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fondement de toute beauté : c'est ce que Boileau a si bien exprimé par ces vers:
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable j Il doit régner partout, et même dans la fable. De toute fiction l'adroite fausseté, Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité.
5. Mais si l'on considère nos idées ou nos pensées, par rapport aux hommes qui en jugent, il ne suffit pas, pour qu'elles s'emparent de leur esprit, et pour qu'elles obtiennent leurs éloges , qu'elles ne renferment rien que de vrai. Nous sommes faits de manière que ce qui nous est devenu trop familier n'excite que difficilement notre admiration, et ne s'attire presque plus nos suffrages ; il faut donc, pour qu'une pensée fasse sur nousquelqu'impression , qu'elle nous offre en elle-même, ou du moins dans la manière dont elle sera présentée, quelque chose de neuf qui nous rende attentifs et qui nous en fasse sentir la beauté réelle; il faut encore que l'objet en soit proportionné , s'il est possible, au goût naturel que nous avons pour tout ce qui est grand et digne de toutes nos réflexions.
4. Cette loi doit céder néanmoins à celle qui exige que les idées soient assorties avec le sujet que l'on traite, de même que le style doit l'être avec les idées. Une pensée sublime devient burlesque dans un sujet simple et trivial, et un mot pompeux et sonore nous paroît ridicule, lorsqu'on ne
( 2^3 ) conteste que sur le droit de faire passer son âne ou sa mule par mon pré.
5. 2» A 1 égard des images, elles doivent suivre la même proportion que nos pensées : c'est la conformité avec leur objet qui en. fait le principal mérite , puisqu'elles sont destinées uniquement à nous remetti^ sous les yeux les choses sensibles telles qu'elles sont selon leur nature , telles que nous les avons aperçues ou que nous les apercevrions en elles-mêmes. Ce qui fait l'agrément de la peinture , c'est la comparaison que nous faisons de l'objet représenté avec l'image qui le représente : si l'image n'est pas fidèle , le peintre n'a pas satisfait à son art , il a manqué le but qu'il devoit se proposer. L'imitation de la nature , la vérité dans l'expression est donc le fondement de la beauté des images, comme elle l'est des pensées.
6. Mais il y a ici également un choix à faire par rapport à nous. Toutes les images ne sont pas intéressantes et agréables, tous les traits ne s'assortissent pas ensemble. Parmi cette multitude d'objets qui s'offrent à nous de toutes parts, il faut savoir rassembler ceux qui nous touchent de plus près, ceux qui sont les plus propres à faire sur nous une impression forte et durable. La peinture et la poésie peuvent nous offrir dans leurs images les leçons les plus frappantes, puisqu'elles animent et font revivre à nos yeux les choses qu'elles repré^ sentent.
Que les poètes , que les peintres ne nous offrent pas dans leurs tableaux , pour tout fruit de leur imagination, des assortiments bizarres (i ) . Ce n'est pas en cela que consiste l'invention, mais à embellir la nature , à la saisir dans ces objets et dans ces moments où elle se peint des plus vives couleurs, et à la rendre, s'il se peut, encore plus touchante ou plus palpable ; à se transporter en esprit au milieu des différentes scènes qui la varient à chaque instant ; à faire un heureux choix de toutes ses parties pour en former un tout aussi parfait, eu égard à sa destination, qu'il nous est possible de le concevoir; à faire ressortir, par les contrastes ou par les ombres , les principaux traits de leurs ouvrages , et à en disposer toutes les parties dans ce bel ordre qui ramène tout à l'unité , de manière que tout y concoure à l'effet qu'il doit produire.
7. 30 Enfin, pour ce qui concerne les sentiments, comme ils ne sont que le langage du cœur, et que le cœur n'a qu'un langage , qui est celui de la nature, il suit de là que tout consiste encore ici à la bien rendre ; mais pour la bien rendre , il faut la con-
( 1 ) Humano capiti cervicem piclor ecjuinam Jungere si velit^ et varias indiicere plumas , Undique collatis membris, ut turpilcv atruin Desinal inpiscein mulier Jonnosa supcrnè, Spectatum admissi , risuin teneatis, amici? HoRAT. , Art. poet.
( 295 ) noître , et pour la bien coiiuoîLre , il faut la sentir. On ne rend parfaitement que ce qu'on a soi-même éprouvé. De là ce précepte d'Horace : Si vous voulez que je pleure (i), soyez le premier à répandre des larmes.
8. Au défaut des circonstances réelles qui peuvent faire naître en nous ces sentiments , l'imagination peut encore nous être ici de quelques^secours. C'est elle qui nous place au milieu des événements que nous avons à décrire , qui nous fait entrer dans les j^assions de ceux qui y étoient intéressés ; qui j lorsque nous avons le moindre germe de leurs sentiments dans notre propre cœur, nous fait partager leur indignation , leurs transports , leurs plaisirs ou leurs douleurs, et, dans un heureux enthousiasme, nous en fait saisir toute la force et toute l'expression. Mais il faut bien prendre garde que cet enthousiasme ne soit pas un délire , et ne nous fasse pas outrer la nature au lieu de la peindre. Une longue étude du cœur humain, un long usage du monde , nous apprendront jusqu'où peut aller ici la vérité, jusqu'où elle doit aller pour paroître vraisemblable , et nous aideront même à en démêler jusqu'à un certain point le caractère dans les autres, lorsqu'il seroit trop dangereux d'en êtrp affectés par nous-mêmes.