‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 37 sur 76 · Il y a encore une objection plus forte que l'on · texte numérisé non relu

Il y a encore une objection plus forte que l'on

l'ail contre la liberlé, et que j'aimois en quelque sorle à nie faire à moi-même. <f II ne tlépend pas " (le nous, (lil-on, d'apercevoii* les clioses autrc- <( ment qu'elles ne se présentent à notre esprit; « c'est sur la perception que nous en avons que « nous formons nos jugements , et c'est sur ces ju- " gements que la volonté se détermine. Tout cela «( est donc nécessaire et indépendant de notre li- <i berté. »

Mais cette difficulté n'a qu'une vaine apparence : quoi qu'on en puisse dire, nous sommes toujotirs les maîtres d'ouvrir ou de fermer les veux à la lumière; nous pouvons soutenir notre attention ou la relâclier. L'expérience fait voir que lorsque l'on envisage un objet sous diverses faces , et qu'on s'applique à l'approfondir, on y découvre des clioses qui écliappoient à la première vue (i) ; et ce que je dis ici a lieu même à l'égard des choses évidentes. Car , pre-

(i) Si l'abus qu'un homme a fait de cette liberté qu'il avoit dexamincr ce qui pounoit servir réellement à son bonheur, le jette dans l'égarement, quelques mauvaises conséquences qui en découlent, c'est à son propre choix qu'il faut en attribuer la cause. Il avoit le pouvoir de suspendre sa détermination ; ce pouvoir lui avoit été donné afin qu'il pût examiner , prendre soin de sa propre félicité , et prendre garde à ne pas se tromper lui-même, et'il ne pouvoit juger qu'il valût mieux être trompé que de ne l'être pas, dans un point d'une si haute importance, et qui le tou( lie de si près. Locle, Essai sur l'entendement humain , traduction de M. Coste, liv. II , chap. xxt , § 26.

( >33 ) mièremcnl, ihU'pciul toujours tle nous d'appliquer notre esprit à les considérer, ou l)i(Mi do l'on détourner, en portant ailleurs notre attention ; cette première détermination de la volonté par hnruelle elle se porte à considérer ou à ne pas considérer les idées qui se présentent à nous , mérite d'être remarquée à cause de l'influence naturelle qu'elle doit avoir sur la détermination même par laquelle nous prenons le parti d'agir ou de ne pas agir, en conséquence de nos pensées et de nos jugements. En second lieu, il est encore en notre pouvoir de faire, pour ainsi dire, naître l'évidence dans de certains cas, à force d'attention et d'examen, au lieu que r dus n'avions d'abord que des lueurs qui ne suffisoient pas pour nous donner une connoissance parfaite de l'état des clioses. Enfin, loi'sque nous sommes parvenus à nous procurer l'évidence , nous sommes encore les maîtres de nous arrêter plus ou moins à la considérer : ce qui est aussi d'une grande conséquence , puisque de là dépend l'impression plus ou moins forte qu'elle fera sur nous.

3. D'un autre côté, une preuve que toutes nos idées ne dépendent pas de nos organes , comme on pourroit encore le prétendre, de manière que « si " notre sang est enflammé , si nos nerfs et nos mus- « clés sont abreuvés d'une liqueur acre, nos pen- " sées seront nécessairement violentes , et qu'elles " seront douces dans une disposition contraire, » c'est qu'une expérience constante nous apprend

( «34 ) que, sans changer de lem])érament , on peut, par le secours de la réflexion , se foiTner un caractère fie douceur , de violent et d'emporté que l'on étoil, et que l'on seroit encore , si , par raison , on ne fai soit des eiïorts continuels pour surmonter son penchant natui-el.

ni. 1 . En un mot , pour ramener à un principe évident tout ce que je me suis dit (1,2), il n'y a qu'un instant, ce sentiment de ma liberté, que je trouve en moi-même , qui ne me quitte presque jamais, et dont je fais chaque jour une infinité d'expériences, forme une preuve qui est au-dessus de toutes les objections, et qui px'oduit la plus parfaite conviction ( /tV.l, c. 1 1 , principe 2 ).

2. Aussi est-il vrai de dire qu'il n'y a rien de mieux établi dans le monde que la persuasion intime qu'ont tous les hommes qu'ils sont libres (i).

(i) Spinosa dit que si une boule, poussée par un mail, avoit , pendant qu'elle roule, la connoissance de son mouvement , elle croiroit être libre , parceque tant que l'impression du mouvement dureroit , elle croiroit se mouvoir sans force extérieure et sans crainte. L'exemple de Spinosa servira à faire mieux comprendre la fausseté de ses principes. Supposons qu'on puisse raisonner avec cette boule , et lui demander si elle a le pouvoir de s'arrêter, de suspendre d'elle-même son mouvement, et de le changer comme il lui plairoit : si la boule disoit qu'elle eût ce pouvoir et qu'elle changeroit ses mouvements comme il lui plairoit, alors ce ne seroit plus une boule que de nom, et à cause de sa figure; mais elle sera en effet une créature trés-librc.

Réflexions, dclibéraLioiis , recherches, acllons, ju-

l't nous raisomieriius sur s.i liberté, cl sur sa voloulé , comme nous avons l'ait sur la volonté de l'homme. Il ne nous ini|;()rto <n quel sujet se rencontre un être spirituel, pourvu qu'il s'en trouve. Si cette boule rtipond qu'elle n'a pas le pouvoir dt; s'arrêter , mais qu'elle ne veut pas aussi s'arrêter, je continuerai à faire la même instance sur sa volonté et je demanderai si elle peut changer cette volonté?Si elle lepeut^ ellecst libre : si elle ne le peut , elle n'a pas de liberté.

Un autre exemple sera plus juste pour éclaircir toutes ces petites difficultés , dont on tâche d'obscurcir l'idée vive et distincte que nous avons de notre liberté. Posons un homme audessus d'une colline , ou d'une dune, et qu'il se laisse glisser du haut en bas sur le sable j dès qu'une fois il s'est abandonné au poids de son corps , sa propre pesanteur l'entraîne en bas. Si on interroge cet homme au milieu de sa descente , pour savoir s'il descend librement , querépondra-t-il pour parler juste et exactement ? Il sait qu'il glisse sur le sable ; et parce qu'il s'est laissé glisser par un acte de sa volonté , il connoît à cet égard qu'il descend et qu'il veut descendre. Et comme ce premier acte de sa volonté influe en quelque façon sur toute cette descente , il peutdire qu'il descend librement, parce qu'il en a la connoissance et la volonté. Mais si on l'oblige ds réfléchir sur la pesanteur de son corps qui le fait glisser et qui le tire en bas, etqu'on lui demande s'il pourroit s'arrêter s'il vouloit , alors il sentira et confessera qu'il n'a plus cette liberté , parce que l'action dépend du poids du corps , dont l'acte est hors de la juridiction ou du pouvoir de sa volonté. D'où il paroît sensiblement qucla liberté ne consiste pas seulement en quelque espèce d'acquiescement que la volonté peut donner à nos mouvements, mais en ce qu'elle a le pouvoir de les changer et de les supprimer , de les arrêter, et deles recommencer à chaque instant, seloji qu'il lui plaît , Jac<iuelot , de l'ExisLencc de Ditiu , -x'- dissvilalion , cli. 8.

geinculs, blùme on louange, peines ou récom|)euses, tout voule sur ce principe.

Vois de la liberté cet cnuemi mutin,

Aveugle partisan d'un aveugle destin;

Entends comme il consulte, approuve, délibère ,

Entends de quels reproches il couvte un adversaire :

Vois comme d'un rival il cherche à se venger ;

Comme il punit son fils , et veut le corriger (i) :

Il le croyoit donc libre

Voltaire.

IV. Comment a-t-on pu mettre sérieusement eu doute, si l'homme étoit maître de ses actions,

( i) Il est vrai qu'on corrige un enfant qui n'a pas encore de raison ni de liberté ; le mal qu'on lui fait souffrir alors n'emporte pas avec soi l'idée d'une punitiça proprementdite ; on ne veut que lui faire ressentir des impressions qui , en lui faisant jirendre une habitude contraire , le détournent de telles ou telles actions ; mais ce n'est pas ainsi qu'on considère les peines t[ue l'on fait souffrir à celui qui commence à jouir de sa raison. On lui sait intérieurement très mauvais gré des actions pour les- <juelleson le punit; on. recounoît qu'il s'est volontairement attiré ce qu'il soufTre , et lui-même est obligé d'en convenir en secret.

Qu'on interroge un enfant de dix à douze ans, qui, vaincu par quelque petite tentation proportionnée à son âge , ait fait une action qu'il sait lui avoir été défendue et dont il craint le châtiment : lui viendra-t-il jamais dans l'esprit d'alléguer pour sa défense qu'il n'a pas pu faire autrement, qu'il lui étoit impossible d'éviter cette action? Il se gardera bien d'employer une défaite dont il sent que la foiblesse et la fausseté redoubleroit la colère de ses parents et aggraveroit sa peine. Mais essayez de menacer cet enfant qu'il sera puni pour n'avoir pas lu et appris

( «37 ) s'il étoil libre? Je m'étonnerois moins de ce doute, s'il s'agissoit d'un fait étranger qui se passât hors (le riiomnie. INlais il s'agit ici d'une chose qui se jiasse au-dedans de nous, dont nous avons un sentiment immédiat, et dont nous faisons une expérience journalière. Comment douter d'une faculté de notre àme , et pourquoi fait-on plutôt cette question : L'homme est-il doué de liberté? que celles-ci : L'homme est-il doué d'intelligence? L'homme a-t-ii une volonté? Car, à s'en tenir au sentiment que nous avons de l'une et de l'autre ; il n'y a nulle différence.

Ne craignons pas de l'avouer, quelques philosophes trop subtils, à force d'envisager ce sujet du côté métaphysique, l'ont, pour ainsi dire, dénaturé, et se trouvant embarrassés à répondre à certaines difficultés, ils y ont fait plus d'attention qu'aux

sa leçon, pendant que vous l'aviez renfermé dans l'obscurité , ou pour n'avoir pas pris une leçon de danse , dans l'extrême accablement d'une maladie qui le prive de toutes ses forces , vos menaces lui paroîtront souverainement injustes, et si elles étoicnt suivies de l'cftet , il vous regarderoit comme un vrai tyran. Mélanges philos, par Forniey,

C'est encore par une suite du sentiment que nous avons de notre liberté , et par un effet de ces lumières si naturelles qui nous font juger de nos semblables, que nous ne nous sentons pas fort piqués des injures d'un fou , au lieu que nous sommes extrêmement choqués de celles d'un homme qui est en son bon sens , et auquel nous ne pouvons dès lors nous empêcher d'imputer toulce que ses discours ont d'offensr.nt.

preuves ])osilivcs de la chose (i). Je conviens qu'il est bien nécessaire, daus la recherche de la vérité, déconsidérer un objet par toutes ses faces, et de peser également le pour et le contre : il faut cependant prendre garde de ne pas donner aux objections plus de poids qu'elles n'en ont. L'expérience nous apprend qu'en plusieurs choses qui sont pour nous de la dernière certitude, il se rencontre néanmoins des difficultés sur lesquelles nous ne saurions pleinemejit nous satisfaire : c'est une suite naturelle des bornes de notre esprit. Que conclure de là ? ce que nous avons déjà établi cidessus : « Que quand une vérité se trouve suffi- « samment prouvée par des raisons solides, tout " ce que l'on peut y opposer ne doit point ébranler

(i) Par exemple , en partant de cette v(;ritë,que tout a sa raison sujp.sanle, que tout a sa cause, on conclut : notre volonté ena donc une : il y a donc quelque principe qui lui est étranger, dont elle dépend et qui la détermine; mais ceci n'est, à ce qu'il me semble, qu'une pétition de principe. Tout a sa raison suffisante, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas libre. Mais à l'égard d'un être vraiment libre , il ne faudra chercher ce principe de détermination que dans lui-même, puisque c'est là ce qui constitue la liberté. 11 s'agira donc de savoir toujours si cette liberté existe, et c'est ici que revient la preuve du sentiment intime contre laquelle notre conduite ne prescrira jamais : ce qui fait que Voltaire a grande raison de dire qu'à quelque Jatalilé qu'on croie toutes nos actions allacliées , on agira toujours comme si on était libre ; et pourquoi, si ce n'est parce que nous le sommes en effet? ',: -, ,

" ni allbihllr noire persuasion , lanl que ee sonL de « simples difticultés qui ne font qu'embarrasser l'es- " prit sans détruire les preuves mêmes ^/iV. i , chap. II , 5*^ princ.J. » Cette règle est d'un si granti usage dans les sciences que je ne dois jamais la perdre de vue.

Y. Outre la raison que je viens d'apporter de l'espèce de pyrrlionisme où l'on tombe quelquefois dans ce qui concerne la liberté, il en est une plus ordinaire encoi'e, que je dois être d'assez bonne foi pourm'avouer à moi-même : un être libre devient par ce seul titre , le principe moral de ses actions ; c'est-à dire qu'elles peuvent lui être attribuées, lui être imputées comme à leur auteur. Or, avant de m'être porté à réfléchir, à méditer, et à m'instruire, je ne voulois suivre d'autre règle que mes penchants ; et souvent, me les reprochant malgré moi , j'aimois alors à me flatter que si je m'égarois , c'étoit moins ma faute que celle du destin. Revenu de cette erreur, et convaincu que je suis libre, cette counoissance me devient aujourd'hui d'autant plus précieuse, qu'elle m'assure l'usage de ma raison qui peut seule me conduire sûrement vers le bonheur , ou m'en rapprocher.

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