SECTION QUATRIÈME
De la méthode.
Il nous reste à parler de la quatrième opération de l'esprit ou de la méthode , qui consiste à bien disposer une suite de plusieurs pensées , ou pour découvrir la vérité quand, nous l'ignorons , ou pour la prouver aux autres quand nous la connoissons déjà.
Je ne m'arrêterai point ici à développer la différence qui se trouve entre les deux espèces de méthode que l'on distingue oi'dinairement. L'embarras que cette division pourroit laisser dans l'esprit , et le peu de nécessité qu'il y a de s'astreindre ou à Y analyse ou à la synthèse, selon qu'on veut découvrir une vérité ou la faire connoître aux autres , m'ont paru assez sensibles après quelques réflexions, pour que je croie devoir m'en toiir à des observations générales dont l'usage puisse s'appliquer naturellement aux diiFérents objets que l'on aura en vue.
I. De la disposition où l'on doit être à l'égard du vrai. I, Quiconque veut chercher sérieusement la
vérité (i), doit avant toutes choses concevoir de l'amour pour elle; car celui qui ne l'aime pas, ne saui'oit se donner beaucoup d«t soins pour l'acquérir , ni être beaucoup en peine lorsqu'il manque de la trouver.
2. Rien n'est plus propre à nous remplir de cet amour , que de nous bien pénétrer de la liaison intime qu'elle a avec notre bonheur. Quiconque entend par la vérité , considérée à l'égard de l'entendement, la connoissance des choses telles qu'elles sont en elles-mêmes , et selon leurs différents rapports, ne peut que s'apercevoir bientôt de quel prix elle doit être pour nous , et avec quel soin nous devons la rechercher, s'il est vrai que nous tendions essentiellement au bonheur, et que nous ayons assez de raison pour vouloir saisir les movens qui peuvent le plus naturellement nous en rapprocher.
Nous faisons tous partie de cet immense univers, et nous avons des rapports essentiels avec les êtres qui nous environnent , comme ces êtres en ont entre eux. Si nous négligeons la connoissance de ces rapports, si nous aimons à nous faire illusion sur notre propre nalui'e et sur notre état (/iV. II , c. m) , comment pouvons-nous espérer de discerner ce quinous est avantageux de ce qui nous
(i) "Voy. Locke, Essai sur l'entendement ^ etc., Uv. IV, chap. 2LIX , § I-
( 2^4 ) est nuisible , et de réussir à nous procurer l'un et à écarter l'autre. li'erreur et la séduction pourront bien nous laisse» goûter quelques douceurs passagères, mais ce ne seront pas, en un mot, de ces biens vrais et solides , de ces biens dont les fruits puissent être certains et durables , puisqu'à considérer le fond même et la réalité des choses , ils n'ont pas un rapport exact d'ordre et de convenance avec nous. Ces réflexions auxquelles une sorte d'expérience ajoute dès cette vie beaucoup de poids , acquièrent urie nouvelle force lorsqu'une fois nous sommes parvenus à nous convaincre de l'existence de la Divinité. Cet être , la source de tous les biens (Iw. III, c. X, 6""" et ly'"' princ.) , et rempli d'un souverain amour pour l'oi'dre et pour le vrai, doit, par une nécessité prise dans sa nature et dans ses perfections, avoir lié le bonheur à la vérité, en tant que nous sommes capables de nous y attacher , de faire tons nos efforts pour l'acquérir, et d'avoir une intention di'oite (/iV. V, c. iv, 1,2), qui puisse suppléer du moins aux erreurs involontaires et à la foiblesse de notre entendement. Cet accord doit donc se manifester tôt ou tard; et, gouvernés par la rectitude suprême d'un être infiniment parfait , nous ne pourrions sans contradiction nous imaginer qu'il n'y ait aucun choix à faire entre la vérité môme , autant qu'il dépend de nous de la connoître , et ce qui lui est opposé.