PREMIÈRE SECTION
De la dêposilion des le moins oculaires.
I. Les remarques que j'ai faites , il n'y a qu'un moment [chap. vi) , sur la eonnoissance du cœur humain, me portent déjà à distinguer avec soin , dans la rechei'che de la vérité sur les faits, la probabilité d'avec le souverain degré de la certitude. Le témoignage des hommes est l'unique source d'où naissent les preuves pour les faits qui se passent loin de moi ; les différents rapports d'après lesquels je les considère doivent me rendre la chose dont ils parlent ou probable , ou certaine. Si j'examine le témoin en particulier , pour m'assurer de sa probité, je ne puis guère en général m'élever qu'à la simple probabilité , qui d'ailleurs deviendra plus ou moins grande, selon le degré d'habileté que je pourrai avoir à pénétrer les hommes ; au lieu que si je le rapproche de plusieurs autres avec lesquels je le trouve d'accord, peut-être parviendrai-je à la certitude.
II. En effet, quelque véridique qu'un homme ait été dans tout le cours de sa vie , qui me répondra , qui me démontrera d'une manière incontestable qu'il ne m'en impose pas sur le fait qu'il rapporte , puisqu'il n'y a rien de si difficile que de connoître assez parfaitement le cœur humain pour en deviner les divers caprices et tous les ressorts
( 53 ) mystérieux qui le font mouvoir, surtout dans les choses qui sont de peu de durée , ou qui ne sont pas liées à une suite uniforme d'autres actions qui indiquent un même principe et une même fin.'' Le portrait de cet homme en particulier ne me présente donc rien qui , pour l'ordinaire, puisse me fixer avec une certitude entière et proprement dite; mais jetons les yeux, s'il m'est permis de parler ainsi , sur celui qui représente l'humanité en grand ; considérons-y les différentes passions dont les hommes sont agi tés, examinons ce contraste fi'appant : chaque passion a son but, et présente des vues qui lui sont propres; j'ignore quelle est la passion qui domine celui qui me parle, et c'est ce qui rend ma foi chancelante. Mais sui' un grand nombre d'hommes, je ne saurois douter de la diversité de leur caractère ( c. vi , II ) , et de celle des passions qui les animent; leurs foibles mêmes et leurs vices servent à rendre inébranlable le fondement sur lequel je dois asseoir mon jugement.
m. Ce que je chercherois en vain dans un seul témoignage, je le trouve donc, comme je pouvois le désirer, dans le concours de plusieurs , parce que l'humanité s'y peint; je puis, en conséquence des lois que suivent les esprits , assurer que la seule vérité a pu réunir tant de personnes dont les intérêts sont si divers et les passions si opposées. L'erreur a différentes formes , selon le tour d'esprit des hommes, selon les préjugés de religion et
( 54 ) d'éducation dans lesquels ils sont nourris : si donc je les vois, malgi-é cette prodigieuse variété de préjugés qui différencient à un tel point les nations, se réunir dans la déposition d'un même fait, je ne dois nullement douter de sa réalité. Plus on me prouvera que les passions qui gouvernent les hommes sont bizarres, capricieuses et déraisonnables, plus on sera éloquent à m'exagérer la multiplicité d'erreurs que fout naître tant de préjugés différents, et plus on me confirmera la justesse de ce principe, qu'il n'y a que la vérité qui puisse faire parler de la même manière tant d'hommes d'un caractère tout opposé. Nous ne saurions donner l'èti-e à la vérité, elle existe indépendamment de l'homme; elle n'est donc sujette ni de nos passions ni de nos préjugés : l'erreur, au contraii'e, qui n'a d'auti'e réalité que celle que nous lui prêtons, se trouve , par sa dépendance , obligée de prendre la forme que nous voulons lui donner; elle doit donc être toujours, par sa nature, marquée au coin de celui qui l'a inventée : aussi est-il facile de coniioître la trempe de l'esprit d'un homme aux erreurs qu'il débite.
IV. Un fait éclatant et intéressant se trouve lié ordinairement avec un certain concoui's d'apparences et de phénomènes qui le supposent comme la seule cause qui les exjdique; ces suites, que le fait entraîne après lui , servent mei'veilleusement à confii'mer la déposition des témoins ; elles sont
( 53 ) aux couteniporains ce que les monumeuls sonl à la poslévilé ; comuie des tableaux répaudus daus le pays que nous liabilous , elles repiéseutent sans cesse à nos yeux le fait qui nous intéresse. Faisonsles entrer dans la combinaison (jm; nous ferons des témoins ensemble, et du fait avec les témoins, il résullera de toutes ces choses une preuve d'autant plus forte, que toute enti'ée sera fermée à l'erreur; car, en un mot , des événements réels ne sauroient se prêter aux passions et aux intérêts des témoins pour ce qui est de la substance du fait , lorsqu'il est précis et éclatant.
V. Tout ce que nous venons de dire à l'égard des faits prouve assez que c'est avec raison que nous avons séparé la probabilité de la certitude , et que ce n'est pas en effet d'un amas de vraisemblances que se fox-me le caractère et la marque essentielle du vrai.
La certitude est par elle-même indivisible, on ne sauroit la diviser sans la détruire; on l'aperçoit dans un certain point fixe de combinaison , et c'est celui où vous avez assez de témoins pour pouvoir assurer qu'il y a des passions opposées et des intérêts divers, ou, si l'on veut encore, lorsque les faits ne peuvent s'accorder ni avec les passions, ni avec les intérêts de ceux qui les rapportent; en un mot, lorsque du côté des témoins ou du côté du fait, on voit évidemment qu'il no sauroit v avoir unilé de cause et de motif. Si vous
ôlc'z quelque circonstance nécessaire à celte combinaison , Ja certitude du fait disparoîtra pour vous; vous serez obligé de vous rejeter sur l'examen des témoins qui restent, parce que, n'en ayant pas assez pour qu'ils puissent représenter le caractère de riiumanité, vous êtes obligé d'examiner chacun en particulier. Or, voilà la diflérence essentielle entre la probabilité et la certitude; celle-ci prend sa source dans les lois générales que tous les hommes suivent , et l'autre dans l'étude du cœur de celui qui vous parle ; l'une est susceptible d'accroissement, et l'autre ne l'est pas.