‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 30 sur 48 · V. De la lecturr · texte numérisé non relu

V. De la lecturr

1. On ne sauroit disconvenir que la lecture ne soit un moyen très propre à nous éclairer et à nous instruire ; mais parmi ceux mêmes qui aiment ce genre d'occupation, il en est peu qui sachent en tirer tout le fruit qu'ils pourroient en attendre.

2.1°. Il faut lire avec choix : car lorsqu'on parcourt indifféremment toutes sortes de livres, au lieu de se former le goût, l'esprit et les mœurs, on perd insensiblement toute délicatesse et tous principes.

Les ouvrages les plus parfaits dans chaque geni'e, et qui méritent en effet d'être lus, sont oi'dinairement ceux que nous offre le consentement presque unanime d'un public éclairé. Il est rare que des hommes instruits concourent par leurs suffi'ages à faire valoir ce qui n'en est pas digne, et s'il arrive souvent que le mérite d'un livre ne réponde pas exactement à l'idée qu'on nous en avoit donnée, du moins n'aurons-nous

rantis pueri errores dedoceret , altc me suspendebat , et ponderosis pugnis opprimebat : quasi vero in eo statu passent doctrinœ animum intendere! qui dolore , metu^ pa^'orc agitabat , nec intelligebat, virdurus, huj'us inodi argumentisjlccti quidem voluntatem passe ^ illustrari intellertum non passe. Anluii. Gcxiuensi:>, De une logic. , lib. V, cap. xi , § g.

( ='4« ) presque jamais lieu de regi'etler entièremcnl le temps que nous aurons mis à le lire.

Au reste, ici, comme partout ailleurs, il faut éviter de se prévenir; il faut même, autant qu'il est possible et nécessaire pour notre instruclioh , consulter les hommes éclairés de tous les partis, comparer leurs meilleiu's Ouvrages , jusqu'à ce que nous soyons parvenus à des idées distinctes sur les questions qui nous intéressent , et nous mettre ainsi en état de juger par nous-mêmes.

3. Il faut lire avec attention, et réfléchir sur ce quon lit(^\). Il n'est pas rare de trouver des hommes qui s'attachent à la lecture avec une assiduité infatigable, qui en perdent le boire et le manger, et qui avec tout cela n'en deviennent pas plus savants , quoique l'on ne puisse attribuer le peu de progrès qu'ils font à aucun défaut de leurs facultés intellectuelles.

La lecture nous fournit quelques-uns des matériaux de nos connoissances, mais il n'y a que la méditation seule qui les digère et qui les convertisse à notre usage; sans elle, tous ces aliments dont nous chargeons notre mémoire, ne peuvent que nous causer un amas de crudités inutiles , au lieu de servir à nourrir notre esprit, et à le rendre plus robuste ni plus vigoureux.

Il y a des écrivains dans lesquels on trouve des

(i) Luckc , De la conduite de l'esprit^ etc. , § 23 , i3 , aoet iSi TOME III. |6

marques visibles d'une méditation profonde , nu raisonnement exquis et des idées bien soutenues ; ils pourroient être d'un grand secours, si tous ceux qui les lisent vouloient ou sayoient profiter de leurs lumières et suivre leur exemple.

Il faut non seulement entendre ce qu'on lit, c'est-à-dîre ce qui est affirmé ou nié dans cbaque proposition ; mais considérer la force et l'étendue de tout ce qui est dit, voir l'ordre et la suite des raisonnements , prendre garde à la netteté et à l'exactitude de leur liaison , et bien examiner les fondements sur lesquels ils sont établis. A moins d'observer tout ceci, on peut lire les ouvrages d'un auteur fort raisonnable , dont on entend bien la langue et les propositions, et ne retii'er aucun fruit de ses lumières ; car tant que l'on n'aperçoit pas la liaison certaine ou probable des idées qu'il emploie , et la force des jirincipes sur lesquels il s'appuie , on ne sauroit juger de l'exactitude ou de la probabilité de ce qu'il avance, et tout ce qu'on admet sans cette perception est pris uniquement sur la bonne foi de l'auteur. Aussi ne doit -on pas s'étonner qu'il y ait des bommês qui ne parlent que d'autorités; c'est l'unique fondement sur lequel ils bâtissent leurs systèmes. On peut dire qu'ils n'ont qu'une science implicite et de seconde main , et qu'ils rencontrent juste, si l'auteur dans les ouvrages duquel ils ont puisé leurs oipnions ne s'est pas égaré.

{ 243 ) Une science de cette nature n'étant fondée que sur le rapport d'aulrui , l'étalage qu'on en fait ne consiste Lout au plus qu'à discourir par routine, et très souvent sur de faux principes ; car tout ce qu'on trouve dans les livi'es n'est pas toujours établi sur des principes solides , et la plupart de ceux qui lisent ne sont pas disposés à l'examiner avec tout le soin requis , surtout ceux qui , après s'être dévoués à un parti, ne cherchent que ce qui peut favoriser leurs sentiments. D'autres, qui ont plus d'indifférence à l'égard des opinions, manquent d'attention et d'industrie. On en voit même parmi ceux-ci qui résignent leur jugement au dernier livre qu'ils lisent, comme au dernier homme qui leur parle ; la vérité ne s'enracine jamais dans leur esprit, et n'y fait pas la moindre impression : semblables au caméléon , ils prennent la couleur de tout ce qui les environne , et ils en changent aussitôt qu'un nouvel objet les approche.

L'esprit naturellement paresseux n'aime pas à se donner la peine de suivre chaque argument jusqu'à sa source, pour voir s'il est bien ou mal fondé , et c'est cependant cet examen qui fait qu'un homme profite beaucoup plus de la lecture qu'un autre; quoique cette tâche soit d'abord assez rude, il faut y accoutumer l'entendement par la sévérité de quelques bonnes règles , et l'habitude la rendra bientôt facile. L'action et les vues d'uu esprit fait à cet exercice sont fort

( ^44 ) promptes, cl un homme accoutumjc à réflccliir de la sorte, pénètre si avant du premier coup d'ceil, qu'il lui faudroit un long discoui'S pour expliquer à un autre tout ce qu'il aperçoit. Il voit, pour ainsi dire, en un instant, le principe bon ou mauvais sur lequel un argument est fondé, et l'on peut ajouter qu'il a trouvé la véritable clef des livres , et le fil qui peut le conduire au travers du labyrinthe d'une infinité d'opinions et d'auteurs, à la connoissance et à la vérité.

4. Parmi les règles qu'on peut se former pour accoutumer son entendement à réfléchir sur ce qu'on lit, et pour l'aider à en bien juger, la plus générale est celle qui nous prescrit de réduire ou de développer j selon que la nature des choses l'exige, ce que la lecture nous offre de plus important.

Réduire , c'est rassembler en peu de paroles la substance de ce qu'on vient de lire; mais tellement la substance , qu'il n'y ait rien de vague , que tout soit précis. La substance de la chose, ce sont toutes les parties réduites à de moindres termes ; ce sont les idées générales qui renferment en elles les particulières , en sorte qu'il soit aisé de descendre de celles-là à celles-ci.

Il suit de là que, par l'analyse que Ion fait d'un morceau intéressant, on se mot en état de concevoir nettement tout ce qu'il renferme d'essentiel, d'en saisir avec justesse les idées principales, et,

( ^45 ) après les avoir suffisamment rajîpi'ochcos , de Les comparer pour en porter un jugement droit. Lorsque les objets sont étendus, l'esprit se soulage en les resserrant, en les réunissant comme dans un point de vue; il a le plaisir de les parcourir alors plus aisément ; il les envisage à l'aide de certaines expressions générales, sous lesquelles il sait renfermer les circonstances détaillées; il les rappelle quand il le juge à propos.

Le lecteur intelligent, qui veut réduire ce que l'écrivain a développé , doit premièrement obsei*ver le but général que l'auteur s'est proposé; en second lieu, s'attacher à pénétrer l'ordre, le plan qu'il a suivi; troisièmement, saisir chaque partie principale , en considérer les pensées; enfin ramener toutes les pensées de chaque partie du plan à une ou plusieurs pensées capitales , qui rassemblent et réunissent le détail sous les yeux (i).

S'il s'agit d'un fait, on peut y considérer trois périodes auxquels tout le reste est subordonné : son commencement, c'est-à-dire son origine, son principe; son progrès 3 c'est-à-dire ce qu'il y a de ])lus intéressant dans la manière dont il tend à son accomplissement; et, eu troisième lieu , sajin.

[\) On peut voir ces principes plus étendus, et soutenus par un très grand nombre d'exemples, dans l'ouvrage qui a pour titre : Traité sur la manière clc lire les auteurs aucr utilité , 4 vol. in-iî! , à Paris , 1747.

( ^46 ) Après avoir distingué ces trois temps , on s'attachera à saisir les circonstances principales de chaque division, en les considérant surtout relativement au but que l'auteur s'est proposé , s'il est vrai qu'il en ait eu un autre que celui de narrer, ou relativement aux conséquences que l'on en veut tirer pour son propre usage; on omettra les circonstances les moins nécessaires, et on comprendra sous des expressions ou générales , ou plus serrées , les circonstances multipliées et détaillées.

S'il s'agit d'un raisonnement développé , il faut obsei'ver, en premier lieu, quel est l'état de la question , c'est-à-dire quelle est la proposition que l'auteur a dessein de prouver [ci-dess., III, i ). En second lieu, il faut considérer, comme nous l'avons déjà dit {ci-dessus, 3), quels sont les principes sur lesquels il s'appuie , quelles sont les conséquences qu'il en tire , quelle est la liaison qui se trouve entre ces principes et ces conséquences, et enfin quel est l'enchaînement , le rapport du tout avec la proposition qui fait l'état de la question. Mais comme il s'agit ici de réduire, on n'énoncera. à l'égard des preuves, que les propositions princi- ])ales , en retranchant celles qui ne sont pas absolument nécessaires, ou qui peuvent se suppléer aisément ; on écartera sur toutes choses ce qui n'est que de pur ornement , et de cette manière on parviendra enfin à exposer lo raisonnement dans sa simplicité, sa force et sa clarté.

Mais il faut bien prendre garde, en réduisant, d'omettre des circonstances principales dans les faits, et des propositions capitales dans les raisonnements. Si l'on fait cette omission , ce n'est plus alors l'essentiel, la substance que l'on réduit; l'opération n'est pas faite , ou elle n'est faite qu'à demi.

Il y a même tels ouvrages ou tels morceaux à l'égard desquels la réduction ne peut que difficilement avoir lieu. Chaque chose y est tellement à sa place, qu'on ne peut presque l'en ôter sans que le reste y perde en quelque manière. Toutes les réflexions y portent sur un objet essentiel , tous les raisonnements s'y changent en preuves , toutes les preuves y sont nécessaires.

On trouve encore d'autres morceaux qui , loin de permettre qu'on s'attache à les réduire, exigent plutôt une sorte de développement.

Déuelopper ce qu'on lit, c'est en rechercher avec soin le véritable sens , le fixer d'une manière exacte , et l'exposer aussi clairement qu'il est possible; c'est en distinguer davantage les parties principales , les exposer sous un nouveau jour , faire ressortir par des traits plus marqués ce qui nous paraît trop obscur ou traité trop légèrement, c'est suppléer à ce qui a été omis , et faire en sorte que l'esprit n'ait plus rien à désirer sur l'objet important que la lecture lui présente.

On développe un fait avec ses circonstances , une pensée, en l'envisageant sous plusieurs faces ,

et en considérant quelle est la vérité qu'elle contient, ce qui s'ensuit ou ne s'ensuit pas; un raisonnement , ou en tirant d'une proposition générale les propositions particulières qu'elle renferme, ou en déduisant d'une proposition quelconque les conséquences qui en dérivent nécessairement, ou en poussant une démonstration de pensée en pensée jusqu'à ce qu'on trouve une dernière pensée évidente et intimement liée à la proposition qu'il s'agissoit de démontrer.

Le développement a donc lieu principalement lorsque les matières ne sont qu'effleurées , lorsque l'auteur ne les a pas présentées dans tout leur jour , qu'il ne les a pas suffisamment approfondies, qu'il n'a pas même prouvé l'objet en question d'une manière aussi démonstrative qu'il auroit pu le faire, ou que, comptant trop sur notre pénétration, il a omis des idées intermédiaires qui nous sont moins familières qu'à lui , ce qui nous oblige quelquefois de remonter jusqu'aux principes , et de nous former à nous-mêmes une nouvelle démonstration. C'est ce qui arrive ", par exemple , à un homme qui lit avec attention des traités de mathématiques, et qui, n'étant pas aussi avancé dans cette science que l'auteur qu'il étudie , est souvent forcé de se démontrer à lui-même, par une autre voie , ce qui ne lui paroît pas exposé assez clairement, et qui ne satisfait pas entièrement son esprit.

Au reste, comme le clévelo2)pement fait en quelque sorte partie de la composition, ce que nous avons dit {ci-dess., III) , en parlant de la recherche et de l'exposition de la vérité, nous fournit ici les règles que nous devons suivre.

5. Quatrièmement, enfin , il faut mettre en réserve, aillant qu'il est possible^ ce qui nous en paroît véritablement digne; car c'est le moyen de su^DpIéer au défaut de la mémoire , et de conserver toute sa vie le fruit de ses lectures, en se procurant le plaisir de parcourir sans cesse le peu de morceaux choisis qu'on aura rassemblés, sans être obligé de les chercher de nouveau parmi une foule d'autres beaucoup moins intéressants.

Mais il seroit à souhaiter que, dans ces sortes d'extraits, on s'attachât moins aux pensées ingénieuses , aux traits d'une imagination vive et féconde , aux endroits brillants , qu'aux idées distinctes sur ces objets que la plupart des hommes approfondissent le moins , et qui méritent le plus toute notre attention. Combien d'idées fausses ne se fait-on pas communément sur la vraie grandeur, sur la gloire, sur le mérite réel, sur les vertus et les vices , sur les sources du vrai bonheur ! Ce sont la cependant de ces matières que nous ne saurions trop nous attacher à développer, et sur lesquelles nous pourrions recueillir dans les ouvi'ages vraimeut philosophiques, sous quelque forme que la vérité s'y présente, des idées nettes, précises.

évidentes par elles-mêmes, ou liées cvidemmenl à des principes solides, faits pour nous diriger dans tout le coui's de notre vie.

A l'égard des morceaux qui nous paroi troient trop étendus pour les détacher de l'ouvrage même, ou qui exigeroient encore un nouvel examen, nous pourrions nous contenter de les indiquer dans une table alphabétique que nous nous serions faite <|| uniquement pour cet usage , et où nous renfermerions chaque objet sous des termes principaux , comme gloire, honneur, patrie, verlu , en indiquant le livre, le volume, la page, et l'édition même où nous pourrions le retrouver.

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