‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 15 sur 76 · SECTION QUATRIEME · texte numérisé non relu

SECTION QUATRIEME

Des MonamenLs.

I. Un fait cclalant et qui intéresse, entraîne toujours des suites après lui; souvent il fait elianger la face de toutes les allaires d'un très grand pays; les peujîles, jaloux de transmettre ces faits à la postérité , emploient le marbre et l'airain pour en perpétuer la mémoire. On peut dii'e d' Athènes et de Rome , qu'on y marche encore aujoui'd'hui sur des monuments qui confirment leur histoire. Cette esjoèce de tradition prend sa source dans la plus grande antiquité; les peuples, de tous les tem^îs, ont été très attentifs à conserver la mémoire de certains faits ; autrefois un monceau de pierres brutes avertissoit qu'en cet endroit il s'étoit passé quelque chose d'intéressant. Après la découverte des arts, on vit élever des colonnes et des pyramides pour immortaliser certaines actions; dans la suite les hiéroglyphes les désignèrent plus particulièrement: l'invention des lettres soulagea la mémoire, et l'aida à porter le 2:)oids de tant de faits qui l'auroient enfin accablée. On ne cessa pourtant j^as d'ériger des monuments ; car les temps où l'on a le plus écrit , sont ceux où l'on a fait les plus beaux monuments de toute espèce. Un événement intéressant, qui fait prendre la plume à un historien.

( 0' ) /aot k' ciseau à la main du sculpteur, le pinceau à la main »lii peintre, en un mol, échaulle le génie de presque tous les artistes. Quelquefois aussi tout ce qui se présente à nos yeux sert à attester une histoire qu'on a entre les mains. Passez en Orient, et prenez la vie de Mahomet; ce que vous verrez et ce que vous lirez vous instruira également de la révolution étonnante qu'a soufTerte cette partie du monde ; les églises changées en mosquées vous apprendront la nouveauté de la religion mahométane; vousy distinguerez les restes de l'ancien peuple de ceux qui les ont asservis ; aux beaux morceaux que vous y trouverez, vous i-econnoîlrez aisément que ce pays n'a pas toujours été dans la barbarie où il est plongé; chaque turban, pour ainsi dire, servira à vous confirmer l'histoire de cet imposteur.

II. Il est vrai que les erreurs les plus grossières ont leurs monuments ainsi que les faits les plus avérés , et que le monde entier étoit autrefois i*empli de temples, de statues érigées en mémoire de quelque action éclatante des dieux que la superstition adoroit. On poui'roit opposer encore certains faits de l'histoire romaine , comme celui d'Attius-Navius, auquel on éleva , sur le lieu même où il avoit fait respecter sa qualité d'augure par les prodiges de son art, une statue dont la tête étoit couverte d'un voile , et qui avoit à ses pieds la pierre et le rasoir dont Navius s'étoit servi pour la

(9-^ ) coujier, adii (jiic ce inonumeiil fîl |)asser le fail à la ])OstériLé; loi est encore celui de Curlius. Un gouilVe immense s'étant formé par un tremblement de terre , ou par je ne sais quelle autre cause, au. milieu de la place publique , ce jeune guerrier crul devoir se sacrifier pour sa patrie, et s'y précipita pour apaiser la colère des dieux ; le gouffre se referma à l'instant , et cet endi'oit a retenu depuis le noni de lac Curlius , monument bien propre à le transmettre aux âges suivants.

Pour ré^îondre à ces objections, j'avouerai qu'un monument n'est pas un bon garant de la vérité d'un fait , à moins que , pour en perpétuer le souvenir, il n'ait été érigé dans le temps même où le fait est arrivé; si ce n'est que long-temps après, il perd toute son autorité par rapport à la vérité du fait; tout ce qu'il prouve alors, c'est que du temps où il fut érigé , la créance de cet événement étoit publique; mais comme un fait, quelque autorité qu'il ait, peut avoir pour origine une tradition erronée, il s'ensuit que le monument qu'on a élevé long- temps après ne peut le rendre plus croyable qu'il ne l'étoit alors. Or tels sont les monuments qui remplissoient le monde entier , lorsque les ténèbres du paganisme couvroient toute la face de la terre. Ni l'iiistoire , ni la tradition, ni ces monuments ne remontoient jusqu'à l'origine des faits qu'ils représentoient; ils n'éloient donc jias pro- ])res à prouver la vérité du fait en lui-même, car

le monumenl ne commence à servir de preuve i{uc du jour qu'il est érigé. I/esL-ildans le Umipsinénie du fait, sans que tous ceux qui y ont été intéressés réclament en aucune manière i' il prouve alors sa réalité, parée qu'on ne sauroit douter (jue (Lius cet instant le fait ne passât pour constant et ([u'il ne le fut réellement , puisqu'on en a laissé subsister la preuve sans aucune contradiction ( Voy. i '" sect. , , II, III). En effet, lorsqu'on a eu le temps de recueillir tous les témoignages, et d'envisager les suites l'éelles de l'événement, les contemporains ne sauroient être trompés sur ce fait que nous supposons public et intéressant, ni s'accorder à nous transmettre comme certain le monument qui l'atteste , tandis qu'ils ne pourroieut s'empéeher d'en reconnoîtrc la fausseté. Tous les monuments qu'on cite de l'ancienne Grèce et des autres pays ne peuvent donc servir qu'à prouver que , dans le temps qu'on les érigea, on croyoit ces faits, ce qui est vrai ; et c'est ce qui démontre ce que nous disons , que la tradition des monuments est infaillible , loi'sque vous ne lui demandez que ce qu'elle doit rapporter, savoir la vérité du fait, lorsqu'ils remontent jusqu'au fait même sans aucune contradiction de la part des contemporains , et la croyance publique sur un fait, lorsqu'ils n'ont été érigés que long-temps après ce fait.

On trouve , à la vérité , les faits d'Attius-lN'avius rt dp Curtius dans Tite-Live ; mais il ne faut que

( 94 ) lire cet historien pour être convaincu qu'ils ne nous sont pas contraires. Tite-Live n'a jamais vu la statue d'Auius-Navius, il n'en parle que sur un bruit populaire; ce n'est donc ])as un monument qu'on puisse nous opposer, il faudroit qu'il eût subsisté du temps de Titc-Live; et d'ailleurs que l'on compare ce fait avec celui de la mort de Lucrèce , et les autres faits incontestables de l'histoire romaine , on verra que dans ceux-ci la plume de l'historien est ferme et assurée, au lieu que dans celui-là elle chancelle , et le doute est comme peint dans sa narration (i). Cicéron , qui rapporte le même fait , et qui rejette cette fable avec mépris (2), ne parle point de la statue, mais seule-

(1) Id quia inaugurato Romulus Jècerat negavit Altius- Nauius , inclytiis ea lenipestate augur, neque mutari , neque noi'um constilui, nisi aves addixissent, posse. Ex eo ira régi mota, eluderecjue artem [ut Jirunt) , agcndum ^ incjuit, divine tu y inaugura ; Jieri ne possit quce nuiic ego mente concipio ? Cum ille in augurio rem expertus prq/ecto Juturam dixisset ; atcjui hcec animo cogitai'i , te novacula cotem discissurum ; cave hœc et perage quod aues luœ fieri posse portendunt. Tum illum haud cunctanter discidisse cotem Jerunl, Statua Attii posila capite velato, quo in locn res acta est, incomitio, in gradibus ipsis ad loU'am curia fuit ; cotem quoque eodem loco sitam fuisse memorant , ut esset ad posteras miraculi ejus monuinentum. Tit.-Liv. , liv. I , chap. XXXVI , Tarq, prise, , Reg.

[■1) Omittc coicm Attii- Nai>ii , nihil débet esse comme ntitns fabellis loci, de Divin., lib. II, 33. Voy. ce deuxième livre tout

( 9^ ) nuMU (lu rasoir et, (!<• l:i pierre, qui lurent, dit-il, enfouis dans la place publique (i). Il y a plus : ce fait est d'une autre nature dans Cicérou ([ue dans Tite-Ijive: dans celui-ci , Altius-lNavius déplaît à Tarquin, qui cherche à le rendre ridicule aux yeux du peuple , par une question captieuse qu'il lui fait; dans celui-là , l'augure est une créature de Tarquin , et l'instrument dont il se sert pour tirer parti de la suiicrstition des Romains. Il y a plusieurs remarques semblables à faire sur cet événement (2) et sur celui de Curtius, dont Tite-Live avoue lui-même qu'il auroit été difficile de connoîtrc la vérité , si on avoit voulu la rechercher; disons-mieux, qui du temps de cet historien, de qui nous le tenons, passoit pour fabuleux (3).

entier, et le premier de Legib. où il rejette également une quantité d'autres contes à peu près semblables , tels que la présence de Castor et de Pollux au combat du lac de Régille , les entretiens de Numa avec la déesse Egérie, la durée du figuier sous lequel Romulus avoit été, disoit-on, allaité, le prodige du dieu de la parole, de la déesse des avertissements, efr. Mém. del'Jcad. de Inscrip. , tom. VIII, pag. 72.

(i) Cotent aiiteni illam et novaculam dejossam in comiiin^ supraque impositum puteal accepimus. Cicer. , de Divin. , lib. I.

(2) On peut consulter à ce sujet le discours même qui est dans l'aj ologie de M. L. D. P. , ou dans V Encyclopédie , au

mot CERTITUDE,

(3) Cliva ituti doesset ^ si cfua adi'erumvia incjuirentemjevret

JTT. Avouons donc, d'après lout ce que nous avons dit jusqu'ici , qu'il y a par rapport aux faits des règles de cerlitude , et je suis tellement forcé de le recoiinoître , ainsi que je l'ai déjà observé, que je ne ])uis essayer de douter de la vérité de certains faits , sans éprouver de la part de ma raison la même résistance que si je cliercliois à douter des propositions les plus évidentes. Que je jette enfin les yeux sur la société , et j'aclièverai bientôt de me convaincre , puisque , sans aucune règle de vérité pour les faits, elle ne sauroit subsister.

Ces règles , par rapport aux contemporains d''un lait public et intéressant, ne sont autre cliose que le récit de plusieurs témoins oculaires qu'on puisse combiner entre eux , ou avec la nature du fait , ou souvent même avec les apparences et les phénomènes dont il est la cause ; pour les âges suivants , c'est la tradition qui commence au fait et se continue sur des lignes parallèles qu'on puisse comparer les unes avec les autres. C'est le témoignage de plusieurs liistoriens contemporains qui s'accordent sur ce qu'il y a d'essentiel dans les événements qu'ils rapportent , et que la tradition nous fait reconnoîlre pour les auteurs des ouvrages qui por-

niincfama rerum; sianduni est iibi cerlam darogal r^eUistas fidem ; et lacus iwincn iib luic Vâccnliore iiisigniiius fabula est. Tit. -Liv., liv. VII,Serv. L.

( 07 ) tent leur nom ; c'est même lé récil d'un seul historien, lorsque la tv.ldition lui prête toute son autovilé. Ce sont eiiliu les monuments, en tant qu'ils ont été formés dans le temps même de l'événement , qu'ils nous sont présentés comme aulhonliqucs par des auteurs contemporains, et qu'on ne les fait entrer dans la preuve que comme des témoins que l'on combine, soit avec le fait, soit avec d'autres témoins , pour examiner s'ils sont parvenus jusqu'à nous sans supposition, sans altéi-atioti , et si la passion seule ne les a pas érigés.

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