‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 14 sur 76 · II. 1 . L'histoire est un assemblage de y)lusieurs · texte numérisé non relu

II. 1 . L'histoire est un assemblage de y)lusieurs

( 74 ) faits liés ensemble par une narration suivie. J^a ])renuère réflexion (jui se présente, lorsqu'on fait bien attention aux différents degrés d'autorité qu'on doit lui donner , c'est que des historiens qui rapportent un fait arrivé dans l'âge même où ils ont fait paroître leurs écrits , étoient alors environnés de témoins oculaires et contemporains qui auroient pu les démentir facilement, s'ils avoient altéré la vérité. Or il est certain qu'un historien ne sauroit en imposer à de pareils témoins. Si quelqu'un faisoit paroître aujourd'hui une histoire remplie de faits éclatants et intéressants, arrivés de nos jours, et dont personne n'eût entendu parler avant cette histoii'e, pensons-nous qu'elle passât à la postérité sans contradiction "^ Le mépris dans lequel elle tomberoit , sufEroit seul pour préserver la postérité des impostures qu'elle contiendroit.

2. L'histoire a de grands avantages, même sur les témoins oculaires : qu'un seul témoin m'apprenne un fait; quelque connoissance que j'aie de ce témoin , comme elle ne sera jamais entière, ce fait ne deviendra pour moi que plus ou moins probable; je n'en serai assuré que lorsque plusieurs témoins déposeront en sa faveur , et que je pourrai , comme je l'ai dit, combiner ensemble leurs passions et leurs intérêts. L'histoire me fait mai"cher d'un pas plus assuré, lorsqu'elle me rapporte un fait éclatant et intéressant. Ce n'est pas Thislorien

( 75 ) seul qui me l'atteste, mais une iidinité de témoins qui se jolgneut à lui ; eu elleL, l'histoire parle à tout sou siècle : ce n'est pas toujours pour apprendre les faits intéressants que la plupart des contemporains la lisent, puisque plusieurs d'entre eux en sont suffisamment instruits , et que quelques-uns même les ont fait naître, ou du moius, y ont eu part^ c'est pour admirer la liaison des faits, la profondeur des réflexions, le coloris des portraits, et surtout son exactitude. Les histoires de Maimbourg sont moins tombées dans le mépris par la longueur de leurs périodes , que parleur peu de fidélité. Un historien ne sauroit donc en imposer à la postérité, que son siècle ne s'entende, pour ainsi dire, avec lui. Or quelle apparence ? Ce complot n'est-il pas aussi chimérique que celui de plusieurs témoins oculaires? C'est précisément la même chose. Je trouve donc les mêmes combinaisons à faire avec un seul historien qui me rapporte un fait intéressant, que si plusieurs témoins oculaires me l'attestoient.

Si plusieurs personnes , pendant les guerres d'Hanovre , étoient arrivées dans une ville neutre , à Liège, par exemple, et qu'elles eussent vu une foule d'officiers anglois , allemands et hollandois , tous pêle-mêle , confondus ensemble : si , à leur approche, elles avoient demandé chacua à leur voisin de quoi on parloit, et qu'un officier françois leur eût répondu : On parle de la victoire

( 70 ) qii«; nous rempovlamcs hier sur les ennemis, où les Anglois, surtout, furent entièrement défaits; ce fait sera sans cloute probable pour ces étrangers qui arrivent; mais ils n'eu seront absolument assurés que lorsque plusieurs officiers se seront joints ensemble pour le leur confirmer. Si , au contraire, à leur arrivée, un officier françois, élevant la voix de façon à se faire entendre de fort loin, leur apprend cette nouvelle avec de grandes démonstrations de joie, ce fait deviendra pour eux certain; ils ne sauroient en douter , parce que les Anglois, les Allemands et les Hollandois qui sont présents , déposent en faveur de ce fait , dès qu'ils ne réclament en aucune manière. Or, c'est ce que fait un historien; lorsqu'il écrit, il élève la voix , et se fait entendre de tout son siècle , qui dispose en faveur de ce qu'il raconte d'intéressant, s'il ne réclame pas : ce n'est pas un seul homme qui parle à l'oreille d'un autre , et qui peut le tromper ; c'est un homme qui parle au monde entier, et qui ne sauroit, par conséquent , nous tromper. Le silence de tous les hommes , dans cette circonstance , les fait parler comme cet historien : il n'est pas nécessaire que ceux qui sont intéressés à ne pas écrire un fait et même à ce qu'on ne le croie pas , avouent qu'on doit y ajouter foi , et déposent formellement en sa faveur; il suffit qu'ils ne disent rien, et ne laissent rien qui puisse prouver la fausseté de ce fait : car, si je ne vois que des raisonnements con~

In* uik lait,, (j^uaiid ou iiui'oir, pu diiw du laisser des j)i"c'uvcs invincibles de riiM[)oshii-<- , je dois inval'iablementm'en tenir à l'hislorienqui nu; l'alleste. Et croit-on, pour en vcvenii' ù l'cxenij)Ie ([ue j'ai déjà cité , que ces étrangers se fussent contentés des discours vagues des Anglois sur la supériorité de leur nation comparée avec la nôtre , pour ne jjas ajouter foi à la nouvelle que leurdisoit , d'une voix élevée et ferme, l'officier françois , qui paroissoit bien ne pas craindre de contradicteurs? Non, sans doute, ils auroient trouvé ces discours déplacés, et leur auroient demandé si ce que disoit ce François étoit vv«ii ou faux; qu'il ne falloit que cela dans le moment.

3. Puisqu'un seul bistorien est d'un si grand poids sur des faits intéressants , que dois-je penser , lorsque plusieurs bistoriens nous rapportent les mêmes faits ? Pourrai-je croire que plusieurs personnes se soient donné le mot pour attester un même mensonge , et se faire mépriser de leurs contemporains ? Ici je pourrai combiner et les historiens ensemble , et ces mêmes bistoriens avec les contempox-ains dont j'ai les ouvrages entre les mains, et qui n'ont pas réclamé lorsqu'ils auroient du le faii'C.

m. 1. Mais qui m'assurera , pourroit-ondire, que ces bistoires qu'on me met en main, ne sont pas supposées, et qu'elles appartiennent véritablement aux auteurs à qui on les attribue ? Ne sait-on pas

{ 78 ) que l'imposLuie s'est occupée dans tous les temps ?» forger des monuments , à fabriquer des écrits sous d'anciens noms , pour colorer, par cet artifice, d'une apparence d'antiquité, aux yeux d'un peuple idiot et imbécille, les traditions les plus fsiusses et les plus modernes.

2. Tous ces reproches que l'on fait contre la supposition des livres sont vrais; on en a sans doute supposé beaucoup. La critique sévère et éclairée des derniers temps a découvert l'imposture, et, à travers les rides antiques dont on affectoit de les défigurer, elle a aperçu cet air de jeunesse qui les a trahis : mais en faisant disparoître plusieurs ouvrages apocryphes, et en les précipitant dans l'oubli , elle a confirmé dans leur antique possession ceux qui sont légitimes, et a répandu sur eux un nouveau jour. Si d'une main elle a renversé , on peut dire que de l'autre elle a bâti. A la lueur de son flambeau, nous pouvons pénétrer jusque dans les sombx'es profondeurs de l'antiquité, et discerner par ses propres règles les ouvrages supposés d'avec les ouvrages authentiques (i). Quelle règle nous donne -t- elle pour cela ?

(i) § 3. On peut lire , à ce sujet , Vy4rs n-itica de M. Leclero , ^me vol., 3Me partie; M. Launoy , De Arg. negat., etc.; Corsini^ Institut, philosoph., tom, I, 4"* part., cliap. xi et \ii.

[ 7\} ) 3. 1" 8i un ouvrage n'a pas été cité par les contemporains de celui dont il porte le nom (i) , qu'on n'y aperçoive pas meiuc son caractère (2) ,

(i) Cette règle de critique est celle que M. Launoy s'est attaché à ilévelopper ilans l'ouvrage que nous venons de citer. On sait assez de quel secours elle a été pour distinguer les livres supposés; mais il faut avouer que rien ne demande plus de ménagement que ce genre d'aigument dont on a même abusé quelquefois. En effet, ne peut-il pas arriver qu'un ouvrage, qui aura d'ailleurs tous les caractères de vérité que l'on peut désirer, n'aif été cité néanmoins par aucun auteur contemporain, comme on l'a observé de Phèdre même et de Qiiinte-Curce, ou que ceux qui en ont fait mention ne soient pas venus jusqu'à nous? Plutarque nous apprend ((u'il y a eu près de trois cents écrivains qui ont décrit la bataille de Marathon , quoiqu'il nous en reste à peine sept où l'on retrouve cet événement si célèbre; mais, en supposant qu'il nous reste des auteurs contemporains qui auraient pu citer cet ouvrage , ou du moins quelque fait intéressant que nous 3^ trouA'ons renfermé , il faudra toujours examiner : 1° si tel ou tel auteur est entré dans un assez grand détail pour cela; si son plan, si la manière «lont il a écrit semblaient l'exiger ; si même l'ouvrage en question n'a pas pu échapper à sa connoissance; 2" s'il n'avoit pas quelque intérêt à ne faire aucune mention de l'ouvrage qui nous est transmis , ou du fait qui y est rapporté. Sans Texamen de toutes ces circonstances, l'argument négatif ne suffit pas, et l'on doit même y joindre communément les autres réflexions qui sont comprises dans la première règle ci-dessus.

(2) C'est-à-dire la façon dépenser, de s'exprimer , en un mot tout ce qui caractérise un auteur. C'est ainsi que Varron distinguoit les véritables comédies de Plaute , par la conuoissnace qu'il avoit de son style, et du jeu qui étoit propre à ce pocte.

et qu'on ait eu quelqu'intérêl , soit réel , soit api)arent , à sa supposition, il doit alors nous paroîlr(î suspect; ainsi , un Artapan , un Mercure Trismégistc , et quelques autres auteurs de cette trempe , cites par Joseplie , Eusèbe, et par George Syncelle, ne portent pas le caractère de païens , et dès - là ils portent sur leur front leur propre condamnation. On a eu le même intérêt à les supposer, qu'à supposer Aristée et les Sybilles , lesquelles , jiour me servix' des tci-mes d'un homme d'esprit . ont parlé si clairement des mystères du christianisme , que les prophètes des Hébreux, en comparaison d'elles, n'y entendoient rien.

4. 2" Un ouvi'age porte avec lui les marques de sa supj)Osition, lorsqu'on n'y voit pas empreint le caractère du siècle où il passe pour avoir été écrit. Quelque différence qu'il y ait dans tous les esprits qui composent un même siècle , on peut dire néanmoins qu'ils ont quelque chose de plus propre que les esprits des autres siècles, dans l'air;

De même eucore on prouve que le livre sur La Consolation^ composé par Sigonius , et' qu'il avoit fait paroître sous le nom de Cicéron , est apocryphe , parce qu'avec tout le soin qu'il a pris pour bien imiter le style et rélégance de l'orateur romain , on trouve néanmoins dans cet ouvrage quelque différence' , qui , quoique assez légère, suflit pour faire juger qu'il n'est pas réellement de Cicéron. Voy. Corsini, tom. I, chap. XI, §i5.

tlans le tour , <l;ius le coloris de lii jx'iiscr , dans cerliiiiics comparaisons doiil on s(! sert plus IVé- (]UcnimcnL , et tlans mille autres petites choses qu'on remarque aisément lorsqu'on examine de près les ouvrages.

5. 3'> Une autre marque de supposition, c'est quand un livre f\iit allusion à des usai^cs qui n'éloient pas encore connus au temps où l'on dit qu'il a été écrit, ou qu'on y remarque quelques traits de systèmes postérieurement inventés , quoique cachés, et, pour ainsi dire, déguisés sous un style plus ancien. Ainsi , tous les ouvrages de Mercure Trismégiste (je ne parle pas de ceux qui furent supposés par les chrétiens, j'en ai fait mention plus haut; mais de ceux qui le furent par les païens euxmêmes, pour se défendre contre les attaques de ces .premiers), ces ouvrages, dis-je, par cela même qu'ils sont teints de la doctrine subtile et raffinée des Grecs , ne sont pas authentiques.

G. S'il est des marques auxquelles une critique judicieuse reeonnoît la supposition de certains ouvrages , il en est d'autres aussi qui lui servent , pour ainsi dire, de boussole, et qui la guident dans le discernement de ceux qui sont réellement authentiques. En effet, comment pouvoir soupçonner qu'un livre a été supposé, lorsque nous le voyons cité par d'anciens écrivains , et fondé sur une chaîne non interrompue de témoins conformes les uns aux autres, surtout si cette chaîne com- TOME I. 6

mence au temps où l'on dit que ce livre a été écrit , et ne finit qu'à nous ? Il y a , outre cela , des ouvrages qui tiennent à tant de clioses, qu'il seroit fou de douter de leur autlientieité : tels sont ceux (lui intéressent plusieurs royaumes , des nations entières, le monde même, et qui dès lors ne sauvoient être sujiposés; les uns contiennent les annales d'une nation et ses titres; les autres ses lois et ses coutumes, ou enfin, d'autres objets semblables sur lesquels il n'y a personne qui n'ait les yeux ouverts. Allons plus loin : en quel temps voudroit-on qu'on pût supposer uiie histoire qui contiendroit des faits très intéressants , mais apocryidies? Ce n'est pas sans doute du vivant de l'auteur à qui on l'attribue, et qui démasqueroit la fourbe ; et si l'on veut qu'une telle imjjosture puisse ne lui èti'C pas connue (ce qui, comme on voit, est presqu'impossible), tout le monde nes'inscriroit-il pas en faux contre les faits que cette histoire contiendroit? Nous avons démontré plus haut [sect. 3, II) qu'un histoiûen ne sauroit en imposer à son siècle ; ainsi , un imposteur, sous quelque nom qu'il mette son histoire , ne sauroit induire en erreur les témoins oculaires où contemporains; sa fourberie passeroit à la postérité. Il faut donc que l'on dise que long-temps après la mort de l'auteur prétendu, on lui a supposé cette histoire. Il sera nécessaire pour cela qu'on dise aussi que cette histoire a été long-temps inconnue.

( 83 ) auquel cas elle devient suspecte, si elle contient (les faits intéressants, et qu'elle soit l'unique qui les rapporte; car si les mêmes faits qu'elle rapporte sont contenus dans d'autres histoires, la supposition est dès lors inutile. Je n'imagine pas qu'on prétende qu'il soit possible de persuadera tous les hommes qu'ils ont vu ce livre-là de tous temps , et qu'il ne paroît pas nouvellement. Ne sait-on pas avec quelle exactitude on examine un manuscrit nouvellement découvert, quoique ce manuscrit ne soit souvent qu'une copie de plusieurs autres .. qu'on a déjà ? Que feroit-on, s'il étoit unique dans son genre ? Il n'est donc pas possible de fixer un temps où certains livres, trop intéressants par leur nature , aient pu être supposés.

IV. I. Ce n'est pas tout, pourroit-on objecter encore : il ne suffit pas qu'on puisse s'assurer de l'authenticité d'un livre, il faut de plus qu'on soit certain qu'il est parvenu jusqu'à nous sans altération. Or qui me garantira que l'histoire dont on se sert pour prouver tel fait , soit venue jusqu'à moi dans toute sa pureté? la diversité des manuscrits ne semble- t-elle pas nous indiquer les changements qui lui sont arrivés ? Après cela, quel fond dois-jc faire sur les faits que cette histoire me rapj^orte.

2. Disons-le cependant, il n'y a guère que la longueur des temps et la multiplicité des copies qui puissent occasioner de l'altération dans les manuscrits. Or ce qui procure le mal nous donne

( «4 ) en inomc lomps le remède. Car s'il y a une infinité de manuscrits, il est évident que tout ce qui leur est commun , c'est-à-dire ce en quoi ils s'accordent, est le texte original. Je ne jiourrai donc refuser d'ajouter foi à tout ce que ces manuscrits rajiporteront d'un concert unanime; sur les variantes , je suis libre , et rien ne m'oblige de me conformer à tel manuscrit plutôt qu'à tel autre, dès qu'ils ont tous les deux la même autorité. Prétendrois-je qu'un fourbe peut altérer tous les manuscrits ? il faudroit pour cela pouvoir marquer l'époque de cette altération. Mais peut-être que pei'sonne ne se sera aperçu de la fraude? Quelle apparence, surtout si ce livre est extrêmement répandu, s'il intéresse des nations entières, s'il contient leurs lois, leurs privilèges; s'il se trouve la règle de leur conduite , comme le Code , le Digeste et d'autres livres semblables , ou bien enfin si, par le goût exquis qui y règne, il fait les délices des bonnêtes gens ! Seroit-il possible à un homme, quelque puissance qu'on lui suppose, de défigurer les vers de Virgile , ou de changer les faits intéressants de l'histoire romaine que nous lisons dans Tite-Live et dans les autres historiens ? Fût-on assez adroit pour altérer en secret toutes les éditions et tous les manuscrits, ce qui est impossible , on decouvrlroit toujours l'imposture , parce qu'il faudroit de plus altérer toutes les mémoires. Ici la tradition défendroil la véritable his-

toire : on ne sauroit tout d'un coup faire changer les hommes de croyance sur certains faits. Il faudroit de plus renverser tous les monuments qui peuvent servir de leur côté à en assurer la vérité. Ajoutons, en un mot , que dans le fait ou ne pourroit pas citer un livre connu et intéressant , qui soit altéré de façon que les différentes co2:)ies se contredisent dans les faits qu'elles rapportent, surtout s'ils sont essentiels : tous les manuscrits et toutes les éditions de\ irgile, d'Horace ou de Cicéron se ressemblent , à quelque légère différence près.

V. Les règles que la critique uous fournit pour connoître la supposition et l'altération des livres ne suffisent pas , dira quelqu'un, elle doit encore nous eu fournir pour nous prémunir contre le mensonge, si ordinaire aux historiens. L'histoire, en effet, que nous regardons comme le registi'e des événements des siècles passés, n'est le plus souvent rien moins que cela. Au lieu de faits véritables, elle repaît de fables notre folle curiosité. Celle des premiers siècles est couverte de nuages ; ce sont pour nous des terres inconnues', où nous ne pouvons marcher qu'en tremblant. On se tromperoit si l'on croyoit que les histoires qui se rapprochent de nous sont pour cela plus certaines. Les préjugés, l'esprit départi, la vanité nationale, la différence des religions , l'amour du merveilleux , voilà autant de sources ouvertes , d'où la fable se répand clans les annales de tous les peuples. Les

mômes faits, les mêmes événements deviennent tout (IKIércnts, suivant les plumes qui les ont tracés. Le même homme ne se ressemble pas dans les dilTcrentes vies qu'on a de lui: il suffit qu'un fiiit soit avancé par un catholique, pour qu'il soit aussitôt démenti par un luthérien ou par un calviniste. Souvent aussi les historiens, à force de vouloir embellir leur histoire, et y jeter de l'agrément, changent, transforment les faits; en y ajoutant certaines circonstances, ils les défigurent de façon à ne pouvoir pas les reconnoître. Je ne crois pas , après cela , qu'on puisse exiger la foi de personne sur de tels garants.

Il faut convenir qu'on pourroit encore grossir la difficulté de toutes les fausses anecdotes que l'on fait courir, et de toutes les historiettes du temps ; mais oseroit-on bien en conclure que tous les faits qu'on lit dans l'histoire romaine soient pour le moins douteux?

Ces passions que l'on objecte sont précisément le plus puissant motif que nous ayons jwur ajouter foi à certains faits. Les protestants sont extrêmement envenimés contre Louis XIV. Y en a-t-il un qui , malgré cela, ait osé désavouer le j)assage du Rhin? Ne sont-ils pas d'accord avec les catholiques sur les victoires les plus signalées de ce prince (i) ? Ni les préjugés, ni l'esprit de parti,

(ij Je dis les plus signalées, car pour ces combats où chaque

ni la vanité nationale, n'opèrent rien sur des ftiits éclatants et intéressants. Les Anglols pourront bien «lire qu'ils n'ont pas été secourus à la journée de Fontenoy; la vanité nationale j)Oiii*i'a bien leur faire diminuer le prix de la victoire et la compenser, pour ainsi dire, par le nombre; mais ils ne désavoueront pas aujourd'hui que les François ne soient restés victorieux. Il faut donc bien distinguer les faits que l'histoire rapporte d'avec les réflexions de l'historien : celles-ci varient selon ses passions et ses intérêts; ceux-là demeurent invariablement les mêmes. Jamais personne n'a été jieint si différemment que l'amiral de Coligny et le duc de Guise : les ^protestants ont chargé le portrait de celui-ci de mille traits qui ne lui convenoieut pas ; et les catholiques , de leur côté , ont refusé à celui-là des coups de pinceau qu'il méritoit. Les deux partis se sont pourtant servis des mêmes faits pour les peindre. Car, quoique les calvinistes disent que l'amii'al de Coliguyétoit plus grand homme

partie s'attribue la victoire, outre que la coutradictiou ([ui se rencontre alors dans les témoignages nous tient en garde contre l'erreur, il faut observer qu'ils ne forment assez ordinairement que des faits peu éclatants , et qui uc sont pas de nature à exciter beaucoup d'attention ; ajoutons même que , pour peu qu'ils l'excitent, ils ne seront plus transmis comme des victoires assurées, mais comme des combats dont l'issue a été douteuse, cti] ne faut en effet que parcourir l'histoire jiour reconnoitre la vérité de celte remarque.

( 88 ) (le guerre que le duc de Guise, ils avouent pourtant que Saint-Quenlin, que l'amiral défendoit, fut pris d'assaut, et que lui-même y fut fait pi'isonnier , au lieu que le duc de Guise sauva Metz conti'c les elïbrls d'une armée nombreuse qui l'assiégeoit, animée de plus par lajn'éscncede Charles- Quint; mais, selon eux, l'amiral fit plus de coups de maître, plus d'actions de cœur, d'esprit et de vigilance pour défendre Saint-Quentin , que le duc de Guise pour défendre Metz. On voit donc que les deux partis ne se sépai'cnt, dans les histoires des siècles contemporains, que lorsqu'il s'agit de raisonner sur les faits, sans que pour cela ils varient sur les faits mêmes, lorsqu'ils ont été publics et frappants. Tacite prête des vues politiques et profondes à ses personnages, où Tite-Live ne verroit rien que de simple et de naturel. Croyez les faits qu'il rapporte, lorsqu'il parle de ce qu'il étoit à portée de bien savoir, et de rendre fidèlement, et examinez sa politique (i). Vous pouvez donc ajouter foi aux faits publics et éclatants que vous lisez dans un auteur contemporain , surtout si ce même fait est rapporté j^ar d'autres historiens du même

(i) Il est presque toujours assez aisé de distinguer ce qui est de l'histoiien d'avec ce qui lui est étranger. Si quelque passion le fait agir, elle se montre pour l'ordinaire, et aussitôt que TOUS la voyez, elle n'est |>his à craindie. 'S oy. le Discours même de M. L. D. P.

siècle , quoi<[uo sur (Faulrcs choses ils ne s'accordenl j>as. Cette petite qu'ils oat à se contredire les uns les autres vous assun; Je la vérité des laits sur les- ([ui'ls ils s'accordent.

Ces historiens, me répondra-t-on , mêlent quelquefois si adroitement les faits avec leurs pro[)r( s réllexions, auxquelles ils donnent l'air de faits, qu'il est très difficile de les distinguer. Il ne sauroit jamais être difficile de distinguer un fait éclatant et intéi'cssant des propres réflexions de l'historien j et d'abord, ce qui est précisément rapporté de même par plusieurs historiens contemporains est évidemment un fait, parce qu'ils ne sauroient alors faire précisément la même réflexion. 11 faut donc que ce en quoi ils se rencontrent ne dépende pas d'eux, et leur soit totalement étranger; il est donc facile de distinguer les faits d'avec les réflexions de l'historien , dès que plusieurs histoires rapportent le même fait. Si vous lisez ce fait dans une seule histoire, consultez la tradition. Si vous en trouvez une qui réunisse les conditions que nous avons désirées , ce qui vous viendra par elle ne sauroit être à l'historien ; car il n'auroit pas pu confier à une tradition que nous supposons aussi ancienne, ou plus ancienne que lui , ce qu'il n'aura pensé que de concert avec elle , ou long-temps après elle; consultez enfin les monuments, troisième espèce de tradition propre à faire passer les faits a la postérité. .

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