‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 12 sur 76 · DEUXIEME SECTION · texte numérisé non relu

DEUXIEME SECTION

Du témoignage des contemporains, et de la tradition.

I. Je connois à présent la règle de vérité qui peut servir aux hommes du même âge , pour s'assurer des faits qu'ils se communiquent entre eux; mais si ces faits sont anciens , s'ils se perdent , pour ainsi dire, dans l'éloignement des siècles, comment saurai-je qu'ils ont été attestés par une foule de témoins oculaires. Ici se présentent la tradition et l'histoire, qui semblent en quelque manière vouloir me tenir lieu de ces témoins que je regiette.

II. La ti'adition consiste dans une chaîne de témoignages rendus par des personnes qui se sont succédé les unes aux auti-es dans toute la durée des siècles, à commencer au temps où un fait s'est passé. Parmi les témoignages dont il s'agit ici, je place les mémoires et les autres ouvrages des savants qui ont quelque rapport à l'objet que l'on considère. Cette tradition ne sauroit être sûre et fidèle que lorsque je pourrai remonter facilement à la source, et qu'à travers une suite non interrompue de témoins irréprochables, j'arriverai aux premiers témoins qui sont contemporains des faits : car si je ne puis m'assurer que cette tradition , dont nous tenons un bout, remonte efTeclivement

jusqu'à l'époque assignée à de certains faits, et qu'il n'y a point eu , fort en-deçà de cette époque , (jiu"l(]ue imposteur qui se soit plu à les inventer pour abuser la postérité , la chaîne des témoignages, quelque bien liée qu'elle soit, ne tenant à rien , ne conduira qu'au mensonge. Or comment parvenir à cette assurance?

III. Je conviendrai bien, en premier lieu, que la déposition d'un grand nombre de témoins oculaires ne peut avoir que la vérité pour centre : je me le suis démontré [première section) à moim.ême, il n'y a qu'un instant; mais je demande si cette tradition , dont je touclie actuellement un des bouts, peut me conduire infailliblement à ce cercle de témoignages rendus par une foule de témoins oculaires, sur un fait public et intéressant (car ce n'est que de celui-là que j'entends jiarler). Pour m'en instruire, voici les réflexions que je forme à ce sujet.

Plusieurs de ceux qui ont vécu du temps que ce fait est arrivé, et qui , l'ayant appris de la bouche des témoins oculaires , ne peuvent en douter, passent dans l'âge suivant , et portent avec eux cette certitude. Ils l'acontent ce fait à ceux de ce deuxième âge , qui peuvent faire le même raisonnement que ' firent ces contemporains, lorsqu'ils examinèrent s'ils dévoient ajouter foi aux témoins oculaires qui hs leur rapportoient. Tous ces témoins , peuventilsse dire, étant conteiuporains d'un tel fait, n'ont

( 5.) ) pu être trompés sur ce fait; mais peut-être ont-ils voulu nous tromj)er : c'est ce qu'il faut examiner, dira (jiiehju'uu des hommes de ce deuxième âge, ainsi nommé relativement au fait en question. J'observe d'abord, doit-il se dii'c à lui-même, que le complot de ces contemporains , ]iour nous en imposer, auroit trouvé mille obstacles dans la diversité de passions, de préjugés et d'intérêts qui partagent l'esprit des peuples et des particuliers d'une même nation. Les hommes du deuxième âge s'assureront, en un mot , que les contemporains ne leur en imposent pas , comme ceux-ci s'étoient assurés de la fidélité des témoins oculaires. Car partout où l'on suppose une grande multitude d'hommes, on trouvera une diversité prodigieuse de génies et de caractères, de passions et d'intérêts. Une chose en quoi tous les siècles sont uniformes , c'est cette variété qui règne entre les hommes du même temjis , ce qui suffit pour ce que nous demandons, et pour assurer ceux du deuxième âge , que les contemporains n'ont pu convenir entre eux pour leur en imposer. Or, ceux du troisième âge pourront faire , par rapport à ceux du deuxième âge, qui leur rapporteront ce fait, le même raisonnement que ceux-ci ont fait par rapport aux contemj)orains qui le leur ont appris; ainsi , on traversera facilement tous les siècles.

IV. Pour nous convaincre de plus en plus combien est pur le canal d'une tradition qui nous

( Go ) transmet un événement public et éclatant { car je conviens d'ailleurs que sur un fait secret et nullement intéressant , une tradition ancienne et étendue peut être fausse), ce seul raisonnement doit nous suffire : c'est qu'il est impossible d'assigner, dans cette longue suite d'âges, un temps où ce fait auroit jju être su2)posé et avoir par conséquent une fausse origine. Car, où la trouver, cette source erronée d'une tradition revêtue de pareils caractères? Sera-ce parmi les contemporains ? on ne sauroit l'avancer raisonnablement. En effet, quand auroient-ils pu ti'amer le complot d'en imposer aux âges suivants sur ce fait. Qu'on y prenne garde ; on passe d'une manière insensible d'un siècle à l'autre , les âges se succèdent sans qu'on puisse s'en apercevoir : si donc, dans le premier âge, il se fait quelque fraude , il faut nécessairement que le deuxième âge en soit instruit ; la raison de cela , c'est qu'un grand nombre de ceux qui composent le premier âge entrent dans la composition du deuxième âge , et de plusieurs autres suivants , et que presque tous ceux du deuxième âge ont vu ceux du premier ; par conséquent plusieurs de ceux qui seroient complices de la fraude forment le deuxième âge. Or on ne sauroit prétendre que ces hommes , qu'on suppose être en grand nombre , et en même temps être gouvernés par des passions différentes, s'accorderont tous , les uns à débiter le même mensonge , les autres à taire la fraude à

ceux qui sont seulement du deuxième âge. SI quelques-uns des hommes du j)remier âge , mais contemporains de ceux du deuxième , se plaisent à entretenir elu'z eux l'Illusion , croit-on (ju(; tous les autres ne réclameront pas:' Tl faudroil, ])Our cela, supposer qu'un même intérêt les réunît tous pour le même mensonge {chap. Vi, II). Or il est certain qu'un grand nombre d'hommes ne sauroit avoir le même intérêt à déguiser la vérité; donc il n'est pas possible que la fraude du premier âge passe d'une voix unanime dans le deuxième sans éprouver aucune contradition. Or si le deuxième âge est instruit de la fraude , il en instruira le troisième, et ainsi de suite dans toute l'étendue des siècles. Dès là qu'aucune barrière ne sépare les âges les uns des autres , il faut nécessairementqu'ils se la transmettent tour-à-tour. Nul âge ne sera donc la dupe des autres, et par conséquent nulle fausse tradition ne pourra s'établir sur un fait public et éclatant.

Il n'y a pas de point fixe dans le temps qui ne renferme pour le moins soixante ou quatre-vingt générations à la fois , à commencer depuis la première enfance jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Or ce mélange perpétuel de tant de générations enchaînées les unes dans les autres, rend la fraude impossible sur un événement public et intéressant. En effet , que l'on suppose pour un instant, comme une chose qui ne soit pas aussi impraticable qu'elle

( 6. ) l'est réellement, que tous les hommes dout l'âge est le plus avancé forment le complot d'en imposer à la j)0stérité, s'appuyant sur ce qu'il n'y auroit 1)1 us personne qui put réclamer contre ce qu'ils oseroient inventer. Dans cette supposition même, qui est certainement la plus avantageuse qu'on puisse faire , l'imposture ne sauroit si bien se cacher qu'elle ne fût dévoilée ; car les hommes qui composent les générations qui les suivent immédiatement, pourroient leur dire : Nous avons vécu longtemps avec vos contemporains , et voilà pourtant la première fois que nous entendons parler de ce fait; il est troj) intéressant, et il doit avoir fait trop de bruit pour que nous n'en ayons pas été instruits plus tôt. Et s'ils ajoutoient à cela qu'on n'aperçoit aucune des suites qu'auroit dû entraîner ce fait , sans parler ici de plusieurs autres réflexions semblables , seroit-il possible que le mensonge ne fût pas découvert, et ces vieillards pourroient-ils espérer de persuader les auti-es hommes de ce mensonge qu'ils auroient inventé ? Or tous les âges se ressemblent du côté du nombre des générations ; on ne peut donc en supposer aucun où la fraude puisse pi'cndre. Mais si la fraude ne peut s'établir dans aucun des âges qui composent la ti'adition , il s'ensuit que tout fait qu'elle nous amènera, pourvu qu'il soit public et intéressant, nous sera transmis dans toute sa pureté.

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