La métaphysique doit contribuer encore à
( 254 ) nous garantir sur de certains objets de l'abus des notions abstraites, loin de nous engager à cet égard, par trop de témérité ou trop de précipitation, dans de nouvelles erreurs (cm, sect. i'% III, 3). Ainsi, lorsque nous considérons l'espace , le lieu, le mouvement et le temps, nous ne devons pas nous contenter d'êtres imaginaires, de notions vagues etconfuses, de suppositions sans fondement, et qui, loin d'éclaircir nos idées, ne fassent que multiplier les difficultés et qu'accroître nos ténèbres. Si par exemple je ne considère le lieu que comme la i-elation des corps (i), qui coexistent dans un certain arrangement, du moins cette première notion laisset-elle quelque chose de distinct dans mon esprit? mais si je suppose, après la destruction de ces corps quelque chose de réel qui subsiste encore , une es- , pèce d'étui ou d'enveloppe qui les renfermoit , ne djois-je pas craindre d'être ici la dupe de mon imagination et d'embarrasser la nature d'une sorte d'être qui n'ait point sa raison dans l'univers et qui ne soit propre à y rendre raison de rien? Disons la même chose du temps : ces jours , ces mois , ces années , ces siècles qui s'écoulent, ont-ils quelque réalité si vous les détachez du cours du soleil, des astres et des autres choses successives dans un ordre continuel, qui entrent dans le système de l'u-
(i) Formey, Mélane^es philosophicjues , toin. I ; lîecherches sur lus éléments de la matière , § 20 et 2 1 .
( ^55 ) ni vers ? Ce que vous concevez avant la création ou après la destruction des êtres finis , ce n'est pas un temps; c'est une possibilité de temps, qui ne peut arriver à l'actualité que par l'existence eflective d'un assemblage d'êtres successifs ; sans cela et en faisant le temps réel, il en sera comme de l'espace, il deviendra un Attribut de l'être suprême; Dieu existera dans le temps , il y aura succession en lui , et les plus saines notions de la théologie naturelle seront détruites.
4. La métaphysique s'arrête encore principalement sur ce qui concerne l'esprit humain. Le peu que nous avons dit à ce sujet [Iw. I, c. i et suiv. , ci-dess., c. m , 1" sect. et liv. IV, c. vu, II) paroît devoir nous donner une idée suffisante de ce que cette partie de la science du métaphysicien a de plus essentiel.
5. Enfin, quant aux premiers principes que cettescience nousoffre, et qui se répandent sur toutes nos autres connoissances , comme les plus importants sont ceux que nous avons établis (/iV. I , c. I et Iw. TII, c. I , IIe£ III) en parcourant les autres objets , il nous reste seulement à observer ici deux choses : l'une est que la conséquence que l'on prétend tirer de ces axiomes perd presque toute sa force lorsqu'elle n'est pas liée évidemment à son principe (ci-dess., c. ui, III, 5) , nous avons donné un exemple de l'abus qu'on peut commettre à cet égard , en répondant à une objection qti'on forraç
contre la liberLé [Iw. II, c. i\, III , note); l'autre est qu'on ne sauroit prendre trop de soin de conservée à ces premières vérités le sens qui leur est propre , et sous lequel elles nous présentent des idées' réellement distinctes; autrement, loin de s'appuyer sur des axiomes , on ne pose que des principes faux ou qui peuvent du moins nous être contestés.
6. C'est en abusant des notions communes que l'on j)ré tend prouver l'impossibilité de la ci'éation. De rien , dit-on^ il ne se fait rien; cela seroit vrai si l'on vouloit dire par là qu'il ne se fait rien sans une cause suffisante pour le produire. Mais il n'est nullement évident (/iV. III, c. ii, VII) qu'une cbose qui n'étoit pas encore , et dont l'idée ne renferme en soi aucune contradiction, n'ait pas pu commencer à exister par la toute-puissance d'un être tel que Dieu. Il est vrai que l'opération qui fait passer une chose du non-être à l'être , ne se comprend pas ; mais cela suffit-il pour renverser les preuves qui nous en démontrent la réalité ? 11 est vrai aussi que dans la nature, dans les opérations des êtres muables et dépendants qui composent cet univers , tous les effets , toutes les modifications exigent un sujet préexistant ; mais quelle conséquence y a-t-il de là aux effets de la toute-puissance de l'être suprême? Ne seroit-ce pas plutôt une extravagance de prétendre que l'on doit mesurer l'action de la Divinité , de l'être infini, à celle des êtres déjiendants et finis.
7- On peut fournir bien d'autres exemples d'un pareil abus ; ceux qui soutiennent la composition et la divisibilité de la matière à l'infini, s'appuient fortement sur ce principe : les parties doivent être semblables au tout, parce que le tout se forme de ses parties.
Cet axiome n*est vrai qu*autant que vous l'entendez de toutes les parties prises ensemble. En effet, considérez séparément chaque angle d'un carré > il s'en faut de beaucoup que la partie soit alors semblable à son tout.
8. Il en est de même si l'on pose pour axiome, qvUil ne doit se trouver dans le tout que ce qui se trouve dans ses parties : quatre angles me donnent un carré, chaque partie ne me donne qu'un seul angle ; il faut donc considérer dans chaque tout ce que l'assemblage des parties emporte avec soi , avant que d'être en droit de conclure que le tout ne peut m'offrir que ce que ses parties sont en état de me donner.
Si je considère six êtres qui varient continuellement, comme formant un seul tout , il est évident que l'assemblage de ces six êtres que l'on considère dans une continuelle variation ne peut pas former un tout pleinement et absolument invariable , puisqu'un tel assemblage ne contribue à autre chose qu'à me représenter un plus grand nombre de variations , et que le tout ne sauroit être différent de ce qui résulte de ses parties prises ensem- TOME III. 17
( ^58 ) ble, c'est-à-dire ne sauroit être diirérent de luimême. Mais appliquons l'idée de collection à un certain nombre d'êtres simples , considérés comme formant un seul tout, de même que l'univers, quoique formé d'êtres distincts , est cependant regardé comme un tout à cause de leurs dépendances et de leurs rapports mutuels.
Par cela seul que l'idée du tout renferme ici , comme on le suppose , celle de collection ou d'assemblage, il renferme aussi celle de composition; un être simple et un être simple formeront un composé. Or un composé est résoluble dans les parties qui le composent; donc le tout pourra être divisible , et se résoudre cependant en indivisible. 9. Mais, direz-vous, comment deux néants d'étendue peuvent-ils former une étendue? Zenon supposoità la vérité des êtres simples, indivisibles, et qui avoient cependant quelque étendue; mais cette supposition est d'autant plus difficile à admettre, que l'idée de l'étendue paroît se former de celle de plusieurs parties unies ensemble, loin qu'elle puisse exclure en aucune manière l'idée du composé.
Les partisans des êtres simples répondront que l'étendue doit être envisagée en effet comme la composition, la divisibilité, c'est-à-dire qu'elle résulte uniquement d'un assemblage , d'une collection. Ainsi quoiqu'un être simple n'ait point d'étendue par lui-même et considéré séparément
{ 259 ) de tout autre, cependant plusieurs êtres simples et inétendus, joints ensemble par une cohésion, qui peut d'ailleurs être entièrement hors de la portée de nos idées , auront un dessus , un dessous, des côtés, et formeront en un mot un tout composé , divisible et étendu.
10. Cependant on pourroit objecter encore qu'en séparant chacune de ces parties, chacun de ces êtres , dont il résulte un tout composé , divisible et étendu, on y conçoit également un dessus, un dessous, etc. Mais on répond que ce n'est ici qu'un pur effet de l'imagination qui^ ne pouvant se représenter des êtres simples, et qui voulant à toute force se représenter quelque objet, ne permet pas à l'entendement de considérer les éléments de la matière sous une autre idée quecelledu corps, tel qu'il s'offre tous les jours à nos regards. Il est vrai que nous concevons un bâton comme divisible en deux parties , et chacune de ces parties en deux autres. Mais il s'agit de savoir si , en procédant ainsi de divisions en divisions sur le corps même , nous n'arriverions pas à une dernière partie inétendue à laquelle nous n'appliquerions notre idée d'étendue et de divisibilité , que par la force qu'a notre esprit d'ajouter partie à partie , sans que pour cela nos idées distinctes nous apprennent que ce jeu de l'imagination (qui au bout du compte n'offre jamais que la même opération répétée sans cesse sur un objet que nous ne pouvons
d'un autre côté nous empêcher de regarder comme fini), soit applicable aux choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, et considéi'ées indépendamment des sens , des images que nous nous formons , et des abstractions.
Les nombres indéterminés , dit M. Formey (i), n'étant que des idées abstraites , n'ont point d'égard à la nature du sujet, puisque ces sortes d'idées n'en considèrent aucun , et elles peuvent par conséquent aller toujours , rien n'empêchant notre esprit de prendre moitié de la moitié, tant qu'il nous plaira d'en imaginer; mais dès qu'il s'agira d'un sujet déterminé et créé , je prétends que ce que vous y pouvez concevoir clairement , c'est que le nombre de ses divisions vous est inassignable , et que si vous y voyez quelque chose de plus , c'est un faux jugement que vous faites, en appliquant, sans y faire attention , les nombres abstraits à des sujets qui sont incapables d'en avoir les propriétés (2). Tout ce qui existe sans être Dieu, dépend
(1) Rechcrclws sur les éléments ûfej la matière, § ^o.
(a) Ou ne sauroit procéder à l'égard des individus comme on le fait à l'égard des abstractions ; celles-ci , étant notre ouvrage, reçoivent toutes les déterminations que nous voulons leur donner ; mais les individus sont des êtres qui ont toutes leurs déterminations actuelles et efTectives , sans qu'il soit possible
d'y rien ajouter ou d'en rien diminuer Une
montre, par exemple, a ses parties, mais ce ne sont point des parties simplement déterminahles par l'imagination j
( 26i ) essentiellement de Dieu, qui y voit tout ce qu'il y a mis; et puisqu'il distingue dans chaque être ce qui peut y être distingué, on ne sauroit en conclure autre chose, en prenant même" l'étendue pour une réalité, telle qu'on se l'imagine, sinon que Dieu peut la décomposer jusqu'à la dernière de ses divisions. Penser autrement, c'est ôter les bornes à la créature pour en donner a,u créateur.
11. Par toutes les réflexions que nous venons de faire, non-seulement on se ménage peut-être une réponse directe et une solution satisfaisante touchant la production de la matière , qui ne résulte alors que de la formation et de l'union d'êtres simples, mais on s'épargne encore les difficultés aflTreuses et les contradictions manifestes qui naissent du dogme de la divisibilité de la matière à l'infini. Car, suivant cette opinion, et en n'exprimant ici par le terme d'injini, qu'une chose qui n'a point de bornes dans son genre , ce qui est encore bien éloigné de l'idée de l'infini réel et absolu , ou pour mieux dire ce qui y répugne formel-
oc sont des parties réelles , actuellement existantes , et il n'est point libre de dire , cette montre à dix, cent , ou un million de parties; car, en tant que montre, elle en a un nombre qui constitue son essence, et elle n'en peut avoir ni plus ni moins tant qu'elle restera montre. Il en est de même de tous les corps n^tturels : ce sont tous des composés, qai ont leurs parties déterminées et dissemblables , qu'il n'est point permis d'exprimer par un nombre quelconque , iôid.,% 4" > note et § 38.
lement(i), il y aura un nombi'e infini d'infinis dans le même genre (2), il y aura des infinis plus
(i) Tout infini qui ne seroit infini qu'en un genre , ne seroit point un infini véritable; quiconque dit un genre ou une espèce, dit manifestement une borne, et l'exclusion de toute réalité ultérieure , ce qui établit un être infini ou borné. C'est n'avoir pas assez simplement consulté l'idée de l'infini, que de l'avoir renfermé dans les bornes d'un genre. Il est visible qu'il ne peut se trouver que dans l'universalité de l'être, qui est l'être infiniment parfait et infiniment simple. Fénelon.
(2) Qui dit une infinité d'infinis ne fait qu'imaginer une multitude confuse' d'êtres indéfinis , c'est-à-dire sans bornes précises, mais néanmoins véritablement bornés. Dire un infinité d'infinis, c'est un pléonasme et une vaine et puérile répétition du même terme, sans pouvoir rien ajouter à la force de sa simplicité ; c'est comme si on parloit de l'anéantissement du néant ; le néant anéanti est ridicule, et il n'est pas plus néant que le néant simple; de même l'infinité des infinis ne sauroit être davantage que le simple infini.
Ceux qui soutiennent la divisibilité continuelle de la matière, ne veulent pas qu'on entende par leur infini ce qui ne souffre aucune addition ; mais dès là qu'ils supposent un être qui n'a aucunes bornes , cette idée emporte nécessairement celle d'un être auquel on ne peut rien ajouter. Car s'il est vrai qu'on puisse ajouter un infini à un infini pour n'en former qu'un seul tout , dès loTS ces deux infinis , étant réellement distingués entre eux. il faudra convenir qu'ils seront bornés tous deux, soit par la différence même qui les sépare et qui fait que l'un n'est pas l'autre, quoique tous deux soient supposés infinis, soit par les endroits mêmes qui serviront à les unir. Mais chacun de ces infinis étant borné , donc ni l'un ni l'autre ne sera infini.
Puisqu'on ne peut ajouter à l'infini , il est évident qu'il est impossible de le répéter, le tout est plus que les parties; les
( 563 ) grands les uns que les autres, et tous susceptibles de retrancliement ou d'augmentation.
Donnez-moi un infini divisible (i) , il faut qu'il ait une infinité de parties actuellement distinguées les unes des autres; ôtez-en une partie, si petite qu'il vous plaira, dès qu'elle est ôtée, je vous demande si ce qui reste est encore infini ou non ? S'il n'est pas infini, je soutiens que le total , avant le retranchement de cette petite partie, n'étoit point un infini véritable : en voici la démonstration. Tout composé fini auquel vous l'ejoindrez une très petite partie qui en auroit été détachée , ne pourroit point devenir infini par cette réunion ; donc il demeureroit fini après la réunion, donc avant la désunion il est véritablement fini. En effet , qu'y auroit-il de plus ridicule que d'oser dire que le même tout est tantôt fini , et tantôt infini , selon qu'on lui ôte ou qu'on lui rend une espèce d'atome ? Quoi donc! l'infini et le fini ne sont-ils différents que par un atome de plus ou de moins ?
infinis simples dans la supposition dont il s'agit , seraient les parties; l'infinité d'infinis seroit le tout, et le tout ne seroit l>yint plus que cliaque partie. Donc il est absurde de vouloir imaginer ou une inûnité d'infinis, ou même aucun nombred'infinis ; car les nombres ne sont que des répétitions de l'unité , et toute répétition est une addition. Fénclon , OEuuvcs philosophiques^ tom. iTj De l'existence de Dieu, ae part. c. n, au
mot BNITÉ.
(i) Fénelon, Œu\nvs philosoph. , tom. II , Lettre^ Gicr
Si, au contraire, ce toutdemeure infini, après que vous en avez relranché une petite partie , il faut avouer qu'il y a des infinis inégaux entre eux ; car il est évident que ce tout étoit plus grand avant que cette partie fût retranchée , qu'il ne l'est depuis son retranchement; il est plus clair que le jour que le retranchement d'une partie est une diminution du total , à proportion de ce que cette partie est grande. Or c'est le comble de l'absurdité, que de dire que le même infini , demeurant toujours infini, est tantôt plus grand, et tantôt plus petit.
Le côté où l'on retranche une partie, fait visiblement une borne par la partie retranchée. L'infini n'est plus infini de ce côté , puisqu'il y trouve une fin marquée. Cet infini est donc imaginaire, et nul être divisible ne peut jamais être un infini, sous quelque rapport que ce soit , et dans quelque sens qu'on veuille prendre ce terme ; en un mot , ces chimériques infinis , conclut Fénelon , peuvent être grossièrement imaginés , mais jamais conçus.