager; de manière que, pour éviter cette fausse honte, nous ne recevons en qualité de principes que ce qui peut s'accorder avec nos opinions, nos systèmes et nos penchants.

6" Jii(;er dilTéremnieiit des choses égales, ou porter le même jugement sur des objets dlt)'éreD(!>.

a 4. Ces illusions sont ordinairement l'effet de nos préjugés et de nos passions. Nous nous ti'ouvons sans cesse en contradiction avec nous-mêmes, parce que nous consultons toute autre autorité que la raison. I^a même chose qui nous a paru vi'aie, lorsqu'elle étoit à notre avantage , et liée aux maxi-

( «85 ) mes que nous avons acloj)tées , nous paroît fausse lorsqu'elle nous devient indllFérente ou qu'elle a rapporta d'autres qu'à nous, ce qui donne lieu de nous prendre par nos principes et de nous mettre hors de combat, en se servant de nos propres armes. 2 5 . Juger toujours également des mêmes choses, c'est une règle que nous ne devrions jamais perdre de vue. Il implique contradiction de porler un jugement contraire des choses qui conviennent enlre elles ; c'est une espèce de folie. La vérité est immuable , elle ne varie pas comme nos caprices ; elle est roide et inflexible, dit très bien Locke (i) , à toute sorte d'intérêts particuliers, et l'entendement devoit être de même , puisque son excellence consiste à la suivre. Si nous sommes bien convaincus d'avoir rencontré juste par rapport à tel objet, il s'ensuit nécessairement que nous devons raisonner de la même manière sur un objet parfaitement semblable. En suivant ce principe , on s'apercevroit bientôt que ce que l'on condamne ou ce que l'on exige dans les autx'es , on auroit dû , en supposant toutes choses égales , le condamner ou l'admettre à l'égard de soi-même , et que ce qu'on a eu raison de détei*miner, touchant sa conduite et ses propres intérêts, on devroitle déterminer aussi dans les mêmes circonstances, touchant la conduite (1. les inlérêls d'autrui. Ainsi , dès que nous serons

' I ; De la conduite de iesfirit, cic. , § i4 . '

fondés à vouloir qu'un homme qui est d'un parti opposé au nôtre examine et vérifie des principes, afin de n'être pas le jouet des préjugés qui naissent de l'éducation, de l'autorité , de l'exemple et de la coutume, il sera également raisonnable de supposer que nous devons vérifier les nôtres, et , qui plus est, que nous devons le faii-e avec le même détachement , la même indifférence , les mêmes dispositions que nous exigeons dans quiconque ne jjense pas comme nous , c'est-à-dire celles que nous jugeons les plus propres à éloigner les autres de l'erreur et à leur faire toucher au doigt la vérité {2' section, II, 3 eï III eL lY).

26. Souvent aussi , par une suite des mêmes jnûncipes, je veux dire de nos préjugés, de noti'e amour-propre et de nos passions , ou, comme nous l'avons déjà observé {sect. i'*^ IV , j5 ef 11) , par un effet de la nonchalance, de l'inattention, de la précipitation de notre esprit, il nous arrive de confondre des objets tout différents ; il suffit que la moindre passion nous trouble, que la plus légère nuance nous échappe , pour que nous nous obstinions à ranger dans la même classe ce que nous devrions séparer, à mettre en parallèle ce qui n'a que des rapports très imparfaits, à prendre une chose pour l'autre, et à faire de ces sophismes le fondement de la plupart de nos objections ou de nos réponses (/iV. V, c. 11, XV, 7 et 2). C'est ainsi que les épicuriens me paroissent avoir

( ««7 ) attaqué à certains égards la Providence; c'est ainsi que, par de fausses comparaisons, nous brouillons toutes les idées, et que la j^lupart du temps , soit que nous prétendions faire valoir ou détruire une preuve, soit que nous voulions rétorquer un argument, nous nous laissons séduire ou nous trompons les autres par de fausses apparences.

V, i)os faux raisotiDcmeuts (jiii naissent des objets mêmes.

1. Les causes intérieures de nos erreurs sont natui-ellement jointes à celles qui se tirent des objets, et que l'on peut appeler extérieures; la fausse apparence de ces objets ne seroit pas capable de nous jeter dans l'erreur, si la volonté ne poussoit l'esprit à former un jugement précipité , lorsqu'il n'est pas encore suffisamment éclairé.

Mais parce qu'elle ne peut aussi exercer cet empire sur l'entendement dans les choses entièrement évidentes , il est visible que l'obscurité des objets y contribue beaucoup , et même il y a souvent des rencontres où la passion qui porte à mal raisonner est assez imperceptible. Il est donc utile de considérer séparément ces illusions qui naissent principalement des choses mêmes.

1° Ne jngfr deschi.se» quf par l'endroit qui nous IV.ippe le plu».

2. Le mélange de bien et de mal , de perfection et d'imperfection , qui se trouve dans la plupart

( i88 ) des choses , est une des sources les plus ordinaires des faux jugements des hommes.

C'est par ce mélange trompeur que les bonnes qualités des personnes qu'on estime font approuver leurs défauts, et que les défauts de ceux qu'on n'estime pas font condamner ce qu'ils ont de bon, parce que l'on ne considère pas que les personnes les plus imparfaites ne le sont pas en tout, et que Dieu laisse aux plus vertueuses des imperfections qui, étant des restes de l'infirmité humaine, ne doivent pas être l'objet de notre imitation, ni de notre estime.

3. La raison en est que les hommes ne considèrent guères les choses en détail; ils ne jugent que selon leur plus forte impression , et ne sentent, que ce qui les frappe davantage. Ainsi , lorsqu'ils aperçoivent dans un discours beaucoup de vérités, ils ne remarquent pas les erreurs qui y sont mêlées; et au contraire , s'il y a des vérités mêlées parmi beaucoup d'erreurs, ils ne font attention qu'aux erreurs, le fort emportant le foible, et l'impression la plus vive étouffant celle qui est la plus obscure.

Cependant il y a une injustice manifeste à juger de cette sorte; il ne peut y avoir de juste raison de rejeter la raison , et la vérité n'en est pas moins vérité, pour être mêlée avec le mensonge. Elle n'appartient jamais aux hommes , quoique ce soient les hommes qui la proposent; ainsi , encore que

( '«9 ) les hommes , par le mélange qu'ils font à chaque instant du faux et du vrai , méritent qu'on les condamne, les vérités qu'ils avancent ne méritent pas d'être condamnées.

La justice et la raison demandent donc que dans toutes les choses qui sont ainsi mêlées de bien et de mal , on en fasse le discernement, et c'est particulièrement dans cette séparation judicieuse que paroît l'exactitude de l'esprit.

4. Mais parce que l'on n'a pas toujours le temps d'examiner en détail ce qii'il y a de bien et de mal <lans chaque chose , il est juste en ces rencontres de leur donner le nom qu'elles méritent selon leur plus considérable partie; ainsi une chose est appelée bonne , lorsqu'à tout prendre elle tenfermc beaucoup plus de bien que de mal.

Cependant, il n'est pas rare de voir les hommes se tromper encore dansées jugements généraux; car nous n'estimons et ne blâmons souvent les choses que selon ce qu'elles ont de moins considérable , notre peu de lumière faisant que nous ne découvrons pas ce qui est le principal , lorsque ce n'est pas le plus sensible.

5. Eu général , on peut dire que nous n'estimons dans le monde la plupart des choses que par l'extérieur, parce qu'il ne se trouve presque personne qui en pénètre l'intérieur et le fond; tout se juge sur l'étiquette, et malheur à ceux qui ne l'ont pas favorable : tel est habile, intelligent, so-

( igo )

lide, tant que vous voudrez, mais il ne parle pas facilement et ne se démêle pas bien d'un compliment; qu'il se résolve donc à être peu estimé toute sa vie du commun des hommes , et à voir qu'on lui préfère une infinité de gens qui valent beaucoup moins que lui. Ce n'est pas, absolument parlant, un grand mal que de n'avoir pas la réputation qu'on mérite ; mais c'en est un considérable , et qu'on ne sauroit trop s'attacher à éviter, que de suivre ces faux jugements , et de ne regarder les choses que par l'écorce.

a" Se laisser srduire |jar les ornomenls du discours.

6. Entre les causes qui nous engagent dans l'erreur par un faux éclat qui nous empêche de la reconnoître , on peut mettre avec raison une cer^ taine éloquence pompeuse , magnifique et sonore ; car il est étrange combien un faux raisonnement se coule doucement dans la suite d'une période qui remplit bien l'oreille , ou d'une figure qui nous surprend , et qui nous force à l'admirer.

Non-seulement ces ornements nous dérobent la vue des faussetés qui se mêlent dans le discours , mais ils y engagent insensiblement, parce que souvent celles-ci sont nécessaires pour la justesse de la période ou de la figure : ainsi , quand on voit un orateur commencer une longue gi'adation, une anthithèse à plusieurs membres, on a sujet d'être sur ses gardes , parce qu'il arrive rarement qu'il

( '9' ) s'en tire sans donner quelque entorse à la vérité, pour l'ajuster à la figure : il en dispose ordinairement comme l'on feroit des pierres d'un bâtiment, ou du métal d'une statue; il la taille, il l'étend, il l'accourcit, il la déguise selon qu'il lui est nécessaire pour la placer dans ce vain ouvrage de paroles qu'il veut foi'mer. Combien le désir de faire une pointe a fait produire de fausses pensées î Combien de gens que la rime a contraints à mentir ! Les transitions et les digressions donnent lieu encore le plus souvent à des maximes aussi fausses que brillantes, mais à la faveur desquelles on fait passer adroitement tout ce que l'on veut dire.

Les faux raisonnements qui naissent de ces différentes causes sont souvent imperceptibles à ceux qui les font; ils s'étourdissent par le son de leurs paroles; l'éclat de leurs figures les éblouit, et la magnificence de certains mots ou de certaines pensées plus frappantes que solides, leur impose aussi bien qu'à ceux qui les entendent ou qui les lisent.

?" Ji'gcr lémirairenient des arlions et des inleiilions des autres.

7. Un autre défaut très ordinaire parmi les hommes, et où l'on ne tombe que par un mauvais raisonnement, consiste en ce que, ne connoissant pas assez distinctement toutes les causes qui peuvent produire quelque eiï'et, on attribue cet effet

précisément à un principe, lorsqu'il j)eut avoir été produit par plusieurs autres ; ou bien l'on suppose qu'une cause qui, par accident, a eu tel effet en une renconti'e, et étant jointe à plusieurs circonstances, le doit avoir en toute occasion.

Un homme de lettres se trouvera du même sentiment que de certaines personnes sur des points de controverse indépendants du fond même des choses, ou il fera usage de quelques endroits de leurs écrits qu'il n'aura pas ci-aiut d'adopter : un adversaire malicieux en conclura qu'il a de l'inclination pour les impies; mais il le conclura témérairement, et malicieusement, parce que c'est peut-être la raison seule qu'il a écoutée. Tout homme qui veut se conduire sagement dans la recherche du vrai (i), doit ramasser tout ce qu'il ])eut de lumières et de secours, de quelque part qu'ils lui viennent, sans respecter l'erreur ni abandonner la vérité , quoiqu'ils les trouvent mêlées ensemble et qu'elles lui soient présentées par la même personne.

8. Un écrivain parlera avec quelque force contre une opinion qu'il croit dangereuse; on l'accusera sur cela de haine et d'animqsité contre les auteurs qui l'ont avancée; mais ce sera injustement et témérairement , cette force pouvant naître de zèle pour la vérité, aussi-bien que de haine contré les ]iersonnes.

(i) De la conduite de V esprit ^ etc. , § 2".i.

Un homme est ami d'un méchant ; donc , conclut-on , il est lié d'intérêt avec lui , et il est participant de ses crimes: et pourtant cela ne s'ensuit pas, peut-être les a-t-il ignorés, et peut-être n'y a-t-il point pris de part.

On manque de rendre quelque civilité à ceux à quionen doit: n'est, dit-on, un orgueilleux et un insolent, et ce n'est peut-être qu'une inadvertance, ou un simple oubli. Toutes ces choses extérieures ne sont que des signes équivoques , c'est-à-dire qui peuvent signifier plusieurs choses, et c'est juger témérairement que de déterminer ce signe à une chose particulière sans en avoir de raison particulière; le silence est quelquefois signe de modestie et de jugement, et quelquefois de bêtise; la lenteur marque quelquefois la prudence , et quelquefois la pesanteur de l'esprit ; le changement est quelquefois signe d'inconstance , et quelquefois de sincérité ; ainsi c'est mal raisonner que de conclure qu'un homme est inconstant, de cela seul qu'il a changé de sentiment; car il peut avoir eu raison d'en changer.

/i* Juger de» conseils par les éTéneinents , cl donner de firandes causes à ceux nui nous paroisseol avoir eu de grandes suites.

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