‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 36 sur 48 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Du discernement à l'égard du beau.

I. 1. Nous avons considéré jusqu'ici, dans la culture de l'esprit , ce qui peut contribuer le plus à la justesse et à la force du raisonnement. Avant de passer à d'autres objets , où l'agréable se fasse sentir autant que l'utile , permettons-nous quelques réflexions sur le caractère et la source du beau, soit dans les productions de la nature, soit dans les compositions de notre esprit et les ouvrages de l'art. Par là , nous nous mettrons en état de reconnoître plus facilement ce qui mérite notre admiration, nos suffrages et ceux des autres. Le sentiment naturel ou perfectionné en nous par la l'éfiexion, en deviendra plus prompt, plus vif et plus pur.

al J'appelle beau, dans quelque genre que ce soit ^ non pas ce qui , au premier coup d'œil , plaît à l'itiagination , ou ce qui , par une disposition particulière de l'ame ou des organes du corjjs , ])laît à de certains hommes ou dans de certains

( >83 ) moments , mais ce qui , par soa oxcellence propre , a droit de plaii'e à la l'aison et à la réflexion; en un mot , ce qui porte un caractère de perfection qu'elle approuve universellement.

Sur un objet aussi important que celui dont il s'agit , ne confondons pas ce qui est purement arbitraire avec ce qui est fondé sur la nature même et sur les rapports invariables des choses. Qu'il y ait un beau réel , tel que nous venons de le définir, c'est ce qu'on ne pourra révoquer en doute , si l'on considère que , parmi toutes les nations , plus les lumières s'augmentent et s'épurent , plus la raison se forme et se développe, plus aussi les hommes s'accordent généralement à approuver de certaines choses , à les préférer à d'autres qui , quoique de même espèce, leur paroissent beau-» coup moins parfaites, et à en rejeter quelques-unes comme absolument éloignées du genre de perfection qui leur convient.

Il est vrai que le retour imperceptible que tous les hommes font sans cesse sur eux-mêmes, altère quelquefois l'exactitude de leur jugement. Un secret intérêt à dépriser ce que les autres admirent , ou à faire valoir ce qu'ils condamnent, une habitude, des usages auxquels l'amc s'est entièrement pliée, des préjugés difficiles à déraciner , des idées désagréables , qui se joignent par accident à l'objet le plus beau , une foible analogie avec des êtres qui nous ont été nuisibles , ou avec d'autres qui ont su

( 284 ) BOUS plaire , des vues plus ou moins vastes , des notions plus ou moins précises à l'égard des choses qui nous environnent , sont autant de sources de divisions et de contrariété dans nos sentiments; mais plus ces obstacles disparoissent, plus la raison rentre dans ses droits , et plus le vrai beau y rentre avec elle, en s'attirant un hommage universel.

II. 1 . Pour achever de nous convaincre de la réalité du beau, examinons quelle peut en être la source , et s'il a en effet , dans la raison même , des principes fixes, invai'iables , qui lui donnent un caractère indépendant de nos passions et de nos préjugés.

2. Dès que l'idée de l'ordre s'est présentée d'uni; manière distincte à mon esprit (/iV. Il, c. vi, II) , j'ai cru y reconnoître le fondement et l'origine de toute beauté : soit que je rentre en moi-même pour y considérer les dispositions secrètes de mou ame , soit que je me répande au-dehors et que je fixe mon attention sur les objets qui m'environnent , soit que je m'arrête aux choses morales ou au système des choses physiques, aux productions de la nature ou à celles de l'art, rien ne me pai'oît mériter mon admiration , dès que l'ordre n'y règne pas; au contraire, tout s'embellit à mes yeux dès que j'y aperçois des rapports convenables, et, pour tout dire enfin , cette disposition des choses relative à un certain but et proportionnée à l'état ,

( ^85 ) à la place et au rangqui conviennent à leur nature et à leurs fonctions {ihid. , c. i" , déf. 12).

Tel est donc le principe de l'approbation que je donne aux objets dans lesquels je remarque le caractère et le suffrage de la raison même ; car c'est elle qui nous conduit au principe de Cordre , qui nous en fait sentir dans tous les êtres {ihid.,c. vi) , et en tous lieux , la nécessité, ajoutons, et qui la fait sentir plus ou moins à tous les hommes, selon qu'ils se trouvent plusou moinsen état de la consul ter. Avouons donc qu'il y a un beau indépendant denosmodes et de nos caprices, un beau fondé sur la nature des choses et les relations qu'elles ont entre elles , un beau immuable , lorsque ces rapports sont essentiels et immuables.

m. I . Ce n'est pas seulement le nombre des difféi'ents rapports , c'est encore le plus ou moins de proximité qui forme les différents degrés de beauté: plus les rapports se réunissent entre eux pour tendre tous ensemble vers un centre commun, plus ils se rapprochent de l'unité, et plus ils nous offrent un caractère de perfection qui forme le vrai beau. Comme l'unité n'est absolument parfaite que dans le souverain être, aussi ne pourrions-nous trouver que dans lui seul le souverain degré du beau dont il s'agit : c'est-là qu'une perfection simple, indivisible , embrasse à la fois toutes celles que nous connoissons, en fait toutes les fonctions et les transforme en elle-même. A l'égard des objets créés,

c'est leur nature et leur destination qui doit décider avant toutes choses de leur disposition , de la multiplicité de leurs parties et de la justesse des pi'oportious qui s'y rencontrent. Trop de rapports peuvent rendre ces objets confus, et rompre l'espèce d'unité qui devroit y régner, bien loin de concourir à la former. Multipliezjusqu'à un certain point les pilastres et les colonnes d'un édifice , quelque régularité que vous observiez dans la manière de les construire et de les placer, ce seront autant de liors-d'ceuvres capables de masquer tout le bâtiment, d'y répandre la confusion et de lui ôter toute son utilité , toute son élégance ou toute sa grandeur. Augmentez lés roues d'une machine, sans nécessité , et sous le prétexte d'une plus grande symétrie , vous lui faites perdre son usage et sa beauté , en lui étant de sa simplicité. D'un autre côté, si les rapports sont en trop petit nombre, relativement à la nature de l'objet ou à ses fonctions, l'ouvrage sera d'autant plus imparfait qu'on sera plus éloigné du but qu'on s'étoit proposé. Que ce même ouvrage ait au contraire toutes les parties qu'il lui faut , eu égard à la nature de l'objet ou à sa destination; qu'il n'ait en même temps que les parties qu'il lui faut , en sorte qu'il n'embrasse dans sa totalité rien d*inutile , rien de superflu ; dès lors il aura le premier caractère de perfection et de beauté que la raison est en droit d'y désirer, a. On doit donc, pour en bien juger, le consi-

( ^87 ) dérer non-seulement en lui-même , mais encore relativement xnx autres objets avec lesquels il a quelque rapport ; car il peut arriver que ce qui seroit par exemple un défaut dans un ouvrage dont ou n'envisage que quelques parties, devienne un effet de l'art et une beauté, lorsqu'on le considère selon toute l'étendue de sa destination. C'est ainsi que les ombres bien ménagées embellissent un tableau, dont elles font ressortir les couleurs et les principaux traits.

3. Si , comme l'observe l'auteur de la Théorie des sentiments agréables , le rapport des moyens à une fin marquée suflSt pourembellir ce qu'il y a de plus simple ; si la parfaite convenance des parties d'un ouvrage , avec le but qu'on s'y propose , est le premier de tous les agréments, celui qui influe et domine sur tous les autres , qui leur assigne à cliacun leur place , et les déclare ou beautés ou défauts, suivant qu'il se concilie avec eux, il en est encore un non moins essentiel à la beauté , parce qu'il concourt comme le premier à tout ramener à l'unité.

Il ne suffit pas, pour cet effet, d'unir les parties d'un ouvrage parleur rapport à une fin commune, il faut , autant qu'il est possible , les lier encore par le soin qu'on prendra d'observer une égalité convenable et une sorte de conformité entre celles qui , étant de même nature , sont faites pour se répondre mutuellement , et en les subordonnant

( 288 ) toutes à une partie principale , qui soit pour elles comme un centre de réunion , comme un point de rappel pour celles mêmes (Jui seront les plus éloignées.

De ce petit nombre d'idées primitives, on peut déduire les conséquences les plus importantes, et qui formeront à leur tour de nouveaux principes très propres à nous éclairer sur le prix des différentes productions que l'industrie, les talents et le génie font éclore parmi nous.

IV. 1 . Il y a des arts, tels que l'architecttire, l'éloquence, qui ont un rapport direct à notre utilité : produits par la nécessité , ils n'ont été inventés que pour le besoin; mais l'expérience, le temps, les ont perfectionnés par degrés, en y répandant tous les agréments qui pouvoient leur convenir : il y en a d'autres , tels que la poésie , la musique, la danse, la peinture, la sculpture, qui semblent destinés principalement à nous plaire. Enfants de l'abondance et de la joie , ils sont faits pour nous offrir une suite d'idées , d'images et de sensations agréables.

2 . Pour que ces arts conservent leur caractère , pour qu'il y ait un accord réel entre leur objet naturel et l'exécution , il faut donc suivre ce principe, qui en est regardé avec raison comme une des règles fondamentales (i), c'est que dans les

(i) L'abbé Le Bateux, Cours de B. L,

{ ^89 ) arts qui sont pour l'usage , l'agrément prenne le caractère de la nécessité même , de même que dans les arts qui sont destinés au plaisir, l'utilité n'a droit d'y entrer qu'autant qu'elle est de caractère à procurer le même plaisir que ce qui auroit été imaginé uniquement pour plaire. Dans l'architecture, par exemple, tous les ornements, pour être parfaits, doivent avoir un caractère d'utilité; dans la sculpture , toutes les choses qui sont pour l'utilité doivent se tourner en agrément.

3. En second lieu, puisque les arts sont faits pour les hommes , que c'est immédiatement à nous qu'ils se rapportent , et que rien ne peut convenir à nos facultés naturelles plus que l'agréable et l'utile réunis tout à la fois dans le même sujet , il s'ensuit, par une juste proportion , que ces deux qualités doivent se trouver réunies , autant qu'il est possible , dans les ouvrages qui nous sont offerts, et que c'est là, à proprement parler le double avantage que l'on a droit de s'en promettre. C'est ce qui a fait dire à Horace qUe le point de perfection est de savoir mêler l'utile à l'agréable (i).

4. Pour y parvenir, il faut nous offrir des objets qui exercent ou l'esprit ou le corps sans trop les fatiguer, qui tendent à la conservation , à l'accrois-

(i) Omne tulitpunctunif qui miscUit utile dulci.

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