V. Me voilà donc certain que les contemporains
( <>3 ) d'un l'ait n'ont pu ni iti imposer sur sa réalité aux âges suivants, ni être dupés cux-niêmes sur cela parles témoins oculaires. Y.n eflet, nous ne saurions trop insister là-dessus.
Je regarde la tradition comme une cliaîne dout les anneaux sont d'égale force , et au moyen de laqu(dle, lorsque j'en saisis le dernier chaînon, je tiens à un point llxe qui est la vérité, de toute la force dont le premier chaînon tient lui-même à ce point fixe. Yoici sur cela quelle est ma preuve : la déposition des témoins oculaires est le premier chaînon, celui des contemporains est le second, ceux qui viennent immédiatement après forment le troisième par leur témoignage, et ainsi de suite, en descendant jusqu'au dernier, que je saisis. Si le témoignage des contemporains est d'une force égale à celui des témoins oculaires, il en sera de même de tous ceux qui se suivront, et qui, par leur étroit entrelacement, formeront cette chaîne continue de tradi»!.ion. S'il y avoit quelque décroissement dans cette gradation de témoignages qui naissent les uns des autres, cette raison auroit aussi lieu par rapport au témoignage des contemporains considéré relativement à celui des témoins oculaires , puisque l'un des deux est fondé sur l'autre. Or, que le témoignage des contemporains ait , jiar rapport à moi , autant de force que celui des témoins oculaires, c'est une chose dont je ne puis douter. Je serois aussi certain que Henri lY a fait
la conquête de la France , quand même je ne le saurois que des contemporains , de ceux qui ont pu voir ce bon roi , que je le suis que son trône a été occupé par Louis XIV , quoique ce fait me soit attesté par des témoins oculaiix's, et en voici la raison : c'est qu'il n'est pas moins impossible que des hommes se réunissent tous malgré la distance des lieux, la différence des esprits, la variété des passions, le clioc des intérêts, la diversité des religions , à soutenir une même fausseté , qu'il ne l'est que plusieurs personnes s'imaginent voir un fait que pourtant elles ne voient pas. Les hommes peuvent bien mentir, comme je l'ai déjà dit , mais ils ne saui-oient le faire tous de la même manière. Ce seroit exiger que plusieurs personnes qui écriroient sur les mêmes sujets, pensassent et s'exprimassent de la même façon. Que mille auteurs traitent la même matièi*e , ils le feront tous différemment, chacun selon le tour d'esprit qui lui est pi'opi'e; on les distinguera toujours à l'air , au tour, au coloris de leurs pensées. Comme tous les hommes ont un même fonds d'idées , ils pourront rencontrer sur leur route les mêmes vérités , mais chacun d'eux les voyant d'une manière qui lui est propre, vous les représentera sous un jour différent. Si la variété des esprits suffit pour metti'e tant de différence dans les écrits qui roulent sur les mêmes matières , croyons que la diversité des passions n'en mettra pas moins dans les erieurs sur les faits.
( 65 ) VI. Il paroît , par ce que j'ai dit jusqu'ici , qu'on doit raisonner sur la tradition comme sur les témoins oculaires. Un fait transmis par une seule ligne traditionnelle ne mérite pas j)lus notre foi que la déposition d'un seul témoin oculaire; car une ligne traditionnelle ne représente qu'un témoin oculaire; elle ne peut donc équivaloir qu'à un seul témoin. Par où, en effet, pourrois-je m'assurer d'un fait qui ne me seroit transmis que par une seule ligne ti'aditionnelle ? ce ne seroit qu'en examinant la probité et la sincérité des liommes qui composeroient celte ligne ; discussion , comme je l'ai déjà dit, très difficile, qui expose à mille erreurs , et qui ne produira jamais qu'une simple probabilité. Mais si un fait, comme une source abondante , forme différents canaux , je puis facilement m'assurer de sa réalité. Ici je me sers de la règle que suivent les esprits, comme je m'en suis servi pour les témoins oculaires. Je combine les différents témoignages de chaque personne qui représente la ligne : leurs mœurs différentes, leurs passions opposées, leurs intérêts divers, me démontrent qu'il n'y .a point eu de collusion entre elles pour m'en imposer. Cet examen me suffit, parce que , par là , je suis assuré qu'elles tiennent le fait qu'elles me rapportent de celui qui les précède immédiatement dans leur ligne. Si je puis donc, au moyen des ouvrages qui me restent des différents âges, remonter jusqu'à l'événement sur le TOME I. 5*
même nombre de lignes Iraditionnolles , je ne saurois Jouter de la réalité du lait auquel toutes ces lignes m'ont conduit, parce que je ferai toujours le même raisonnement sur tous les hommes qui représentent leur ligne, dans quelque point du temps que je la prenne.
YII. Mais, n'y a-t-il pas dans le moude, pourrois-je me dire à moi-même , tant de fausses traditions , qu'elles suffisent pour renverser toutes ces preuves. Je ne parle pas de ces fables dont la plupart des nobles flattent leur orgueil ; étant renfermées dans une seule famille , il n'est presque personne qui ne soit assez sage pour les rejeter; mais je veux parler de ces faits qui nous sont transmis par un grand nombre de lignes traditionnelles et dont on reconnoît pourtant la fausseté. Telles sont, par exemple , les fabuleuses dynasties des Egyptiens , les histoires des dieux et demi - dieux des Grecs ; tel est le conte de la louve qui avoit nourri Rémus et Romulus ; telle est , chez les dévots musulmans , l'histoire du Koran , composé par Dieu même, ou celle du voyage que fit Mahomet, en une seule nuit , dans toutes les planètes , et des belles choses que le prophète eut le temps d'y voir. Tel est encore le fameux fait de la papesse Jeanne, qu'on a cru presqu'universellement , pendant très long-temps , quoiqu'il fût très récent : si on avait pu lui donner deux mille ans d'antiquité , qui est-ce qui auroit osé seulement l'exami-
1 '-7 ) ner?Tou.s cos faits suffisent [M)ur faire voir que l'erreur peul nous venir par ])lusieurs lignes traditionnelles. On ne sauroit doue en faire un caractère de vérité pour les faits qui nous sont transmis. Je ne vois pas que cette difficulté que je viens de me proposer , rende inutile ce que nous avons dit ; elle n'attaque nullement les preuves que j'ai rapportées , parce qu'elle ne les prend qu'en partie. J'avoue qu'un fait, quoique faux, peut m'être attesté par un grand nombre de personnes qui représenteront différentes lignes traditionnelles; mais voici la différence que je mets entre l'erreur et la vérité ; celle-ci , dans quelque point du temps que vous la preniez , se soutient, elle est toujours défendue par un grand nombre de lignes traditionnelles qui la mettent à l'abri du pyrrhonisme, et qui vous conduisent dans des sentiers clairs jusqu'au fait même. Au contraire , les lignes qui nous transmettent une erreur, sont toujours couvertes d'vm certain voile qui les fait aisément reconnoître. Plus vous les suivez en remontant , et plus leur nombre diminue ; et , ce qui est le caractère de l'erreur, vous en atteignez le bout sans que vous soyez arrivé au fait qu'elles vous transmettent. Quel fait que les dynasties des Egyptiens ! Elles remontoient à plusieurs milliers d'années; mais il s'en faut bien que les lignes traditionnelles les conduisent jusque là. Ce n'est point un fait que l'on objecte, mais une opinion à laquelle l'orgueil des Egyptiens avoit
donné naissance. Il ne faut pas confondre ce que nous appelons y^i/t, et dont nous parlons ici, avec ce que les différentes nations croient sur leur origine. Il ne faut qu'un savant , quelquefois un visionnaire, qui prétende, après bien des recherches, avoir découvert les vrais fondateurs d'une monarchie ou d'une république , pour que tout un pays y ajoute foi, surtout si cette origine flatte quelqu'une des passions des peuples que cela intéresse; mais alors c'est la découverte d'un savant ou la rêverie d'un visionnaire, et non un fait. Cela sera toujours problématique, à moins que ce savant ne trouve le moyen de rejoindre tous les différents fils de la tradition , par la découverte de certaines histoires ou de quelques inscriptions qui feront parler une infinité de monuments qui, avant cela, ne nous disoient rien. Aucun des faits qu'on cite n'a la principale condition que je demande; savoir, un grand nombre de lignes traditionnelles qui nous les transmettent, en sorte qu'en remontant, au moins par la plus grande partie de ces lignes, nous puissions arriver au fait. Quels sont les témoins oculaires qui ont déposé pour le fait de Rémus et de Romulus ? Y en a-t-il un grand nombre ? et ce fait nous a-t-il été transmis sur des lignes fermes, si je puis me servir de ce terme ? On sait assez que tous ceux qui en ont parlé l'ont fait d'une manière douteuse: qu'on voie si les Romains ne croyoient pas différemment les actions des Scipions. C'étoit donc
( •'•!) ) plutôt une opinion chez eux qu'un fait. On a tant écrit sur la papesse Jeanne, qu'il seroit plus que superflu (le m'y arrêter; il me suffit d'observer que celte fable doit plutôt son origine à l'esprit de j)arli (|u'à des lignes traditionnelles. Et qui est-ce qui a pu y croire? On peut dire au moins que si' ce fait a été transmis comme vrai, il a été en même itîmps transmis comme faux ; de sorte qu'il n'y a qu'une crédulité à toute épreuve qui ait pu faire donner dans une pareille absurdité.
Je voudrois savoir main tenant sur quelle preuve j'ai regardé les dynasties des Egyptiens comme fabuleuses, ainsi que tous les autres faits que j'ai cilés ; car il faut que je puisse me transporter dans le temps où ces dillérentes erreurs occupoient l'esprit des peuples; il faut que je me lende, pour ainsi dire , leur contemporain, afin que, partant de ce point avec eus, je puisse voir qu'ils suivent un chemin qui les conduit infailliblement à l'erreur, et que toutes leurs traditions sont fausses. Or, il est impossible d'y parvenir sans le secours de la tradition; bien plus même, il est impossible de faire cet examen et de porter ce jugement, si je n'ai aucune règle par laquelle je puisse discerner les vraies traditions d'avec les fjiusses. Que j'examine donc la raison qui fait que je prends tous ces faits pour apocryphes, et il se trouvera que, sans le vouloir, j'établirai ce que je prétendois attar quer. Convenons d'ailleurs qu'on ne sauroit citeï
( 7- ) un fait qui , dans son origine , su trouve revêtu des caractères que nous avons assignés, qui soit ti'ansmis à la postérité sur plusieurs lignes collatérales, lesquelles commenceront au fait même, et qui cependant se trouve faux.
VIII. Mais la durée des temps n'obscurci l-ellc pas, n'efface- t-el le pas en quelque sorte ces caractères fi'appants qui nous assurent delà vérité d'un iait, lorsque nous sommes voisins du temps où il est arrivé ? Non , sans doute , si d'ailleurs le fait est tel qu'on se soit empressé de nous le transmettre ; car il ne s'agit pas ici de ceux que la nuit du temps a comme enveloppés , soit par les révolutions des différents peuples , soit parce qu'on les a négligés, et qu'en un mot on les a laissés tomber dans une sorte d'oubli ; mais seulement de ceux qui nous ont été transmis avec les conditions que nous avons expliquées , et comme autant de faits non équivoques. Or, la certitude de ceux-ci ne s'affoiblitpas , comme le prouve évidemment ce que nous avons déjà dit sur le mélange des générations (P^oy. IV), et sur le passage insensible qui se fait d'un âge à l'autre. Nous sommes aussi convaincus actuellement de l'existence de ces deux conquérants. César et Alexandre , qu'on l'étoit il y a quatre cents ans; et la raison en est bien simple , c'est que nous avons les mêmes preuves de ces fa ils qu'on en avoit en ce temps-là. La succession qui se fait dans les différentes générations de tous les siè-
( 7' ) l'.les , ressemble à celle du corps liiimuiii , qui ]>os- Kède toujours la luènie csseuce , la même iorme , quoique la matière qui le compose à chaque instant se dissipe en partie, et à chaque instant soit l'enouvelée par celle qui prend sa ])lace. Un homme est toujours un tel homme , quelque changement im- ])erceptible qui se soit fait dans la substance de son corps , parce qu'il n'éprouve point tout à la ibis de changement total ; de même les diflerentes générations qui se succèdent, doivent être regartlées comme étant les mêmes , parce que le passage des unes aux autres est imperceptible; c'est toujours la même société d'hommes qui conserve la mémoire de certains faits, comme un homme est aussi certain dans sa vieillesse de ce qu'il a vu d'éclatant dans sa jeunesse , qu'il l'étoit deux ou trois ans après cette action. Ainsi il n'y a pas plus de dilierence entre les hommes qui forment la société de tel et tel temps, qu'il n'y en a entre une personne âgée de vingt ans, et cette même personne âgée de soixante : par conséquent le témoignage de différentes générations est aussi digne de foi et ne perd pas plus de sa foi'ce que celui d'un homme qui , à vingt ans , raconteroit un fait qu'il vient de voir, et à soixante le même fait qu'il auroit vu quarante ans auparavant.
Si cependant on m'assuroit que l'impression que fait un événement sur les esprits, est d'autant plus vive et plus profonde que le fait est plus l'écent ,
( !'>■ ) on n'avanccroit rien en cela ([ui ne fût exactement vrai. Qui ne sait qu'on est bien moins touché de ce qui se passe en récit, que de ce qui est ex^iosé par la scène aux yeux des spectateui's ? L'homme que son imagination sei'vira le mieux à aider les acteurs à le ti'omper sur la réalité de l'action qu'on lui représente, sera le plus touché et le plus vivement ému. La sanglante journée de la Saint-Barthélemi , ainsi que l'assassinat d'un de nos meilleurs l'ois , ne fait pas à beaucoup près sur nous la même impi'ession que ces deux événements firent sur nos ancêtres. Tout ce qui n'est que de sentiment passe avec l'objet qui l'excite; et, s'il lui survit , c'est toujours en s'aflbiblissant jusqu'à ce qu'il vienne à s'épuiser tout entier. Mais pour la conviction qui naît de la force des preuves , elle subsiste universellement. Un fait bien prouvé passe à travers l'espace immense des siècles , sans que la conviction perde l'empire qu'elle a sur notre esprit, quelque décroissement qu'éprouve la chose même, dans l'imjDression qu'elle fait sur le cœur; nous sommes en effet aussi certains du meurtre d'Henri-Ie -Grand que l'étoient ceux qui vivoient en ce temps-là ; mais nous n'en sommes pas si touchés.
SECTION TROISIÈMIi. De Vhistoire.
I. Ce que nous venons de dire en faveur de la tradition, ne doit pas nous empêcher d'avouer que nous saurions fort peu de faits si nous n'étions instruits que par elle , parce que cette espèce de tradition ne peut être fidèle dépositaire que lorsqu'un événement est assez important pour faire dans l'esprit de profondes impressions , et qu'il est assez simple pour s'y conserver aisément. Ce u'est pas que sur un événement chai'gé de circonstances essentielles au fait même , que nous supposerons d'abord peu intéressant , elle puisse nous induire en erreur ; car alors le peu d'accord qu'on trouveroit dans les témoignages nous en mettroit à couvert; la tradition, lorsqu'elle est seule, peut nous apprendre des faits simples et éclatants ; et si elle nous instruit d'un fait de concert avec l'histoire, elle sert à le confirmer; tandis que celle-ci fixe la mémoire des hommes, et conserve jusqu'au plus petit détail, qui , sans elle, nous échap^ieroit. C'est le second Canal propre à transmettre les faits, et que nous allons maintenant examiner.