Il n'y a personne dans la république des
( 2i5 ) lettres ( i ) , qui ne fasse profession ouverte d'être amateui' de la vérité, et il n'y a point de créature raisonnable qui ne prît en mauvaise part de passer dans l'esprit des autres pour avoir une inclination contraire. Mais avec tout cela on peut dire sans se tromper, qu'il y a fort peu de gens qui l'aiment comme ils devroient l'aimer.
4. Au reste, si l'on demande comment un homme j^eut connoître qu'il aime sincèrement la vérité , je crois qu'on peut répondre en premier lieu , qu'une des marques infaillibles de celte heureuse disposition , c'est celle que nous avons déjà indiquée (sect. 2 , III) , c'est-à-dire de réprimer autant qu'il est possible , le désir qu'on pourrait ressentir qu'une chose fût plus 'vraie qu'une autre, avant que de V avoir examinée avec beaucoup d^ attention, puisqu'enfin rien n'est aimable sans la vérité, et que nos désirs sont mal réglés, si nous nous attachons d'avance à ce qui peut lui être absolument contraire. Lorsqu'on a eu la foiblesse (2) de se livrer aveuglément à l'habitude ou au désir de croire telle chose plutôt que telle autre j les plus foibles probabilités , les plus pauvres sophismes revêtent une apparence de démonstration , on admet tout ; les contradictions les plus manifestes n'ont plus rien de rebutant , et ce qui devroit nous mener le
(i) Locke , liv. IV, chap. xix , § 1. (j) Misanthrope, 38* dise.
( 2i6 ) plus naturellement à la circonspection et au doute, nous conduit à la persuasion la plus forte , la plus ferme , la plus opiniâtre. Une seconde preuve que l'on aime^ la vérité , c'est de faire tous ses efforts pour laconnoitre, du moins dans les choses gui sont à notre poitée et qui ont un rapport essentiel avec la nature de l'homme et son état actuel. Une dernière marque à laquelle il n'est pas moins essentiel de faire une continuelle attention, c'est de ne pas recevoir une proposition avec plus d* assurance que les preuves sur lesquelles elle est fondéene le permettent (i). Il est visible que quiconque va audelà de cette mesure, a moins pour objet d'embrasser la vérité, de quelque côté qu'elle se l'encontre, que de trouver un pi'étexte pour s'attacher toujours plus fortement à ce qui lui a déjà plu par quelque endroit. En effet, la connoissance qu'une proposition est vraie , consistant uniquement dans les preuves qu'un homme en a , il s'ensuit que quelques degrés d'assentiment qu'il lui donne au-delà de cette connpissance , tout ce surplus d'assurance est dû à quelqu'autre penchant qu'à l'amour de la vérité. En un mot, les arguments qui entraînent l'acquiescement de notre esprit, par rapport à quelque proposition , sont les garants et le gage de son évidence , de sa certitude ou de sa probabilité à notre égard, et nous ne sommes
(i) Voy. Locke, Essai ^ liv. IV, chap. xix , § i.
fondés à la recevoir que pour telle que ces arguments la font voir à notre entendement; de sorte que quelqu'autorité que nous donnions à une proposition au-delà de ce qu'elle en reçoit des principes et des pi'euves sur lesquels elle est appuyée , on doit en attribuer la cause au penchant qui nous entraîne de ce côté là , et c'est déroger d'autant à l'amour de la vérité, qui, ne pouvant recevoir aucune évidence de nos passions , n'en doit recevoir non plus aucune teinture.
5. Une suite constante de cette mauvaise disposition d'esprit (i) , c'est de s'attribuer l'autoiûté de prescrire aux autres nos propres opinions ; car il est presque impossible qu'il en soit autrement, et que celui qui en a déjà imposé à sa propre croyance, ne soit pas prêt à en imposer à la croyance d'autrui. Qui peut attendre raisonnablement qu'un homme emploie des arguments et des preuves convaincantes auprès des autres hommes, si son entendement n'est pas accoutumé à s'en servir pour lui-même ; s'il fait violence à ses propres facultés; s'il tyrannise son esprit et usurpe une prérogative uniquement due à la vérité , qui est d'exiger l'assentiment de l'esprit par sa seule autorité , c'est-à-dire à proportion des degrés de lumière qui nous la font connoître ?
(i) Locke, Essai, § a.
( 2x8 ) II. Du choix et de l'objet de nos études.
1 . L'amour du vrai doit être , comme nous venons de nous en convaincre, la première qualité de notre entendement. Cette disposition suppose que nous ne chercherons à nous faire illusion sur quelque sujet que ce puisse être , et que , dans les plus petites choses comme dans les plus grandes, nous prendrons bien garde de ne pas étendre nos jugements plus loin que ce que nos idées nous auront appris; mais il ne s'ensuit pas que nous devions nous appliquer avec un soin toujours égal à découvrir la vérité dans tout ce qui se présente , puisque ce seroit vouloir nous exposer à perdre nos moments dans des recherches souvent peu utiles et quelquefois absolument infructueuses. Il faut donc, ainsi que nous l'avons déjà insinué (c. ii, n, 3, et c. III, z^'^sect., lY, 2), nous attacher principalement à ce qui peut former en nous les qualités précieuses de l'esprit et du cœur , c'est-àdire à tout ce qui est le plus capable de procurer de notre partlagloli'e du souverain être, etàcequipeut nous rendre aussi utiles à nos semblables et à nousmêmes qu'il est en notre pouvoir de le devenir , eu égard à nos facultés, à notre situation et à nos talents. Telle est en elï'et la volonté du créateur (/. lY, c. X, 9°* />nnc.), qui, en nous proposant pour objet le bien commun , c'est-à-dire sa gloire, notre perfection , notre bonheur et l'avantage de
cette grande société dont il nous a fait membres, veut que nous fassions tous nos eflbi'ts pour répondi'e autant qu'il est en nous à ses desseins, et nous mettre en état de bien remplir les devoirs qu'il nous impose (/. III , c. x , princ. 2 3).
2. Pour former notre esprit, il ne suffit pas de le rendre juste et exact à l'égard d'un petit nombre d'objets, il faut encore lui donner toute l'élévation, toute la force et l'étendue dont il est susceptible, en l'enrichissant de ces connoissances précieuses qui nous font remonter aux premiers principes, aux notions universelles; qui nous ouvrent les routes de la démonstration , et accoutument notre entendement à ne point prendre de foibles lueurs pour le jour même de l'évidence ; qui dévoilent à nos yeux les merveilles de la nature, et tiennent sans cesse nos regards élevés vers son auteur; qui nous font admirer le système et l'enchaînement des lois naturelles; qui nous aident enfin à développer les passions et les ressc«'ts du cœur humain, et qui nous facilitent les moyens de le conduire, en tirant de son propre fonds de quoi plier ses inclinations et vaincre sa résistance.
Que celui qui aspire *à découvrir la vérité (i) selon toute la mesure de sou esprit et de ses forces, ne borne pas ses regards au cercle étroit qui l'envi-
(i) Voy. Locke , De la conduite de Vesyrit^ etc. , § 3.
ronne, et qu'il ne s'imagine pas qu'elle ne se trouve que dans les sciences qu'il étudie et dans les livres qu'il lit; qu'il exerce sa raison sur tout ce qui constitue les grands objets de nos connoissances , en prenant d'ailleurs un très grand soin de se former, autant qu'il est possible , des idées distinctes de tout ce qu'il embrasse , et de juger sans prévention de tout ce qu'il reçoit des autres, soit qu'il le tire de leurs écrits ou de leurs discours. Par là son esprit acquerra sans cesse de nouvelles forces , sa conception en deviendra plus aisée , et toutes ses facultés en recevront de l'avantage. Le jour que les parties de la vérité, quoiqu'élolgnées, se communiquent les unes aux autres , l'aidera si bien à juger solidement des choses, qu'il ne se trompera guères, ou que du moins il donnera des marques d'un esprit net , vaste et profond.
3. Mais comme il ne nous arrive que trop de ne pas être dirigés dans nos études par le motif que nous devi'ions nous y proposer, et de ne pas y rechei'cber l'objet que nous devrions sans cesse envisager (/iV. IV, c. II, 9" et 19" princ.) , je veux dire la gloire du souverain être et tout ce quei*enferme l'idée du bien commun , il arrive aussi le plus souvent que nous nous contentons d'un savoir superficiel, qui nous donne la facilité d'en imposer par un faux éclat , qui nous inspire plus de confiance dans nos lumières , et qui ne nous rend pas en effet plus éclairés. Après avoir parcouru rapide-
ment presque toutes les sciences et tous les arts, nous brillons sur toutes les matières et nous n'avons d'idée nette sur aucun sujet.
4 . On voit d'autres hommes que des circonstances particulières, telles que peuvent être surtout les préjuges de l'éducation ^ les premiers guides qu'ils ont eus , les liaisons qu'ils se sont faites , ont déterminés à telle ou telle étude , préférablement à toute autre. L'habitude, la vanité, les y attachent, et, uniquement occupés de l'objet de leurs pénibles travaux , ils négligent tout ce que l'on peut imaginer de plus important , pour charger leur mémoire du poids immense d'une vaine érudition.
Celui, dit Van Eflen (i), qui mérite véritablement le nom de savant , est un homme qui sait un grand nombre de choses utiles qui , digérées par la méditation , peuvent fortifier son raisonnement et le rendre plus éclairé sur ses devoirs ; en un mot, qui peuvent lui faire passer sa vie avec agrément et avec sagesse.
Celui qui est en .possession du titre de savant , s'est embarrassé l'esprit , sans discernement et sans choix , des plus inutiles vétilles de l'antiquité; il sait donner une généalogie à chaque mot ; chez lui tout terme est arabe, chaldàiqu», phénicien, et il nous fait grâce quand il veut bien se contenter de le faire grec; il corrige ou gâte à tout
(i) Le Misanthrope , 120 dise.
hasard un passage obscur, et pâlit nuit et jour sur l'inscription d'une médaille que le temps neparoît avoir respectée que pour mettre son esprit à la torture; enfin, il néglige d'apprendre ce qu'aucun homme raisonnable n'est en droit d'ignorer, pour se faire un mérite d'être instruit de ce que peu de personnes savent , et que tout homme de bon sens voudroit oublier s'il l'avoit jamais appris.
Lorsqu'à la fin son cerveau est duement affaissé sous ces rares connoissances , le titre de grand homme n'est pas trop beau pour lui ; il regarde en pitié tous ceux qui sont capables d'employer leurs veilles à des choses véritablement importantes. Il ne daigneroit pas seulement se comparer à un homme qui , se faisant une étude sérieuse de la conservation de son prochain, sait trouver les sources des maladies dans ce labyrinthe merveilleux de muscles, de veines, d'artères et d'autres parties du corps humain , dont la moindre est une démonstration vivante de la sagesse infinie de son architecte.
C'est un objet de mépris pour lui , qu'un philosophe qui travaille à rendre à sa raison sa pureté primitive et à se délivrer de l'esclavage des sens, des passions et des préjugés.
Il compte pour des heures perdues, celles où l'on s'occupe à connoître les devoirs mutuels des êtres raisonnables, et à leur assigner des principes dans la raison et dans le véritable intérêt de la créature
intelligente; c'est du fatras que tout cela: il vaut bien mieux savoir au juste comment ctoient faites les robes des Romains et les manteaux des Grecs ; quelle étoit la figure de leurs castagnettes ; comment les nourrices berçoient leurs enfants; si l'Iliade est un amas de différentes chansons ou une pièce suivie; et si poltron vient de pollice truncatus. C'est en faisant des volumes épouvantables sur des sujets de cet ordre, qu'on acquiert un nom. immortel , et qu'on s'assure le plus haut rang dans le temple de mémoire, avec les Scaliger , les Saumaise , et autres grands hommes de ce rang.
Je voudrois bien raisonner un peu avec vous, illustres personnages , continue l'auteur du Misanthrope , si je découvrois dans vos productions le moindre principe de raisonnement, et si votre esprit n'étoit pas enseveli sous les 'variœ lectiones et sous les vénérables ruines de l'antiquité. . . . ... De bonne foi , Messieurs , quel fruit les hommes peuvent- ils retirer de vos veilles laborieuses ? Trouverai-je dans vos écrits de quoi rendre mon esprit plus beau , mon ame plus raisonnable , mon cœur plus vertueux ? Un roi y apprendra-t-il l'art de gouverner son peuple, comme un père également prudent et tendi'e? Le sujet y puisera-t-il de la docilité pour les ordres d'un prince raisonnable? Enseignez-vous au père de famille le secret de former le cœur et l'esprit d'un
( ^^-4 ) fils sur qui il fonde ses plus douces espérances? Enfin, tous les hommes s'instruiront-ils chez vous de l'art de trouver leur bonheur en eux-mêmes , et de l'exiger de leur raison comme un dépôt que la Providence leur a confié ? Songez-y de grâce ! Avezvous reçu cette précieuse raison, pour passer une si courte vie à commenter Cicéron et pour expirer sur votre onzième volume (i)?
5. Un autre défaut, qui lient beaucoup de celui que nous venons d'exposer, quoiqu'il soit moins ridicule et moins sensible, c'est de chercher dans des sciences d'ailleurs ti*ès estimables et très importantes, beaucoup moins ce qui est utile que ce qui n'est peut-être que très exti'aordinaire ou très i-elevé.
Presque toutes les sciences paroissent avoir deux parties, dont la première est à notre portée et devient une mine féconde et inépuisable de connoissances que nous pouvons facilement appliquer à notre usage. L'autre est loin de nous , et quelque-
(i) Après avoir parlé des occupations ordiuaires , des dissertations , et des doctes remarques de ces hommes laborieux , Yan-Etfen leur applique, dans le même discours, d'une manière fort ingénieuse, le trait à! Alexandre , qui fit donner quelques aiguilles et un boisseau de millotà un homme qui , par une longue étude, avoit enfin acquis le talent merveilleux de jeler un grain de millet par le trou d'une aiguille. Ce présent, couclut-il , en s'adrcssant à l'espèce de savants qu'il critique, c'est à vous , messieurs , qu'il l'a fait.
fois même fort au-dessus de nous. Celle-ci nous offre une source intarissable de spéculations , dont la plupart renferment les plus étonnants mystères et mille apparences de contradiction, qui affligent et accablent notre esprit. Quelques-unes , il est vrai , sont susceptibles de démonstration , mais toutes ensemble ne produisent presque jamais de quoi compenser par des avantages réels le temps et la peine qu'elles ont coûtés. Dans tous les arts , dit Voltaire, il y a un point passé lequel les recherches ne sont plus que pour la curiosité. Ces vérités ingénieuses et inutiles ( telles que sont dans les nombres des rapports et des propriétés étonnantes , mais sans usage , tant pour l'algébriste qui passe sa vie à les considérer que pour tout le reste des hommes) ressemblent à des étoiles qui , placées trop loin de nous, ne nous donnent point de clarté.
Ce n'est pas , au reste , qu'il ne faille prendi'e une légèi'e teinture de ces choses abstraites et de' peu d'usage; car elles ont du moins celui d'exercer d'une manière toute particulière notre esprit : elles lui donnent de la souplesse et de l'activité; elles servent aussi pour la plupart à lui faire reconnoître ses bornes et sa foiblesse , et elles peuvent par là même le rendre encore plus mesuré et plus circonspect dans ses jugements. Il faut avouer d'ailleurs que ce qui paroîtroit aux yeux d'un homme peu instruit, ou dont le génie est borné, ne TOME ni. i5
devoir rapporter aucune utilité, est peut-être de natux'e à devenir la source de plusieurs vérités très importantes.
Mais du moins ne devons-nous pas, ce me semble, fondés sur cette espérance incertaine, abandonner trop légèrement ce qui nous olïre une utilité toujours réelle , pour faire notre principale étude de ce qui trompe le plus souvent notre attente, ou dont les fruits ne répondent presque jamais à la grandeur de nos travaux.
III. Des principales règles qui doivent diriger notre entendement dans la recherche et dans l'exposition de la vdritc.
1 . De quelque nature que soit la question qu'on entreprend de résoudre, en supposant d'ailleurs que les lumières que l'on a déjà acquises donnent quelque espérance d'y parvenir (i), la première chose qu'il faut faire est de concevoir distinctement ce que c'est précisément qu'on recherche, c'est-àdire quel est le point précis de la question (2).
Il est étonnant combien la précipitation , la légèreté de l'esprit, et la passion, nous éloignent de
(1) C'est ce que dicte ce précepte d'Horace :
'Sumite materiam vestris, qui seribitis , œtjuam Viribus , et versate diù quid ferre récusent , Quid valeant humeri
(a) Voy. le P. Malebranclic , Recherche de la l'érité, liv. VI, !>• part. , chap. 1 .
Tobjet que nous aurions dû considérei* : trompés par la multiplicité et la confusion de nos idées, nous prouvons autre chose que ce qu'il s'agissoi t de prouver (sect. 3"% III, 2 et suiv.), nous nous formons des chimères pour les combattre, nous prêtons à nos adversaires des sentiments qui leur sont étrangers, et, en détruisant ce que nous avons ajouté à leur opinion , ou ce qui du moins n'en a jamais été que l'accessoire, nous croyons souvent les attaquer et les prendre par leurs principes.
Rien n'est donc plus essentiel, lorsqu'on veut prévenir tous ces inconvénients, que de s'attachera la règle que nous venons d'établir. Plus nous concevrons nettement le point de la question , plus nous l'aurons exposé d'une manière exacte et précise, et plus il nous sera aisé de la bien résoudi'e. Souvent même une exposition bien faite nous découvre tellement la liaison ou la contrai'iété des idées qui sont le sujet de notre examen, qu'elle forme seule une démonstration. Lorsqu'il s'agit au contraire d'employer des idées moyennes , elles nous en facilite l'invention , en nous fixant à notre véritable objet, et en éloignant tout ce qui n'y a a aucun rapport.
2, Pour bien exprimer l'état de la question ^sect. 1^*, V), il faut éviter avec soin V ambiguïté des termes , en définissant ceux qui pourraient être obscurs ou équivoques , c'est-à-dire en marquant, de manière à éloigner toute méprise , quel est le
sens qu'on y attache , après quoi il sera aisé par la suite de reconnoître si l'on a toujours conservé la même idée qu'on avoit désignée ; il suffira pour cet etret de substituer mentalement la définition au défini ; car cela ne doit rien changer de la proposition qu'on veut énoncer, si on est toujours demeuré dans l'idée qu'on a considérée d'abord ; au lieu que cela la changera si on n'y est pas demeuré.
3. Il faut retrancher de la question les choses qui V embarrassent , qui sont inutiles , et sans lesquelles elle subsiste dans son entier; car elles empêchent d'en bien entendre le sens , elles partagent inutilement la capacité de l'esprit, dont toute la force ne doit être employée qu'aux choses qui peuvent l'éclairer.
4. Lorsque la question est ainsi réduite à ses plus simples termes (sect. 2, YI, 2 etsuiu.), il faut examiner si le sujet que l'on a en vue exige que Von j distingue plusieurs parties , ou s'il renferme plusieurs cas possibles; car c'est l'unique moyen de répandre de la clarté sur ce que l'on veut développer, de placer chaque chose dans son rang, de donner à chacune le l'ang , de donner à chacune le genre de preuves qui lui convient , de distinguer le certain de l'incertain , et de s'assurer enfin de ne rien omettre d'essentiel.
5. Après avoir divisé son sujet par parties, il faut les considérer toutes les unes après les autres.
selon leur ordre naturel, en commençant par les plus simples , c'est-à-dire par celles qui renferment moins de rapports, et ne passer jamais aux plus cotnposées avant que d^ avoir considéré avec beaucoup d'attention les simples dont elles dépendent , et de se les être rendues familières. En effet, nous ne saurions bien connoître les unes , si nous n'avons pas une connoissance exacte des autres; et ce que nous établirons à l'égard des dernières, ne sauroît avoir plus de clarté ni plus de force ,. que ce que nos réflexions en auront su répandre sur les premières.
6. De cette remarque il suit encore : i" Que, pour parvenir à V évidence , à la certitude , ou pour les faire naître , nous ne devons laisser passer aucune des propositions qui entrent en qualité de principes dans l' enchaînement ou dans le total des choses que nous voulons prouver, sans les avoir établies sur des fondements proportionnés au degré d* assentiment que nous voulons quelles obtiennent de la part de l'entendement ;
2» Çue nous observerons avec le plus grand soin de conserver une parfaite évidence dans la liaison des premières vérités avec leurs conséquences , et de celles-ci avec les autres conséquences qui en résulteront^ et ainsi de suite.
Car si la chaîne se trouve interrompue dans quelque endroit, soit du coté des véri lés fondamentales, qui ne seront pas assez solidement éta-
blies , soit du côté des conclusions , qui ne seront pas liées évidemment à leurs principes, l'évidence ou la certitude est interrompue par là même , et l'on retombe dans les vraisemblances sur lesquelles on ne doit jamais se reposer entièrement, ou dans de faux raisonnements.
7. Pour exposer la vérité dans l^ ordre le plus parfait (1), il faut ai^oir remarqué celui dans lequel elle a pu naturellement être trouvée : car la meilleure manière d'instruire les autres, c'est de les conduire (autant qu'on le peut , sans s'exposer d'ailleurs à de trop longs détails), par la route qu'on a dû tenir pour s'instruire soi-même. Par ce moyen on ne paroîtroit pas tant démontrer les vérités déjà découvertes , que faire chercher et démontrer des vérités nouvelles. On ne convaincroit pas seulement le lecteur, mais encore on l'éclaireroit ,• et en lui apprenant à faire des découvertes par lui-même , on lui présenteroit la vérité sous les jour» les plus intéressants ; enfin on le mettroit en état de rendre l'aison de toutes ses démarches ; il sauroit toujours où il est, d'où il vient, où il va ; il pourroit donc juger par lui-même de la route que son guide lui traceroit, et en prendre une plus sûre , toutes les fois qu'il trouveroit du danger à la suivre.
(1) Essai sur l'ongine des connoissances, etc. .^c\\a\\. dernier.
8. L'objet de l'oi'clre (i), c'est de faciliter l'in^ lelligence d'un ouvrage. On doit donc éviter les longueurs, parce qu'elles lassent l'esprit ; les digressions , parce qu'elles le distraient ; les divisions et les sous - divisions trop fréquentes , parce qu'elles l'embarrassent; et les repéfihon^, parce qu'elles le fatiguent : une chose dite une seule fois, et où elle doit l'être, est plus claire que répétée ailleurs plusieurs fois.
9. Mais il faut observer de ne pas confondre les explications , les développements et les raisonnements nécessaires, avec ce qu'on appelle longueurs. Tout ce qui va au but qu'on a dû se jjroposer par la nature même des recherches auxquelles on se livre, et qui y va par la route la plus propre à nous y conduire, est toujours tel qu'il doit être; nous devons prendre garde , non-seulement de devenir obscurs en voulant éviter d'être longs , mais encore de laisser échajîper quelques-uns des objets (jue nous aurions dû considérer.
Pour ce qui concerne les répétitions, il peut arriver qu'on soit obligé de remettre devant lesyeux de ses lecteurs des vérités frappantes, ou pai'ce qu'il est à craindre qu'ils ne négligent de remonter jusqu'à elles , si on ne fait que les citer , ou parce que l'exactitude et la méthode qu'on se sera prescrites, n'ont permis de les considérer que d'un
(i) Essai sur l'origine des connaissances , etc. , cliap. dernier.
certain côté , et qu'il est important de Jes envisager sous un nouveau jour , ou par d'autres raisons à peu près semblables ; mais il est toujours vrai de dire qu'on doit user le moins qu'on peut de cette sorte de liberté, qui n'est jamais pardonnable dès qu'on a pu aisément ne la pas pi'endre.
IV. De la manière de soutenir un sentiment qu'on a adopttî, ou de combattre celui des autres.
1 . L'amour de la vérité nous prescrit ici la méthode que nous devons suivre {ci-dess., I, \ , 2 et 4 ). Si nous sommes pénétrés de cet amour , nous rC entreprendrons point défaire valoir ou d'attaquer une opinion, avant que d'avoir considéré bien attentivement quelle est la force et la justesse des raisons qui nous j déterminent. C'est en effet le seul moyen de nous mettre en garde contre l'esprit de parti , la prévention , la jalousie , ou quelqu'autre passion que ce puisse être.
2. S'il s'agit uniquement de choses jdus ou moins probables {ibid.), en sorte que nous ne puis- «ions pas nous en reposer entièi'ement sur les preuves qui s'offrent à notre esprit, nous proposerons nos sentiments et nos objections avec cette réserve et ces sages ménagements qui conviennent surtout à un homme qui cherche encore la vérité, plutôt quil fie doit se flatter de l'avoir trouvée; nous paroîlrqus même et nous serons disposés en effet à
nous dépouiller enlièremenl de ces opinions qui nous paroissent les plus vraisemblables, dès que nous serons frappés d'une 'lumière plus vive et plus pure, de quelque manière qu'elle nous vienne.
3. Nous ne chercherons point à employer V artifice et le mensonge pour faire recevoir la vérité , car son Iriompbe n'auroit alors rien de réel. Ce n'est pas, comme nous l'avons déjà observé, en séduisant l'esprit qu'on l'éclairé, ce n'est pas en le trompant qu'on lui donne des idées justes; et bien loin de rendi*e à la vérité un boramage sincère en cbercbant à la faire valoir par le mélange de l'imposture , on témoigne seulement le peu de cas qu'on en fait , et la force des préjugés ou des passions qui nous dominent.
4. Il suit de là premièrement, que nous devons exposer nos opinions et les sentiments de nos adversaires avec des couleurs vraies ; nous ne devons pas dissimuler la force des raisons qu-on nous oppose , et des objections que nous - mêmes pouvons entrevoir. Nous avouerons qu'une difficulté nous paroît insoluble plutôt que de cbercher à y répondre, à la manière de l'école, par de vaines distinctions et de faux raisonnements. Cela n'empêche ])as cependant qu'on ne puisse faire observer, s'il est nécessaire, qu'une difficulté insoluble, toucbanl la manièxx* dont une chose peut être, lut suffit pas pour détruire les preuves solides que
( =^34 ) nous avons de son existence (//p*. i , c. ii, 4* et 5* princ.y Cela prouve seulement l'ignorance où nous sommes de bien des choses qui concernent une vérité connue.
5. En second lieu, nous rappellerons de nouveau Vétat de la question, dès que nous verrons qu'on s'en écarte , ou que nous-mêmes parokrons nous en éloigner. Ce n'est le plus souvent que pai"ce qu'on néglige de prendre cette précaution, que les disputes se perpétuent à l'infini , et que l'on s'embarrasse mutuellement dans un labyrinthe d'arguments et de sophismes dont on ne peut plus trouver l'issue.
6. Troisièmement, nous ne penserons point à nous envelopper dans l'obscurité des termes , ni à éluder , à la faveur d'une équivoque , l'aveu de notre erreur, lorsqu'on nous prouvera que nous nous sommes trompés. D'un autre côté, lorsque nous nous apercevrons qu'on résiste à des preuves manifestes et qu'on nous Oppose des réponses obscures , nous les développerons avec assez de clarté j)Our faire voir leur peu de solidité, ou nous prierons qu'on nous les explique, et qu'on veuille bien définir les ternies , ce qui souvent suffira pour terminer toute contestation.
7. Quatrièmement, enfin, nous ne chercherons point a faire naitrc despréjugcspeufavorables contre les personnes que nous aurons entrepris de réfuter, puisque ce n'est ni de la foiblesse ou de la force de
leur génie, ni de leurs bonnes ou de leurs mauvaises mœurs, ni de toute autre circonstance semblable , que dépend la vérité ou la fausseté de leur opinion.
Cet art injuste de prévenir les esprits a lieu dans presque toutes les matières de controverse; nous ne saurions trop nous défier de l'adresse de certaines gens à présenter un sentiment sous un certain jour , à le comparer avec des systèmes que tout le monde condamne, à examiner sa nouveauté, le petit nombre de ses défenseurs, la science et le grand nombre de ceux qui l'ont réfuté, à faire dire à leur adversaire plus qu'il n'a dit , et qu'il n'a jamais eu intention de dire , en interprétant même dans le sens le plus odieux ce qui s'explique facilement et d'une manière beaucoup plus naturelle dans un sens tout différent, à omettre le plus souvent des choses essentielles, et à ajouter des expressions qui changent entièrement la pensée de l'auteur, à transcrire des phrases ou des pages qu'on examine en elles-mêmes, sans égard pour ce qui précède ou pour ce qui suit, lors même que la nature des choses demande qu'on y fasse attention.
On ne se jette que sur quelques endroits foibles d'un ouvrage qu'on veut décrédiler (i) ; on se contente de saisir quelques dehors peu importants, et, fier d'un tel succès , on triomphe, quoique ces at-
(i) Van EOen, tom. 1.
laques n'aient pas seulement ébranlé le corps du système qu'on pi'étend avoir renversé : en pareil cas, il faudroit être assez sage pour abandonnera son adversaire le terrain qu'il a gagné sur nous , et jjour se renfermer dans la force réelle de son système, sans s'amuser à écouter l'amour- pixjpre qui, ne voulant rien perdre, défend souvent par des absurdités palpables les endroits qu'il voit attaquer, de manière que, quoique victorieux dans le fond , on élève dans l'esprit du public des trophées à son foible antagoniste.... Mais une manière plus dangereuse encore de prévenir les esprits contre un auteur qu'on a intérêt et qu'on cherche à rendre suspect, c'est de l'attaquer par la voie maligne des conséquences, comme si ses principes ne renfermoient rien que de pernicieux, lorsque des lecteurs équitables n'y aperçoivent au contraire rien que de bon , de juste et de solide.
Au reste, tant qu'on ne fondera en effet ses critiques que sur des conséquences , sans faire voir évidemment qu'elles conduisent à quelque chose d'absurde, on multipliera les questions sans rien résoudre , et on laissera subsister les principes.
8. A toutes ces règles si essentielles, nous devons encore ajouter celle de conserver toujours dans la dispute la modération et les égards que la vraie sagesse et l'esprit de sociabilité sauront nous prescrire. C'est entendre bien mal les intérêts de la vé-
'( '37 ) rite , les siens mêmes , et ceux des autres, que de donner des invectives pour des raisons , ou de prétendre du moins les allier ensemble, i» On se fait mépriser ; 2» on donne fort mauvaise opinion de sa cause; car nous nous persuadons difficilement qu'un homme qui dit des injures puisse avoir raison , et d'ailleurs rien n'est si facile à rétorquer qu'un semblable argument , qui ne prouve tout au plus qu*un défaut de jugement, de délicatesse et d'urbanité , de la part de celui qui l'emploie ; 3" on aigrit celui auquel on s'adresse, au lieu de le l'amener, et on se passionne soi-même de manière à se fermer tout accès à la vérité, au cas qu'on ne l'ait pas encore trouvée. Mais quand nous serions assurés par une évidence réelle de l'avoir embrassée , qu'il nous suffise de la défendre par les armes qui lui sont propres, et que le mensonge ne peut emprunter, qui sont les raisons solides et convaincantes.
9. L'ironie elle-même, quelque agrément, et quelque finesse qu'elle puisse renfermer, ne me paroi t pas avoir assez de rapport avec la vérité pour l'employer indistinctement à la faire valoir. Je la croirois plus propre à corriger quelqu'un d'^un ridicule , qu'à le bien convaincre d'une erreur. Elle est le plus souvent, dit Yan Elfen, une pétition de principe, elle suppose la plupart du temps qu'on a raison avant même que de l'avoir prouvé. Il faut convenir d'ailleurs que si elle n'est accom-
pagnée de beaucoup de ménagement, elle offense , elle irrite presque toujours.
lO.Mais il y a des gens qui non -seulement nous blessent par quelqu'endroit, mais qui révoltent par tout ce qui est en eux l'amour-propre et la raison de celui dont ils contredisent les sentiments. La haute idée qu'ils ont d'eux-mêmes est peinte dans tout leur air, et exprimée par leurs attitudes et par leurs gestes (i). Entrent-ils en dispute, c'est avec un air imposant ; ils paroissent sûrs de la victoire avant d'avoir combattu; leur souris railleur exige déjà des trophées; un silence moqueur, une grimace insultante leur suffit pour renverser la démonstration la plus forte. Où est l'ignorant, où est le demi-savant même qui ne soit la dupe d'une charlatanerie si soutenue et si bien ménagée?
Cependant, rien de plus indigne qu'une pareille conduite : le véritable philosophe tâche de convaincre et non pas de tromper; il rougit d'une estime, d'une admiration gagnée par surprise. Rien de plus honteux, d'un autre côté, que de se laisser prendre dans un panneau si grossier. C'est à la raison, et non pas yeux aux ou aux oreilles, à décider des lumières d'un homme. Elles brillent, non dans des tons de voix et des attitudes, mais dans la netteté , dans la solidité , et dans la profondeur du discours.
(i) Van Effen, Misanihr., tora. i , 3«, 4^ , dise.
1 1. Que dirons-nous enfin de ceux qui entreprennent d'éclairer et de convaincre l'esprit par la violence et par les tourments (3* sect, IV, 1 2) ? comme s'il devoit suffire des afflictions de l'arae et des peines du corps, yx)ur nous prouver que nous sommes dans l'erreur , pour nous engager à changer d'opinions , et pour nous autoriser même à trahir notre conscience et nos lumières ! comme si l'hommage qu'exige la vérité, ne consistoit pas uniquement, dans unejiersuasion intérieure de l'entendement fondée sur des idées nettes et précises ; ou comme si on pouvoit la reconnoître en effet et l'honorer par des jugements aveugles, contraints et précipités , ou par une soumission fausse et hypocrite ; enfin comme si nous-mêmes ne mettions pas tous les jours au nombre des tyrans ceux dont nous lisons dans nos annales les lâches et cinielles persécutions !
Sil est permis de faire violence aux autres hommes ])Our les porter à penser commme nous , dans quel lieu du monde ne se croii*a-t-on pas en droit d^e.n user ainsi , et quelles ressources restera-t-il alors pour chercher tranquillement, et pour trouver la vérité (i) ?
(i) On peut appliquer à ces persécuteurs dont nous parlons ce que dit un Italien sensé sur un sujet à peu près semblable : Nonpotest dici quantum hujus inodi dispuLaloves , aul magisiros Imirvam ^ex quo jxcildgni^i mei r-'ivi afp'eslis rccordor, qui ut igna-