‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 8 sur 48 · I. De nos idées considérées selon leur nature · texte numérisé non relu

I. De nos idées considérées selon leur nature

1. Nous avons appelé idée (/iV. I, déf. lô) la représentation que reçoit ou que se forme l'entendement des objets sensibles et corporels, ou des objets purement intellectuels, c'est-à-dire que nous ne concevons pas comme étendus , figurés , divisibles.

Cette définition n'a été faite que pour donner une notion générale de ce que nous entendions par idée, mais il ne sera pas inutile maintenant de nous arrêter à la développer.

2. Nous nous servons, en premier lieu, du terme de représentation, parce que nous ne pouvons pas dire que notre ame s'unisse en quelque manière aux objets, et les aperçoive dans eux-mêmes ; nous les verrions toujours tels qu'ils sont , et nous n'aurions plus alors d'erreur à craindre : il y a plus encore, nous éprouvons très souvent que les objets sensibles ne sont pas où nous croyons les apercevoir, ou que nous y pensons lors même

( ''9 ) qu'ils existent bien loin de nous , et hors de la portée de tous les sens.

On entend donc par idée , comme l'exprime le P. Mallebranche (i) , ce qui est l'objet immédiat ou le plus proche de l'esprit, quand il aperçoit quelque objet ; ou si l'on aime mieux (2), tout ce qui est dans notre esprit, lorsque nous pouvons dire avec vérité que nous concevons une chose, de quelque manière que nous la concevions (3).

Il est aisé de s'apercevoir que nous ne pouvons rien exprimer par nos discours , lorsque nous entendons ce que nous disons , que de cela même il ne s'ensuive que nous avons en nous l'idée de la chose que nous signifions par nos paroles. Il y auroit en effet de la contradiction entre dire que je sais ce que je dis en prononçant un mot, et que néanmoins je ne conçois rien en le prononçant que le son même du mot.

3. Nous disons, en second lieu, la représentation que reçoit ou que se forme l'entendement ; car nous

(1) Recherches de la vénlé^ tom. II , pag. 8.

(2) Art de penser^ ire part. , chap. ler ^ et I.oclcc , Essais iiv. II, chap. vui , § 8.

(3) Ce sera encore, si l'on veut , une modification de l'esprit en tant qu'il passe successivement par divers étals , et se représente par une force propre différents objets. Nous ne nous arrêtons pas iuexaniiner Jcs nuances qui font la variété do tous ces systèmes ; il suffit que nous puissions dire avec vérité que l'idée est une représentation de quelque objet.

c:prouvons , si je ne me trompe , que l'entendement est passif à certains égards , et qu'il est actif" sous d'autres rapports. L'idée d'un objet qui m'a vivement frappé se représente souvent à mon esprit , sans que je l'appelle , et sans que je puisse l'écarter comme je le voudrois : mais si je veux conserver cette idée , je sens pour l'ordinaire qu'il ne tient qu'à moi d'exercer sur elle mon entendement , de m'appliquer à la considérer, d'en faire naître quelques autres qui y sont liées et que je n'apercevois pas avant cette étude.

4. Nous distinguons, en troisième lieu, entre la représentation des objets sensibles et corporels, et celle des objets purement intellectuels : l'une apjiartient à l'imagination (/iV. I, déf. 11 et 12), et l'autre. à l'intelligence ou l'entendement pur (i). Lorsque je m'imagine un triangle (2), je ne le conçois pas seulement comme une figure terminée par trois lignes di'oites , mais outre cela je considère ces trois lignes comme présentes , et je m'en

(i) Je ne puis concevoir, dit Voltaire, ce que c'est qui pense en moi ; je suis cei>endant convaincu que quelque chose pense en moij de mèine je me démontre l'impossibilité du plein , et la nécessité du vide , sans avoir un image du vide; car je n'ai d'image que de ce qui est corporel, et. l'espace n'est |)oint corporel. Autre chose est se représenter une image, autre chose est concevoir une vérité. Chap. xvii , des Eléments de la philosophie de Newton. Voyez les premières éditions.

(u) /tri dépenser, i"part. , cliap. icr.

( 3i ) l'orme une image par la force et l'application intérieure de mon esprit, et c'est proprement ce qui s'appelle imaginer. Si au contraire je veux penser à une figure de mille angles , je conçois bien à la vérité que c'est une figure composée de mille côtés, aussi facilement que je conçois qu'un triangle est une figui-e composée de trois côtés seulement; je puis même en démontrer toutes les propi'iétés, comme par exemple, que tous les angles pris ensemble sont égaux à dix-neuf cent quatre-vingt-seize angles droits ; mais je ne puis m'imaginer les mille côtés de cette figure, ni pour ainsi dire les regarder comme présents avec les yeux de mon esprit. En un mot , l'image que je voudrois m'en former me représentei'oit toute autre figure d'un grand nombre d'angles, aussitôt que celle de mille angles.

Cela paroît encore plus évident par la considération de plusieurs choses que nous concevons très clairement , quoiqu'elles ne soient en aucune sorte du nombre de celles qu'on peut s'imaginer. Telles sont l'éternité, l'infini, l'unité simple et indivisible, la vérité, la vertu, etc.; le oui et 1^ non ne peuvent aussi avoir aucune image qui les représente; celui qui juge que la terre est ronde^ et celui qui juge qu'elle n'est pas ronde , ont tous deux les mêmes choses peintes dans le cerveau , savoir la terre et la rondeur, mais l'un y ajoute l'affirmation qui est une action de son esprit , laquelle il conçoit sans aucune; image corporelle, et

( 3. ) l'auU'e y ajoute la négation , c'est-à-dire une action contraire qui peut encore moins avoir d'image.

5. Enfin ce qu'il est surtout important de ne pas oublier, c'est que nos idées (i), je parle au moins de celles qui sont distinctes ou fondées sur la certitude , ne sont point du tout des choses arbitraires , et qui dépendent de la fantaisie ou de la convention des hommes ; et ce qui le monti'c évidemment, c'est qu'il seroit ridicule de penser que des effets très réels pussent dépendre de choses purement arbitraires. Or, quand un homme a conclu par son raisonnement que l'axe de fer qui passe par les meules du moulin , pourroit tourner sans faire tourner celle de- dessous , si étant rond il passoit par un trou rond , mais qu'il ne pourroit tourner sans faire tourner celle de dessus, si étant carré il étoit emboîté dans un trou carré de cette meule de dessus , l'effet qu'il a prétendu s'ensuit infailliblement , et parconsé- •■. quent son raisonnement n'a pas été un assemblage iÉlc mots, selon une convention qui auroit entièrement dépendu de la fantaisie des hommes, mais un jugement eolide et effectif de la nature des choses , par la considération des idées qu'il en a dans l'esprit, lesquelles il a plu aux hommes de marquer par de certains mots.

(i) Art de pensrv ^ impart.

D'un autre côté , l'accord que les hommes ont fait de prendre certains sons pour être signes des idées que nous avons dans l'esprit, auroit été de toute impossibilité si nous n'avions en nous-mêmes les idées des choses , comme il est impossible par aucune convention|le faii'e entendre à un aveugle ce que veut dire le mot de rouge, de vert, de bleu, €tc. , parce que n'ayant pas ces idées, il ne les peut joindre à aucun som.

De plus , les diverses nations ayant donné divers ■noms aux choses , et même aux plus claires et aux plus simples, comme à celles qui sont les objets de la géométrie , ils n'auroient pas les mêmes raisonnements touchant les mêmes vérités, si le raisonnement n'étoit qu'un assemblage de noms par le mot est, ainsi qu'Hobbes auroit voulu nous le persuader.

Et comme il paroît,par les divers mots, que les Arabes par exemple , ne sont point convenus avec les françois pour donner les mêmes significations aux sons, ils ne pouiToient aussi convenir dans leurs jugements et leurs raisonnements , si leurs raisonnements dépendoient de cette convention.

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