TOME III. a
nos passions étant une fois connu , le cœur humain se développe à nos yeux , toutes les extrémités se rapprochent; je démêle le caractère de Diogène sous ses haillons cyniques, avec autant de facilité que celui d'Alexandre , qui , après avoir vengé la Grèce , l'enchaîne et vole encore à la conquête de l'Asie.
Si nous rapportions presque tout à l'araourpropre , nous découvririons souvent le nœud secret de tant d'événements qui nous étonnent, et la nature même des mouvements qui nous agitent.
4. Mais ce ne sont pas seulement nos affections qui relèvent essentiellement de l'amour de nousmêmes ou de l'amour-propre ; nos haines en dépendent aussi. Nous haïssons par intérêt les personnes, les choses, les paroles (1). Si nous tremblons d'horreur et de crainte, en voyant un abîme sous nos pas , c'est l'image de notre perte qui cause ce mouvement , et la raison est trop foible pour corriger une frayeur qu'une idée trop vive de notre destruction nous fait concevoir.
Nous haïssons les hommes par intérêt, lorsqu'ils sont nos concurrents dans la recherche des biens du monde. Nous haïssons l'intempérant qui nous dispute nos plaisirs, l'ambitieux qui veut prendre sur nous le pas dans le chemin des honneurs , l'orgueilleux qui nous méprise et nous foule aux pieds ,
(i) Abadie, a"» part. , chap. viii.
( «9 ) l'avare qui resserre des richesses qui pourroient venir jusqu'à nous, l'injuste qui nous opprime : au contraire, la tempérance, la modestie, la libéralité, auront quelque chose de doux et d'aimable aux yeux mêmes du voluptueux, du superbe, et de l'avare, lorsque l'éclat de ces qualités aura été sagement tempéré , parce qu'ils n'y rencontreront pas la même rivalité qu'ils auroient lieu d'attendre d,e la part des hommes qui leur ressemblent.
5. Nous ne haïssons pas seulement ceux qui nous font tort actuellement (i) , mais encore ceux qui ont du penchant à nous en faire, quoique le défaut d'occasions ou d'autres causes les empêchent de l'exercer; nous haïssons jusqu'au pouvoir qu'on a de nous en faire; ce qui fait que la puissance et l'autorité attirent presque toujours des sentiments d'aversion : et comme il y a bien peu de personnes qui ne trouvent sur leur chemin , ou des gens qui leur font du mal en eifet , ou des gens qui ont le dessein de leur en faire , ou d'autres qui leur/Cn feroient, s'ils étoient assez puissants pour cela ou qu'ils y fussent engagés par quelque circonstance, il faut demeurer d'accord qu'il entre perpétuellement des motifs secrets de haine dans notre cœur , et que rien n'est plus dangereux que les tentations auxquelles nous sommes exposés à cet égard.