On peut encore observer ici une autre sorte de préjugé
Il arrive assez souvent, soit aux historiens, soit à
( «95 ) ceux qui lisent, ou qui voient arriver quelques grands événements, de s'épuiser aussitôt en conjectures, et de déployer toutes les richesses de leur imagination pour leur assigner de grandes causes , comme si les plus petites passions de l'homme , le désœuvrement ou l'ennui d'un monarque , la haine d'un ministre, la jalousie d'une maîtresse, ne suffisoient pas pour bouleverser des Etats, comme si l'amour de Paris et la beauté à^Hélène n'avoient pas suffi pour armer tous les Grecs.
s* Juger de la vérité de> choses par une autorité qui n'est pas siiOisanlr pour nous en assurer, ou en décidant le fond par la manière.
1 1 . La plupart des hommes ne se déterminent point à adopter un sentiment plutôt qu'un autre par des l'aisons solides et essentielles qui en feroient connoître la vérité , mais par certaines marques extérieures et étrangères qui sont plus convenables, ou qu'ils jugent plus convenables à la vérité qu'à la fausseté.
La raison en est que la vérité intérieure des choses est souvent assez cachée ; que les esprits des hommes sont ordinairement foibles et obscurs, pleins de nuages et de faux jours; au lieu que ces mai'ques extérieures sont claires et sensibles. De sorte que , comme les hommes se portent aisément à ce qui leur est le plus facile , ils se rangent presque toujours du côté où ils voient ces marques extérieures , qu'ils discernent facilement.
( 196 ) Elles se peuvent réduire à deux principales : l'autorité de celui qui propose la chose , et la manière dont elle est proposée; et ces deux voies de persuader sont si puissantes, qu'elles emportent presque tous les esprits.
12. L'autorité a un tout autre poids dans ce qui concerne les choses de fait , que dans ce qui dépend uniquement de la justesse et de la force du raisonnement. Une certaine combinaison de témoignages sur des choses sensibles, et dont tous les hommes peuvent juger facilement ( liv. i", ch. xi , 12" et iV princ.) , suffit pour nous assurer que non seulement ceux qui nous rapportent un fait public et éclatant ne se sont point trompés , mais que même ils n'ont ni voulu ni pu nous tromper. Mais une question de droit ne se résout pas de la même manière. Elle n'a rien à démêler avec le témoignage et l'autorité humaine , la raison seule a le privilège de lui fournir des preuves , ou du moins si elle nous dicte de nous en rapporter à ceux qui paroissent plus éclairés que nous ( ihid. , 1 3*" princ. ^ , ce n'est que dans le cas où elle ne nous fournit pas assez de lumières pour nous décider , et où il est cependant très important que nous nous décidions. Encore exige-t-elle alors que nous ne donnions pas à une semblable autorité plus de poids qu'elle n'en a , que nous prenioRS soin de distinguer aulant qu'il est possible {ibid., ly pnnc. et ch, 8) les différenls degrés de proba-
( '97 ) bîlité qui naissent de ces sortes de preuves , et qu'enfin nous ne croyions jamais être à l'abri de toute erreur, en adoptant une opinion dont le principal fondement ne soit autre chose à nos yeux que le nombre et le très grand nombre de gens sages et éclairés qui la soutiennent.
Toute connoissance qui est appuyée uniquement sur les lumières d'autrui , ne fut jamais une véritable connoissance. Connoître, c'est voir (i); et c'est la plus haute de toutes les folies de s'imaginer qu'on puisse voir par les yeux d'un autre, quoiqu'il nous assure d'un ton ferme qu'il n'est rien de plus visible que ce qu'il nous dit; jusqu'à ce que nous le voyions de nos propres yeux, et que notre propre entendement l'aperçoive, nous marchons toujours dans les ténèbres , et nous n'en sommes pas mieux instruits , quelqu'idée avantageuse que nous ayions de l'habileté d'un auteur.
Au reste, de combien d'eri-eurs revêtues des caractères les plus brillants, soutenues de l'autorité la plus propre à imposer, ne sommes-nous pas revenus ? « Quoi ! s'éci'ie M. Van Effen (2), « parce qu'on a cru pendant plusieurs siècles que « le ciel étoile était d'une matière solide , faute dra-t-il absolument démentir la raison , pour «c souscrire à cette bizarre opinion? Si l'on a reçu
( I ) De la conduite de l'esprit , etc. , § 22. (1) Le Misaiilhrofte^ totn. II, 56* «lise.
( «98 ) « comme une vérité certaine, pendant un temps " infini, que le soleil tournoit autour de la terre, «f ne sera-t-il pas permis à la terre de tourner « autour du soleil ? » Enfin , parce qu'on a refusé de croire qu'il y eût des antipodes, faudra-t-il pour cela s'abstenir de faire le tour du monde ? Avouons donc qu'on ne sauroit trop reconnoître le défaut de toute conséquence semblable à celleci : Telle opinion est suivie du plus grand nombre de philosophes, d'hommes illustres et éclairés, donc elle est la vraie. Si je ne vois absolument rien de raisonnable à opposer à leur sentiment, j'aurai seulement lieu de conclure : donc ce sentiment a quelque espèce de prohabilité.
i3. Ces réflexions nous apprennent quel est le cas que nous devons faire des citations. Si elles renferment des raisons et des preuves , examinons la force du raisonnement, et ne la faisons pas dépendre du nom de l'auteur, puisque les hommes les plus célèbres sont quelquefois ceux qui ont le plus mal raisonné , et qu'il n'y en a presque point auquel on ne puisse appliquer ce qu'Horace luimême a dit d'Homère (i). Si les citations qu'on nous présente ne nous disent autre chose , sinon que tel savant, tel homme de lettres a pensé de telle ou telle manière sur tel sujet, ellc;s peuvent servir ou à nous donner quelque connoissance de
\\) Aliquandà bonus ilorinitul Hoinerus.
( *99 ) l'histoire et des progi'ès de l'esprit humain , ou à uous rendre plus attentifs ^ plus circonspecls sur la chose même dont on nous pai'le; mais il ne faut pas donner à ces témoignages plus de poids qu'ils ne méritent.
i4. Non-seulement nous tombons à chaque instant dans l'excès à cet égard, mais il nous arrive encore assez souvent de faii'e entrer, dans les degrés de vraisemblance qui se tirent de semblables autorités , de certaines qualités qui n'ont aucune liaison avec la vérité des choses dont il s'agit. Ainsi il y a une quantité de getis qui croient sans autre examen ceux qui sont les plus âgés, et qui paroissent avoir plus d'expérience , quoiqu'il soit question de choses qui ne dépendent ni de l'âge, ni de l'expérience, mais de la lumière de l'esprit, et que d'ailleurs la véritable expérience, comme nous l'avons déjà observé, ne soit pas le fruit du grand nombre d'années que l'on a vécu , mais du grand nombre d'années où l'on a réfléchi.
1 5 . 11 y a une autre sorte de partialité fort commune aux gens de lettres (i) , et qui n'est ni moins dangereuse , ni moins ridicule : je veux dire cette manie que les uns ont d'attribuer un savoir universel aux anciens, et les autres aux modernes. Horace , dans l'une de ses satires , se moque avec beaucoup d'esprit de l'entêtement
(i ) [h la conduite de l'aprit , elc, § a^.
qu'on avoit pour les anciens en fait de poésie. Nous faisons paroître fort souvent de semblables préventions sur bien d'autx'es objets. Les uns , dit Locke , ne veulent pas recevoir une opinion , si elle n'est autorisée par les anciens , qui étoient tous des géants en littérature. On ne doit rien mettre, selon eux, dans le trésor de la science ou de la vérité, s'il n'est marqué au coin de la Grèce ou de Rome; et, depuis ces beaux jours, à peine veulent-ils que les hommes aient été capables de voir, de penser ou d'écrire. Les autres ne sont pas moins extravagants; ils méprisent tout ce que les anciens nous ont laissé, et, amoureux de nos découvertes et de nos inventions modernes, ils ne font aucun cas de ce qui les a précédés , comme si tout ce qu'on appelle ancien devoit être sujet aux injures du temps, et que la vérité fût aussi exposée à se moisir et à se corrompre. Je crois que les hommes ont toujours été à peu près les mêmes à l'égard des talents naturels. L'éducation et la mode ont mis une grande différence entre les différents âges de plusieurs pays, et fait qu'une génération l'a de beaucoup emporté sur une auti-e pour les arts et pour les sciences ; mais la vérité est toujours la même, le temps ne l'altère pas , et l'on peut dire qu'elle n'en vaut ni plus ni moins pour avoir été enseignée par des anciens ou par des modernes. Ce que l'on reçoit aujourd'hui avec l'cspcct à cause de son antiquité , a paru autrefois
nouveau , mais il n'en valoit pas moins pour celaj et ce que nous embrassons aujourd'hui pour sa nouveauté, paroîtra bien antique chez lès races futures , mais il n'en sera ni moins exact ni moins recevable.
16. La piété, la bonté du cœur, l'amour du bien commun sont, sans doute, les qualités les plus estimables qui soient au monde , mais elles ne supposent pas toujours, dans ceux qui les ont, des lumières, une expérience ou une pénétration suffisante, pour que nous puissions faire aucun fonds sur leurs sentiments à bien des égards; eu sorte qu'il y a une infinité de choses où ceux qui ont l'avantage de l'esprit et de l'étude mériteroient beaucoup plus de confiance de notre part. Cependant il arrive souvent tout le contraire, et plusieurs estiment qu'il est plus sûr de suivre, dans ces choses mêmes , le sentiment des plus gens de bien.
Cela vient en partie de ce que ces avantages de l'esprit ne sont pas si sensibles que la régularité extérieure qui paroît dans les personnes de piété , et en partie aussi de ce que les hommes n'aiment point à faire des distinctions. Le discernement les embarrasse : ils veulent tout ou rien. S'ils ont de la confiance dans une personne pour une chose , ils la croient en tout, et la croient de cette foi aveugle qui suppose la certitude où il n'y a pas souvent le plus jHitit degré de probabilité. S'ils
n'ont pas de confiance dans un autre , ils ne le croient en rien; ils aiment les voies courtes, décisives et abrégées; mais celte humeur, quoiqu ordinaire , ne laisse pas d'être contraire à la raison, qui nous fait voir que le jugement et les avis des mêmes personnes ne méritent pas toujours la même attention , les mêmes égards, parce qu'elles ne sont pas éminentes en tout , et que c'est mal raisonner que de conclure : c'est un homme grave , donc il est intelligent et habile en toutes choses.
17. Il y a encoi'e une autre illusion , non moins absurde en soi, et qui est cependant très ordinaii'e , c'est de croire qu'un homme dit viai, parce qu'il est de condition , qu'il est riche ou élevé en dignité.
Ce n'est pas que personne fasse expressément ces sortes de raisonnements : il a cent mille livres de rente , donc il a l'aison ; il est de grande naissance , donc on doit croire ce qu'il avance comme véritable ; c'est un homme qui n'a point de bien , il a donc tort. Néanmoins il se passe quelque chose de semblable dans l'esprit de bien des gens, et qui emporte leur jugement sans qu'ils y pensent.
Qu'une même chose soit proposée par une personne de qualité , ou par ce qu'on appelle un homme de néant , on l'approuvera souvent dans la bouche de l'un, lorsqu'on ne daignera pas même l'écouter dans celle de l'autre.
Il est certain que la complaisance et la flatterie ont beaucoup de part à rapj)robation que l'on donne aux actions et aux paroles des personnes de condition , qui d'ailleurs captivent souvent les suHrages par une certaine grâce extérieure , et par une manière d'agir noble , libre et naturelle , qu'imitent difficilement ceux qui sont de basse naissance; d'un autre côté aussi, il faut convenir qu'il y a bien des hommes qui approuvent tout ce que font et disent les grands, par un abaissement , intérieur de leur esprit, qui plie sous le faix de la grandeur , et qui n'a pas la vue assez ferme pour on soutenir l'éclat.
18. Mais l'illusion qui naît de cette pompe et de ces qualités extérieures est encoi'e bien plus forte dans les grands mêmes , qui n'ont pas eu soin de corriger l'impression que leur fortune fait naturellement sur leur esprit. Il y en a peu qui ne fassent une raison de leur condition et de leurs richesses, et qui ne prétendent que leurs sentiments doivent prévaloir sur le sentiment de ceux qui leur sont inférieurs à cet égard ; ils ne peuvent souffrir que ces gens, qu'ils regardent souvent avec une sorte de mépris, prétendent avoir autant de jugement et de raison qu'eux; et c'est ce qui les rend si impatients , et qui leur donne un ton si aigre et si offensant à la moindre contradiction qu'on leur fait. Un homme de beaucoup d'esprit a remarqué avec justice que, ])armi les grands
( 2o4 ) seigneurs les plus affables, il en est peu qui se dépouillent, même avec les gens de lettres, de leur grandeur vraie ou prétendue , jusqu'au point de l'oublier tout à-fait : C'est, ajoute-t-il, ce qu'on aperçoit surtout dans les conversations où l'on n'est pas de leur avis. Il semble qu'à mesure que l'homme d'esprit s'éclipse , l'homme de qualité se montre, et paroisse exiger la déférence dont l'homme d'esprit avoit commencé par dispenser.
19. Quoi qu'il en soit, ce que nous venons de dire de l'illusion des grands, prend sgi source dans les fausses idées qu'ils ont dé leur grandeur, de leur noblesse et de leurs richesses : au lieu de les considéi'er comme des choses entièrement étrangères à leur être, qui n'empêchent pas qu'ils ne soient parfaitement égaux à tout le reste des hommes , selon l'ame et selon le corps, et qui n'empêchent pas qu'ils n'aient le jugement aussi foible et aussi capable de se tromper que celui de tous les autres , ils incorporent en quelque manière dans leur essence toutes ces qualités de grand, de noble , de riche , de maître , de seigneur, de prince ; ils en grossissent leur idée , et ne se représentent jamais à euxmêmes sans tous leurs titres, tout leur attirail, et tout leur train.
Ils s'accoutument à se regarder dès leur enfance comme une espèce séparée des autres hommes ; leur imagination ne les mêle jamais dans la foule du genre; humain : ils sonl toujours comtes ou ducs
à leurs yeux, et jamais simplement hommes. Ainsi ils se taillent une ame et un jugement selon la mesure de leur fortune , et ne se croient pas moins au-dessus des autres par leur esprit, qu'ils le sont par leur condition et par leur fortune.
20. La sottise de l'esprit humain est telle qu'il n'y a rien qui ne lui serve à agrandir l'idée qu'il a de lui-même; une belle maison , un habit magnifique , une grande barbe , font qu'il s'en croit plus habile; et, si l'on y prend garde, il s'estime plus à cheval ou en carrosse qu'à pied. Il est facile de persuader à tout le monde qu'il n'y a rien de plus ridicule que ces jugements. Mais il est très difficile de se garantir entièrement de l'impression secrète que toutes ces choses extérieures font sur l'esprit : tout ce qu'on peut faire est de s'accoutumer, autant qu'il est possible, à ne donner aucune autorité à toutes les qualités qui ne peuvent contribuer en rien à trouver la vérité, et de n'en donner à celles mêmes qui ycontribuent, qu'autant qu'elles y contribuent effectivement : l'âge, la science, l'étude, l'expérience, l'esprit, la vivacité, la retenue , l'exactitude , le travail , servent pour trouver la vérité des choses cachées ; et ainsi ces qualités méritent qu'on y ait égard ; mais il faut pourtant les peser avec soin , et ensuite en faire comparaison avec les raisons conti'aires : car de chacune de ces choses en particulier, on ne conclut rien de certain, puisqu'il y ades opinions très fausses qui ont
été approuvées par des personnes de fort bon esprit , et qui avoient une gi'ande partie de ces qua lités.
2 1. Il y a encore quelque chose de plus trompeur dans les surprises qui naissent de la manière ; car on est porté naturellement à croire qu'un homme a raison lorsqu'il parle avec grâce , avec facilité , avec gravité , avec modération et avec douceur, et à croire , au contraire , qu'un homme a tort lorsqu'il parle désagréablement ou qu'il fait pai'oître de l'emportement , de l'aigreur et de la présomption dans ses actions et dans ses paroles.
Cependant si l'on ne juge du fond des choses que par ces manières extérieures et sensibles , il est impossible qu'on n'y soit souvent trompé ; car il y a des personnes qui débitent gravement et modestement des sottises , et d'autres au contraire qui étant d'un naturel prompt , ou qui étant même possédés de quelque passion qui paroît dans leur visage et dans leurs paroles , ne laissent pas d'avoir la vérité de leur côté. 11 y a des esprits fort médiocres et très superficiels qui , pour avoir été nourris à la cour, où l'on étudie et l'on pratique mieux l'art de plaire que partout ailleurs, ont des manières fort agréables sous lesquelles ils font passer beaucoup de jugements faux ; et il y en a d'autres au contraire, qui n'ayant aucun extérieur, ne laissent pas d'avoir l'esprit grand et solide dans le fond. Il y en a qui parlent mieux qu'ils ne pensent, et d'au-
1res qui pensent mieux qu'ils ne parlent. Ainsi la raison veut que ceux qui en sont capables n'en jugent point par ces choses extérieures, et qu'ils ne laissent pas de se rendre à la vérité , non-seulement lorsqu'elle est proposée avec ces manières choquantes et désagréables, mais lors même qu'elle est mêlée avec quantité de faussetés; car une même personne peut dire vrai en une chose et faux dans une autre , avoir raison en ce point et tort en celui-là.
2 2. 11 faut donc considérer chaque chose séparément, c'est-à-dire qu'il faut juger de la manière par la manière, et du fond par le fond , et non du fond par la manière, ni de la manière par le fond. Une personne a tort de parler avec colère , et elle a raison de dire vrai; et au contraire une autre a raison de parler sagement et civilement , et elle a tort d'avancer des faussetés.
.23. Mais comme il est raisonnable d'être sur ses gardes, pour ne pas conclure qu'une chose soit vraie ou fausse , parce qu'elle est proposée de telle ou telle façon , il est juste aussi que ceux qui désirent persuader les autres de quelque vérité qu'ils ont reconnue , s'étudient à la revêtir des manières favorables qui sont propres à la faire approuver, et à éviter les manières odieuses qui ne sont capables que d'eu éloigner les hommes.
C" Dis choses nouvelle» ou exlraordinaire», et du pencb.inl ()our le merTeilieux.
24. t'idée de la nouveauté, en fait d'opinion , produit sur les hommes des effets tout différents, selon la disposition particulière de chaque esprit. La i-aison timide des uns n ose jamais marcher seule ; pour eux une l'oute nouvelle est toujours une rout(? suspecte; tout ce qui est nouveau les épouvante , un sentiment cru généralement pendant plusieurs siècles, leur paroît respectable par son antiquité : on ne saui'oit y toucher sans crime. Les noms seuls de Platon et à'Jristote sont des démonstrations ; Descartes , Malebranche et Gassendi ne sauroient parler raisonnablement que dans deux ou trois mille ans d'ici.
Soyez plus que jamais sur vos gardes, dit quelque part un homme de bon sens : ne vous permettez d'avancer aucun sentiment qui ne soit dans la sphère des idées communes : vous jouirez ainsi d'une tranquillité qui vous dédommagera des bornes que l'on met au génie : évitez le reproche que vous attireroit toute opinion neuve, n'eût elle rien que d'exact, de vrai, et qui fût même susceptible d'être démontré; quiconque no l'admettra pas , ne la représentera qu'entourée de mille écueils; vous serez noté , censuré , condamne par la crainte , l'envie , le préjugé , et peutêtre parla supei'stition. C'est sans doute en partie ce qui a fait dire à un des plus beaux génies
de notre siècle , qu'annoncer des vérités , proposer quelque chose d'utile , c'est une recette pour être persécuté (1).
25. On voit d'autres hommes (2) qui portent la liberté de leur esprit jusqu'au libertinage ; nonseulement la vérité n'admet point de prescription chez eux, mais ils ne croient rien de ce que les autres ont cru , par cela même que les autres l'ont cru. La nouveauté leur tient lieu d'évidence, et ils aiment mieux s'égarer dans des routes inconnues, que de suivre un chemin battu, où la raison même les guide. C'est assez , dit Locke (3) , que la bête à plusieurs têtes embrasse un parti , cette raison leur suffit pour conclure que la vérité ne s'y trouve pas j ils s'imaginent que les opinions du vulgaire sont accommodées à sa portée , et aux fins de ceux qui gouvernent , et que si l'on veut découvrir la vérité, il faut s'éloigner du chemin battu, où Ton ne trouve, à leur compte, que des esprits rampants et serviles qui marchent en aveugles sur les traces de leurs guides. C'est ainsi que ces rares génies n'ont du goût que pour les notions extraordinaires : tout ce qu'on reçoit en commun a pour eux la marque de la bête , et
(i) A'oy. tom. II, Lettre suj' Law.
(2) Voy. Eff.
(3) De la conduite de l'esprit^ etc. , § 22 ; et voyez ci-dessus , sect. 11 , § 2 , n. I .