CHAPITRE TROISIEME
De la culture de l'esprit , et premièrement du soin deform,er sa raison.
I. 1 . Le guide le plus précieux que le Ciel ait donné à l'homme ( liv. Il , c. m), c'est la raison ; mais l'expérience nous apprend que l'étude et la réflexion doivent contribuer sur toutes choses à la développer. A mesure que le corps se nourrit et s'accroît , l'esprit s'ouvre , et nous nous trouvons forcés peu à peu de rentrer en nous-mêmes , pour y consulter nos idées; nous en apercevons quelques-unes qui nous frappent davantage , nous les comparons, nous formons des jugements, nous tirons des conséquences , nous mettons de l'ordre dans nos connoissances et dans nos recherches , et de toutes ces opérations se forme dans bien des hommes un bon sens naturel qui vaut souvent mieux que tous les préceptes, et qui a mêmie sur eux cet avantage , qu'il doit nécessairement les précéder dans un certain degré, pour que nous puissions les établir ou les comprendre, a. Mais il faut avouer cc])endant que ces préceptes
nous sont ensuite d'un très grand secours, lorsque, dégagés de ce vain attirail de règles obscures et inutiles, ils consistent uniquement dans des observations simples sur la marche de l'esprit humain, et sur ce qui nous a conduits nous-mêmes, ou à des connoissances réelles , ou à des ei'reurs qui tous les jours renaissent sous nos pas, et qui souvent ne se font sentir à notre esprit que lorsqu'elles ont produit tout leureflet. Ces remai'ques augmentent la justesse de l'esprit, et le rendent encore plus exact dans la recherche de la vérité, parce que la considération de la règle nous y fait faire plus d'attention ; elles nous aidentà prévenir des erreurs nouvelles, ou nous facilitent les moyens de recounoître celles qui nous ont séduits. Ajoutez enfin que, par leur secours, nous pouvons convaincre aisément un autre homme d'un faux raisonnement. II. 1. Nos idées sont, à proprement parler, le modèle de nos jugements; et puisque c'est par elles que nous apercevons toutes choses , on pourroil dire en quelque manière, que toute la science du raisonnement consiste à savoir les interroger et à suivre exactement leur décision (/iV. I , c. xi , i" et 2"* princ.y Nous frappent-elles par leur évidence, s'annoncent-elles par le sentiment intime , elles forment dès lors autant d'axiomes que nous ne saurions raisonnablement révoquer en doute (ibid. , y princ.) : nous annoncent- elles la certitude, nous devons regarder comme certaines les propo-
( ^4 ) silions qu'elles énoncent {^ibid. 8*^ g* et lo* princ.) : ne nous offrent-elles que des degrés de viaisemblance , nous ne devons prononcer qu'avec une assurance proportionnée à ces degrés ; enfin sont-elles plus ou moins obscures , nous devons nous avouer à nous-mêmes leur obscurité , de même que nous devons nous rendi'e sans balancer à celles qui sont de nature à l'exiger ( ibid. , c. J , après la déf. i5, il y a diverses sortes , etc.).
2. Le doute universel et absolu est une chimère que nous ne saurions réaliser quand nous le voudrions : il ne dépend pas de nous de douter si nous pensons, si nous existons , si nousdésirons d'être heureux , si nous sommes libres , si deux et deux font quatre, s'il existe une terre et d'autres hommes qui nous ressemblent ; nous pouvons bien , dans la chaleur de la composition , sur les bancs de l'école et dans la dispute, former de vaines difficultés; nous pouvons assurer que nous doutons , mais lors même que nous osons l'assurer, nous ne faisons que nous contredire grossièrement. Je dis plus, nous devrions convenir alors que nous doutons sans aucune raison de douter ; car s'il y a des raisons capables de nous amener à ce doute sur nos connoissances mêmes les plus distinctes, d'où tironsnous ces raisons si ce n'est de nos idées? Et s'il est vrai que nos idées nous fournissent des lumières suffisantes sur un certain objet, elles ne seront donc pas de leur nature une règle absolument in-
( 25 ) certaine. Ceux qui rejettent spéculativement cette règle ne s'entendent pas eux-mêmes, et suivent sans cesse dans la pratique ce qu'ils quittent dans la spéculation ; aussi a-t-on dit des pyrrhoniens : c'est une secte, non de philosophes, mais de menteurs; ils se vantent de douter, quoique le doute ne soit nullement en leur pouvoir (i).
Il est vrai qu'entraîné par la rapidité de ses pensées et du discours intérieur, ainsi que des paroles qu'on emploie- pour communiquer aux autres ses réflexions , on suppose souvent au-delà de ce qu'on voit ; mais il n'est pas permis de conclure : je me suis trompé sans voir, donc maintenant que je vais pied-à-pied, maintenant que j'examine partie par
(i) Parmi les anciens philosophes qui faisoicnt profession d'un doute universel , les uns, en attendant qu'ils pussent être assures de quelque vérité , faisoientcas de la vraisemblance, et on les appeloit sceptiques ; les autres , qu'on appeloit pyrrhoniens , ne vouloient pas reconnoître qu'une proposition fût plus vraisemblable que l'autre. En effet, comment dire qu'une pro- ])osition est vraisemblable et approche du vrai , quand on soutient que l'esprit humain n'a pas l'idée du vrai et n'en connoît pas le caractère? Mais d'un autre côté , comment ose-t-on dire que I et \Jont i n'est pas plus vraisemblable que ce qu'il y a au monde de plus incertain. Montaigne n'a cepehdant pas craint d'adopter l'opinion de Pyrrhon , en disant à sa manière , sans se mettre en peine s'il se contredit ou non, et si ses paroles ont un sens ou si elles ne signifient rien : Le scnliinent de PyrrhonesL fjlus hardi j et quant , plus vraisemblable . Logitfue de Crouzas , tom. III.
partie, que je me rends attentif, et que je sens invinciblement que je vois, peut-être néanmoins que je ne vois pas : il y auroit autant de folie à tenir ce langage , qu'à s'imaginer que peut-être on n'a pas la main dans de l'eau fraîche , lorsque tout sert à nous le confirmer, parce qu'une fois on s'est brûlé dans de l'eau chaude. Toutes nos idées ne sont pas également distinctes , tout n'est pas également certain.
3. Pour éviter les erreurs où le trop d'empressement et d'impatience nous jette (i), pourvoir effectivement et ne pas supposer simplement que l'on voit, il faut se ressouvenir que faire des progrès, c'est assembler des vérités, quand même elles seroient en petit nombre , et non pas entasser dans sa mémoire le faux et le vrai , un peu de certain et beaucoup de douteux; car de cette manière la perte absorberoit le gain ; en se conduisant avec toutes les précautions nécessaires , on ne laisse pas d'avancer beaucoup plus qu'on ne le croiroit d'abord. 10 Parce que la vérité éclaire l'esprit et lui donne une tout autre fécondité que l'erreur. 2" Si même chaque jour on n'étend pas beaucoup ses connoissances , quand on marche avec tant de circonspection , on n'est pas non plus obligé de s'arrêter tout court , et beaucoup moins de revenir sur ses pas^, comme il arrive ù tout moment à ceux
(i) Crouzas. '
( 27 ) qui se laissent aller à leur impatience. Après tout, la justesse d'esprit que l'on se procure en conduisant ainsi ses études , est infiniment plus estimable qu'une mémoire chargée d'ivn très grand nombre de propositions rassemblées à la hâte , quand même, par un heureux hasard, elles se trouveroient toutes véritables.
4. Mais, pour ne rien oublier d'essentiel sur une matière si importante, considérons dans un certain détail les opérations de notre esprit , et développons avec ordre les réflexions qui peuvent être de quelque usage pour les bien diriger.
Cesopérations sont de quatre sortes(^ci-dess. , /. I, c. I, déf.^, car, ou l'esprit aperçoit quelque objet sans en former un jugement exprès, et cela s'appelle perce^tiow , ou il affirme que l'objet qu'il vient d'apercevoir est telle chose , a telles propriétés, etc. , ou il le nie , et cela s'appelle yMg'eT ment; ouil compare ensemble plusieurs jugements pour découvrir quelque vérité, et c'est ce qu'on nomme raisonnement; ou il dispose ses perceptions, ses jugements , et ses raisonnements delà manière la plus propre à mettre dans tout son jour le sujet qu'il a en vue, ce qui s'appelle méthode.
A la première opération de l'esprit se rapportent les idées.