CHAPITRE PREMIER
DÉFOITIONS.
vJuTRE l'entendement, on reconnoît encore dans autre ame d'autres facultés, telles que la volonté et la liberté.
'( 1. On peut définir la 'volonté^ cetLe faculté <f de l'amc, par laquelle elle tend ou s'incline <c vers ce qui s'olfre à elle sous l'idée d'un bien, et « se soulève contre ce qui lui paroît un mal.
« Ce penchant vers un objet, est ce que j'ap- « pelle amour. Le sentiment contraire forme la " haine.
« 2. Le bien, considéré par rapport à l'homme, « exprime ici tout ce qui peut contribuer à sa " conservation , à sa perfection , à son plaisir , ou « à sa satisfaction. »
Et, par rapport à tous les êtres, c'est lout ce '|ui peul leur convenir par des raisons à peu près
semblables ; c'esl-à-dire, en un mol , lout ce nni est conforme à l'intérêt de leur nature , à leur constitution primitive , à leur véritable destination C f^oy. liv. 1, di'finit. <^J.
ff 3 . L'idée du bien détermine celle du mal, qui , « dans sa notion la plus générale, par rapport à '« nous , désigne tout ce qui est opposé à la con- « servation , à la perfection , au plaisir, ou à la '< satisfaction de l'homme. »
A l'égard de tous les êtres , c'est tout ce qui est contraire à l'intérêt de leur nature, à leur véritable destination.
« 4' J'entends par le bonheur, une satisfaction « intérieure del'ame, une joie pleine et durable « qui naît de la possession du bien.
« 5 . L'objet vers lequel tend , ou doit tendre la " volonté, est ce que j'appelle^iw. »
On distinguée entre Jin dernière et fui prochaine.
« La fin dernière est celle à laquelle toutes les « autres viennent aboutir comme à leur dernier " terme.
« La fin prochaine est celle que l'on envisage «< comme liée d'une manière plus immédiate à f( l'action , mais qui sert elle-même de moyen par « rapport à la fin dernière. »
A la volonté se rapportent les instincts , les inclinations et les passions.
(c 6. Les instincts sont des penchants pris dans « la nature de l'homme, c'est-à-dire dans sa
( »23 ) f( constitution, dans ses dispositions primitives , « cl qui nous portent à agir par un sentiment ([ui « ne dépend j)as du raisonnement et de la réflexion.
« 7 . Les inclinations sont une pente de la volonté « qui la porte vers certains objets plutôt que vers " d'autres , mais d'une manière égale , tranquille, « et si proportionnée à toutes ses opérations, que (( bien loin de les troubler, pour l'ordinaire elle les " facilite.
« 8. Pour les passions, ce sont bien, comme «< les inclinations, des mouvements de la volonté (( vers certains objets, mais dans le sens que je « prétends y donner, ce sont des mouvements plus « impétueux et plus turbulents , qui tirent l'âme " de son assiette naturelle , et qui l'empêchent " souvent de bien diriger ses opérations.
« 9. En notre langue, on donne le nom de cœur » à la volonté , en tant qu'on la considère comme « susceptible des mouvements que nous venons " d'expliquer , et cela apparemment parce qu'on a « cru que ces mouvements avoient leur siège dans " le cœur.
te 1 o . La puissance de régler et de modifier à son « gré ses opérations , de se déterminer et d'agir « avec choix , est ce que j'appelle liberté.
«11. On peut définir l'obligation ( 1 ) considérée en « général et dans sa première origine, une res-
(i) Voy. Principes du dmil nat.^ ue part., chap. vi , § 9.
( i=^4 ) (( trictiou (le la liberté naturelle produite par la (f raison , en tant que les conseils que la raison " nous donne, sont autant de motifs qui déter- <i minent l'homme à une certaine manière d'agir " préférablement à toute autre.
" 12. J'entends par /orc?/'e une disposition des " choses relative à un certain but , et propor- « tionnée à félat, à la place et au rang qui con- <( viennent à leur nature ou à leurs fonctions. j>
i3. Cette définition m'engage à déterminer ce que je puis entendre par les diflex'ents états de l'homme.
« Je n'exprimerai donc par là autre chose que {< la situation où il se trouve , par rapport aux (t êtres qui l'environnent , avec les relations , les « rapports qui en résultent (i).
(i) Voy. Principes du droit nat. , i"^ part. , chap. iv, § a.
CllAinTRE SECOND.
Du penchant de l homme pour le bonheur.
T. Lorsque j'étudie la nature de mon être, et que je consulte le sentiment intime , le même principe qui m'apprend que je pense , me force aussi de reconnoître que je tends nécessairement vers ce qui me paroît un bien (i). Ce désir précède toutes mes réflexions, il est le mobile de toutes mes démarches, et mon cœur ne se porte vers aucun bien particulier que par l'impression naturelle qui l'entraîne vers le bien en général.
II. Lors même que j'examine de plus près l'étetidue de mes désirs, je suis contraint d'avouer qu'une satisfaction légère, un plaisir d'un moment, ne sont pas suffisants pour les remplir. Je voudrois en quelque sorte accroître et perpétuer tout ce qui me flatte. Je voudrois me trouver dans un état de satisfaction pleine, durable; si je vole d'objets en objets , déplaisirs en plaisirs, ce n'est que parce que je désire d'être heureux; en un mot, au sein des voluptés je soupire encore , et je soupire après le bonheur Cdéf. 4J.
(i) Yoy. Principes dudroitnat. , i^e part. , chap. v, § 4-
( >^fî ) ■
III. Instruit de cette .première vérité par le sentiment intérieur et continuel que j'en ai , j*aj> jM-ends aussi, par une expérience journalière ,que, si je ne puis parvenir à une félicité parfaite , il n'est pas du moins impossible que je parvienne à m'en rapprocher et à écarter bien des choses qui peuvent servir à m'en éloigner.
* CÎIAPITRE TROISIÈME.
De la raison.
I. INr.VIS lorsque je m'occupe en quelque sorle (le l'espoir de me rendre heureux , au tan I, que ma destiuation le comporte, dans le cours de cette vie, je me trouve ari'êté par l'ignorance où je suis de la route que je dois tenir.
Ne s'agiroit-il que de me livrer tout entier aux ipenchants qui m'entraînent, d'errer tranquillement au gré de tous leurs caprices , et de ne m'imposer d'autre loi que mes désirs? mais ce système si agréable en apparence et si flatteur , c'est celui même que j'ai embrassé tant de fgis, et qui m'a toujours fait regretter de m'y être abandonné. Des joies courtes et frivoles m'ont conduit à des maux constants et réels; un moment de plaisir m'a souvent coûté des jours et des années de peines : combien de fois, même après avoir acheté par mille soins ce qui me paroissoit un bien, ai-je été forcé de convenir en le possédant que l'apparence et mes penchants m'avoient trompé! Il n'est donc que trop vrai que nos désirs ne sont pas des guides assez fi- •lèles pour que je me i-epose sur eux du soin de me conduire à la félicité, ou du moins de m'en ra]iprocher.
IL J'éprouve sans cesse (i) qu'il y a des choses (jui me conviennent et d'autres qui ne. me conviennent pas , que les premières ne me conviennent pas toutes également, mais que les unes sont pour moi d'un plus grand avantage que les autres , et qu'enfin cette convenance dépend le plus souvent de l'usage que je sais faire des différents objets , en sorte quece qui peut m'être avan tageux, à en user d'une certaine manière et dans une certaine mesure, me devient nuisible dès que je sors des bornes de cet usage.
Ce n'est donc qu'en connoissant la nature des choses , les rapports qu'elles ont entre elles et ceux qu'elles ont avec moi , que je pourrai découvrir leur convenance ou leur disconvenance avec ma félicité , discerner les biens des maux , placer chaque chose en son rang , donner à chacune son véritable prix, et régler en conséquence mes désirs et mes recherches.
Mais ce discernement, c'est à la raison même qu'il appartient , c'est à l'aide des principes qu'elle nous offre, que nous nous formons des idées justes des choses et de leurs rapports , et que par des rai sonnements exacts nous parvenons à connoître la valeur réelle des objets qui se présentent {Iw. i, déf. 3?.).
III. C'est donc à la raison que nous devons nous en rapporter, comme à la règle primitive , comme
(i) Voy. Princijies du droit rial. , \" pari., cliap. v,§ 8.
' ( ''-«0 ) au i;ui(lc If plus sur pour uous coiuluirc au houlu'uv.
Sans la raison , sans ce guiilo ficlèle, condamné à vivvc au hasard , je ne j^uis connoître ni mon origine , ni ma dcslinalion , ni l'usage que je dois faire de tout ce qui m'environne. L'exemple, le préjugé, des apparences trompeuses, des passions contraires, tout serviroit à m'égaier.
TOMK [,
CMAPITRE QUATRIÈME.
De la liber te.
1. 1. Si, pour me i-approcher du bonheur , ce ternie auquel je tends nécessairement, je dois me faire des idées justes d(î la nature et de l'état des choses, convenons qu'il est également nécessaire que , dans ma conduite , je suive constamment ces idées et ces jugements. Mais cette réflexion ne suffîtelle pas pour détruire l'espoir que j'avois déjà conçu, ou du moins pour me replonger dans un doute cruel ? mon bonheur dépend-il de moi-même?
Suis-je libre en efl'et, ou mon ame et mou corps Sont-ils d'un autre agent les aveugles ressorts? Enfin ma volonté qui me meut, qui m'entraîne , Dans le palais de l'ame est-elle esclave ou reine ?
Voltaire.
2. J'ai reconnu en moi un penchant invincible vers le bien en général , et j'éprouve également une aversion insurmontable pour le mal; mais cette inclination si forte pour l'un , et cette aversion si naturelle pour l'autre , empéchent-elles que je ne demeure également libre à l'égard des biens et des maux particuliers (i)? Puis-je nier en effet que,
(«) Principes (ht droit nat.^ ire part., chap. ii.
dans le choix des uns et des autres , c'est sans aucune contrainte que je me détermine, que très souvent, malgré les premières impressions, je puis m'arrêter lorsque j'étois sur le point d'agir, suspendre mon jugement pour en venir à un nouvel examen , balancer le pour et le contre , et faire en un mot tout ce qu'on peut attendre de l'être le plus libre ?
Si j'étois entraîné invinciblement vers un bien particulier' plutôt que vers un autre , je sentirois en moi la même impression qui me porte vers le bien en général , c'est-à-dire une impression qui m'entraîneroit nécessairement, et à laquelle il ne seroit pas possible de résister. Or l'expérience ne me fait pour l'ordinaire rien sentir de si fort par rapport à tel ou tel bien : je puis m'en abstenir, je puis différer de m'en servir, je puis lui en préférer un autre , je puis hésiter dans le choix : en un mot, je suis maître de choisir; ou, ce qui est la même chose , je suis libre {déf. i o) .
II. 1 . Mais comment peut-il se faire que n'ayant pas cette même liberté par rapport au bien en général, nous l'ayons cependant à l'égard des biens particuliers ? J'en découvre facilement la raison , c'est que le désir naturel du bonheur ne nous entraîne invinciblement vers aucun d'eux , parce qu'aucun bien particulier ne renferme ce bonheur où je tends nécessairement.