‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 27 sur 48 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

ils croient qu'il est indigne de leur pénétration d'y prêter l'oreille , ou de le recevoir : toutes leurs pensées ne roulent que sur des paradoxes ; ils les cherchent, ils les embrassent, ils les débitent, et c'est par là qu'ils espèrent se distinguer de la populace. Mais qu'une chose soit commune ou non , elle n'en est pas plus tôt vraie ou fausse , et par conséquent cela ne doit pas former un préjugé dans nos recherches. Nous ne devons pas juger des choses par les opinions , mais des opinions par les choses. Il est vrai que la multitude ne raisonne pas trop bien , et qu^ainsi on doit la tenir pour suspecte , et ne pas la suivre comme un guide infaillible ; mais les philosophes qui ont abandonné les opinions du vulgaire , sont tombés eux-mêmes clans des erreurs aussi extravagantes que celles de la populace. Ne seroit-ce pas une insigne folie de ne vouloir pas respirer l'air, ni boire de l'eau, parce que le commun peuple en fait le même usage que nous ? La vérité , soit qu'elle se trouve à la mode ou non, doit être la mesure de nos connoissances et l'objet de l'entendement. Tout ce qui s'en éloigne , quelqu'approbation qu'il ai t d'ailleurs , et quelque rare qu'il paroisse , n'est qu'une ignorance toute pure, ou même quelque chose de pis., 26. Mais il y a une autre sorte de penchant bien différent de celui dont nous venons de parler, et qui est réellement propre à la multitude, je veux dire cet amour du merveilleux, ce goût pour les

prodiges et les enchantements. Aux yeux du peuple rien n'arrive par des causes naturelles : sa curiosité ne peut être satisfaite que par des chimères. De là ces anciennes superstitions sur le vol des oiseaux, les entrailles des victimes, la foudre et les comètes ; de là ces craintes et ces présages que décrit si naïvement le Spectateur (i), ces frémissements à la vue d'une salière renversée, du nombre de treize dans un repas, d'une fourchette et d'un couteau mis en croix, et mille autres rêveries qui ne méritent pas que l'on en parle ; de là ces fables crues dans tous les âges par la multitude avec la même confiance qu'un homme éclairé croit un fait surprenant, mais possible en soi, attesté par les témoignages les plus authentiques, et vérifié selon toutes les règles de la saine critique.

27. Au reste, ces foiblesses ne viennent ordinairement que d'une mauvaise éducation. La plupart des pères souffrent qu'on estropie en quelque manière l'esprit de leurs enfants, en les entretenant de contes absurdes qui, par Timpression qu'ils font sur leur imagination , les préparent à se laisser séduire dans un âge plus avancé par toutes sortes <^ fictions.

(1) 7« Disc.

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