‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 51 sur 76 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

De l'unique source de toute perj'eclion ou de L'être infiniment parfait.

I. Après m'être assuré que c'est dans un ou plusieurs êtres nécessaires que je dois trouver la source de tout ce qui est en moi , je demande maintenant si je dois reconnoître effectivement plusieurs créateurs, plusieurs êtres nécessaires, immuables, indépendants et éternels, où si cet être suprême est unique.

Nous concevons , par l'être nécessaire , celui qui existe par une nécessité absolue, c'est-à-dire entière et parfaite {dêf. 4 , c. it , 1 , 2 ef 3 ) , en sorte qu'on ne peut en supposer la non-existence sans contradiction ; car si l'on peut sans conti-adiction assurer que cet être pouvoit ne pas exister, il ne renfei'me donc plus dans son idée l'existence nécessaire, et il n'est plus conçu que comme un être contingent. Cela posé , l'unité de l'être suprême est une conséquence naturelle de la nécessité de son existence (5me dêf.).

En effet, il répugne de la manièi-e la plus formelle que l'on puisse supposer deux ou plusieurs natures différentes qui existent par elles-mêmes, né-

cessa ircmcnl cl intlcpendamnicnl (i); car, cliacuac (le ces iialuros clanl iiKlcpciulanlc de l'aixtrc, ou peut foi'L bien supposer que chacune d'elles existe toute seule , et il n'y aura pas de contradiction à imaginer que l'autre n'existe j)as, d'où il s'ensuit que ni l'une ni l'autre n'existera nécessairement.

Tl. 1 . Je dois conclure de là, ainsi que de tout ce ([ne j'ai déjà dit , lo que rien n'est plus absurde qu(î l'opinion de deux principes indépendants et existants par eux-mêmes, savoir, Dieu et la matière, ou des deux principes inventés par les manichéens, qui faisoient de l'un l'auteur du bien, et de l'autre celui du mal (c. il, IV);

2. 20 Que l'opinion de Spinosa est la chose du monde la plus déi-aisonnable. Sous prétexte (2) que

(i) Clarke, De l'Existence de Dieu, 7e proposit., dans l'extrait lies écrits publiés pour la fondation de Bayle. Ouvrage traduit de l'anglois , par M. Giljjcrt Burnet.

(2) Spinosa , ElJi. , part, i , propos, vi. Una subslanlia non potest vrodiici (ib aliâ ; prop. i4 -, prœler Deuin , nulla dari , nenue concipi poLest substantia.

Fouv bien connoître le peu de solidité de toutes les démonstrations de Spinosa, il suffit de faire attention à deux choses : la première, c'est que ses définitions sont ambiguës. S'il ne faisoit que s'écaitcr du sens que l'on attache pour Tordinairc à certains termes, cela ne suffivoit pas pour faire rejeter ses preuves. Il est permis , en toute rigueur, à un géomètre d'appeller cerc/e un </'/a/j^Ze , quoiqu'il soit beaucoup plus naturel d'appellor triani^le ce que l'on a toujours nonimé anisi ; mais il

( »97 ) l'être l'xislaiiL ])iir lui-mèiiu' doit être utiiqne , il conclut que l univers entier et tout ce qu'il renferme n'est qu'une seule substance , uniforme , éternelle , inci'ééeet nécessaire (Voy. ce qui a été dit c. ii, Jll,

faut du moins que l'idc'e de cette figure, ayant été une fois clairement déterminée sous le terme de cercle, ii ne reste plus d'équivoque à cet égard, et qu'on sache à quoi s'en tenir. Or , il s'en faut bien que Spiuosa ait observé cette règle : par exemple, dans la première partie de son Ethique, 4™*-' définiliou, il dit : J'entends par atti'ibut, ce que l'entendement aperçoit de la substance, comme constituant son essence. Spinosa a-t il protendu par cette définition distinguer l'attribut et la substance, ou a-t-il prétendu les confondre ? Par la définition sixième et la proposition neuvième , il paroît les distinguer en effet; car il y parle de plusieurs attributs * , et U n'établit dans son système qu'une seule substance. Mais , par l'axiome premier et la quatrième proposition , il confond la substance et l'attribut; car ii dit : Hors l'entendement, on ne peut rien ti'oui'er qui puisse distinguer plusieurs choses , si ce n'est, i o les substances ou {ce qui est la même chose, par ladé finition quatrième], leurs attr'ibuts;et i° leurs affections. Dans l'axiome premier il dit : Tout ce qui est , est en soi, ou dans un autre, c'est-à-dire selon les définitions troisième et cinquième, tout ce qui est , est substance ou mode. Or , puisqu'il distingue, par les définitions quatrième et cinquième **, l'attribut du mode, il faut donc confondre l'attribut avec la substance , comme il l'a fait réellement dans la qua-

• Définition sixième. JVnlends par Dieu un élrc absolumenl infini, r'est à dire une substance qui renferme une infinité d'atiribuls, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie.

Spinosa explique celte définition, et dit que, par les termes d'absolument infini, il n'entend pas ce qui est seulement infini dans son genre.

" La quatrième définition est citée quelques lignes plus haut. Voici la cinquième : Ventends par mode les alTeclions de la substance , nu ce qui est dans une aune chose par laquelle aussi il est conçu.

et dans le discours préliminaire, 4)- H auroil inliuiment mieux raisonné , s'il avoil conclu tout le con-

tiième proposition que nous venons de citer, et dans un des corollaires de la proposition quatorzième. Cependant , selon lui , la pensée est un attribut de Dieu , l'étendue est un autre attribut de Dieu (première et deuxième propositions; deuxième partie), et il admet encore une infinité d'attributs qu'il n'explique nulle part. Voilà donc plusieurs attributs qui formeront plusieurs substances; ce qui détruit, comme nous l'avons déjà observé, tout son système. Tant il est vrai que les ambiguités de Spinosa n'ont fait que l'entraîner lui-même dans une suite de contradictions.

Il semble cependant que cet auteur se soit aperçu des embarras où il s'étoit jeté ; car dans le scholium de la dixième proposition , ii tâche de prévenir la difficulté qu'on a droit de lui opposer. Mais la démonstration de cette même proposition, et le scholium qu'il y joint, ne font que rendre plus sensible le vice de ses raisonnements. Ondiroit presque qu'il ne cherche qu'à tourner autour de ses propres définitions, et à s'envelopper dans l'obscurité des termes , pour se dérober aux objections qu'il prévoit qu'on pourra lui faire. Voy. Hook, Principia rel. nat. , p. 208 et 209; avec les définitions, p. igS et 196.

Qu'on examine la troisième définition de Spinosa , on trouvera encore , relativement aux conséquences qu'il prétend en tirer par la suite , le même défaut d'ambiguité. J'entends, ditil , par substance ce qui est en soi, et ce qui est conçu par soimême, c'est-à-dire, ce dont la conception n'a pas besoin de la conception d'une autre chose dont elle doiue être formée. Cette définition a deux sens : l'un qui est le sens ordinaire, c'est qu'on entend par substance ce que l'on considère comme ne subsistant pas dans un autre sujet , mais comme étant soimême le sujet de tout ce que l'on y conçoit; l'autre, qui est absolument nouveau, et il paroi t que c'est celui de Spinosa ,

( >91> ) iraiiH;; car, jmi.snui' loulcs les dioscs du juoiidc sont Iri's ilillcinilcs li;s iiucs tlos aulivs, (|ii't'lles

»'\'St ilV'iitcnclie par cire en soi, n'avoir pas bo.soiii cl'uno cause |iour exister , c'cst-à-dirc, en un mot, exister par soi-même. Aussi a-t-il substitué ces derniers termes dans la démonstration de la seconde proposition j car il dit dans cet endroit; suii'ant la définition troisième, cluiqne substance doit exister et être conçue par elle-même.

Or, en admettant ce dernier sens , qui paroît d'abord le plus tavorable à Spinosa , et qu'il auroit dû seulement déterminer plus clairement , tout son système se réduit à rien , pour peu qu'on ait soin, comme on doit le faire, de substituer la même idée à la place du mot suôslance dansions les endroits où ce terme se rencontre. Ainsi , dans la sixième proposition , il dit qu'une substance ne peut pas être produite par une autre substance ; c'est comme s'il disoit qu'un être nécessaire ne peut pas être produit par un être nécessaire ; nous l'avouons , mais il ne s'ensuivra pas qu'un être souverainement parfait, ne puisse produire hors de lui des êtres imparfaits.

La deuxième cause des erreurs de Spinosa , c'est l'ambiguité de ses axiomes ; nous avons déjà cité celui-ci : Tout ce qui est , est en soi ou dans un autre; on retrouve dans ces termes être en soi , la même équivoque que nous avons fait observer ci-dessus dans la définition de la substance.

La quatrième ne mérite pas moins d'attention. Pour nous eu convaincre, remontons jusqu'à cet axiome par les conséquences que notre auteur en a tirées j et , pour cet effet, clioisissôns la démonstration du principe fondamental de tout son système.

Une substance ne peut pas en produire une autre. (Voyez le P. Tournemine, Réflexions sur l'alliéisme , dans l'ouvrage de Fénelon , sur VExistcnce de Dieu. ) Spinosa en conclut 'ju'unc seule substance existe, et qu'il ne peut y avoir d'aulnr

onL des caractères bien marqués de mutabilité et de dépendance, qu'elles sont revêtues de qualités

Dieu que Vcireunwerscl^ l'u/u\'e/.$. Jeu'examine plusici ce que Spinosa entend par le mot de substance. Que ce soit un être lu'cessairc, comme nous avons cru le remarquer, ou que ce soit s<Hilement un être qui n'a pas besoin d'être inhérent à un autre sujet pour exister, peu m'importe; tout mon objet est de faire voir que sa proposition , qui est la sixième de la première partie de son Ethique, ne porte sur rien.

En voici la démonstration fidèlement traduite. Il ne peut y avoir dans la nature deux substances de même attribut , par la proposition cinquième , c"" est-à-dire qui aient quelque chose de commun, par la proposition deuxième, donc, par la proposition troisième , l'une ne peut pas être produite par l'autre.

Cette prétendue démonstration est formée de trois propositions ; la deuxième est conçue en ces termes : Deux substances dont les attributs sont différents, n'ont rien de commun ; je ne m'arrêterai pas à l'examen de cette proposition. La troisième est telle : Deux choses qui n'ontrien de commun nepewent être la cause Z'u«e(/eZaMt7-e.La preuve de cette dernière proposition est ce qu'il y a de plus remarquable : Si deux choses n'ont rien de commun , donc elles ne peut^ent se conciivoir l'une par l'autre , par le cinquième axiome * , et pur conséquent U une ne peut être la cause de l'autre, parle quatrième axiome **•

Levons d'abord les équivoques. Qu'entend Spinosa par nat'oir rien de commun? Il n'entend pas, sans doute, n'avoir aucun rapport: sa démonstration seroit risible et identi<{uc. Voici ce qu'il prétcndroit prouver : De deux choses qui n'ont pas même le rapport de cause et d^ effet , l'une ne peut pas être cause de l'autre.

• Cinquième axiome : Les clioBcs qui n'ont rien de commun entre elles ne peuvent se .onceToir l'une par l'autre , ou la conceptiou de l'une ne renferme pas la conception île l'iiutrc.

• ■ Quatiilimc axiome. La connoissauce de l'effet dépend de la ccnnoissance de la cause , ri renferme celle connoissauce.

très diverses , tant en elles-mêmes que clans les fins particulières auxquelles elles se rapportent, et

Il est assez clair que ce raisonueincut ne mène à rien. Il y a donc tout lieu Je croire que n'avoir rien de commun^ siijnific, selon Spinosa, n'être pas de même nature; et c'est ce qu'il exprime en eflet dans la démonstration que nous avons rapportée eu premier lieu , par ce langage singulier , n'être pas de incme attribut.

Autre équivoque. Qu'entend - il par être conçu l'un par fautre ? ou , selon l'axiome quatrième , par être connu l'un par l'autre? que l'un fait naître l'idée de l'autre , ou bien que ruii fail parfaitement connoître l'autre? Quoi qu'il en soit, répondons lui selou les deux explications de ces ternies.

S'il prétend que l'effet connu doit donner une connoissanco parfaite et entière de la cause , on le nie et il ne l'a jias prouvé , ni ne le prouvera jamais. L'effet ne contient pas toutes les perfections de sa cause , nous soutenons même qu'il peut ne pas lui ressembler. En effet , par l'axiome premier de la deuxième partie de son £'<A/^Me, Spinosa établit que l'essence de l'homme n'enferme pas une existence nécessaire, c'est-à-dire^ ajoute-t il, quï/esf également possible que cet liomirie ou celui-là existe, ou n'existe pas. Si cela est , comme l'avoue Spinosa, il faut remonter à une première cause qui ait déterminé tel homme à exister ; et cette cause sera un être nécessaire . comme je crois l'avoir démontré d'une manièie non équivoque ( chap. ii, I, 2 et 3 ). Yoilà donc un effet produit par une cause toute différente, et qui devoit l'être nécessairement. Or nous avouons d'un autre côté que cette cause, qui est l'être nécessaire, ne nous est pas connue d'une conuoissance entière et parfaite. Au reste , sans remonter si haut, le mouvement étant connu comme effet , nous donne l'idée d'une force motrice qui en est la cause ; mais nous ne saurions dire précisément en quoi consiste cette force. En nu mot , nous connoissons qu'elle doit

qu'elles sotiL disli niellées les unes des aulres par ];i (liversilé de leurs modes, de leurs aLlribuLs essentiels, puisque LouL cela , dis-je , se reucoiiLre dans

exister pour produire son effet, qui est le mouvement, mais nous ne savons pas ce que celle force est en elle-même.

L'axiome sur lecjucl toute la démonstration roule, La connoissance de l'cJfeL dépend de la connoissance delà cause, ci rcn- Jcrine celle ccnnoissance , cet axiome, dis-je, n'est vrai que dans le premier sens : L'idée de l'effet fuit naître l'idée de la cause , et l'idée de la cause est relative à l'idée de l'effet , parce fju'il n'y a point d'effet sans cause , in de cause sans effet. L'effet fait cunnoitrc (jue la cause est, non pas ce au'elle est : la cause , connue comme cause , fait connoitre l'effet au moins comme possible.

Mais Taxiome pris dans ce sens, le seul propre et le seul véritable , est inutile à Spinosa. Deux substances de différentes natures peuvent être connues l'une par l'autre, non par leur ressemblance, puisqu'elles ne se ressemblent pas, non par leurs attributs , puiscju'tlles n'en ont pas de communs ; mais par le rapport de cause et d'effet qui est entre elles. Ces deux substances ne cessent pas d'être de dift'crentes natures , parce que l'une est cause de l'autre; on peut concevoir l'une par l'autre , quelque différentes qu'elles soient.

L^ne substance de différent attribut pourra donc être cause de l'autre ; il pourra donc y avoir deux ou plusieurs substances, dont l'une soit cause et les autres effets : ce qui détruit la sixième proposition , cette proposition fondamentale que nous avons rapportée ; Spinosa n'aura donc démontré en aucune manière qu'il n'y ait qu'une substance unique, que Dieu et l'univers soient la même substance. Donc tout son système, posé sur le fondement ruineux d'un axiome pris à contre-sens, est faux, dans le sens que cet auteur lui donne, est renversé dès qu'on a levé les équivoques.

( aoj ) les diverses choses dont le monde est composé , il est aisé de conclure qu'il n'y eu a aucune qui existe nécessairement et par elle-même, mais qu'elles dépendent toutes d'une cause extérieure.

3. 3« Puisque l'efifet ne peut être plus grand, plus excellent que sa cause {cix. 4) , c'est une conséquence nécessaire que l'être existant par luimême, et unie/ ue principe de toutes choses (dès qu'il est le seul qui trouve l'existence dans son propre fonds), possède dans le plus haut degré toutes les jierfections de tous les êtres qui existent ou qui peuvent exister; car il est impossible que l'efTetsoit revêtu d'aucune perfection qui ne se trouve aussi dans sa cause.

III. Je puis donc, par ce seul principe, considérer dès cet instant l'être existant par lui-même , comme un être absolument parfait , c'est- à-dire qui renferme dans son essence toutes les perfections possibles, et qui les renferme actuellement existantes dans leur plus haut degré (ci-dessus, c. ii, II). En effet, cet être suprême est nécessairement et immuablement tout ce qu'il peut être, étant même d'une contradiction manifeste qu'il lui manque quelque degré possible de quelque perfection que ce soit puisqu'alors ce degré, qu'on suppose possible, ne pourroit jamais exister , dès là qu'il n'y a qu'un seul être nécessaire, un seul principe, et que l'oii ne peut se donner ni donner aux autres un degré de perfection qu'on n'a pas [ax. 5); en un mot ,

Jès (|ii'iin cire ii(;c(;ss.iire ne j)Oul changer son étal ([ui lui csl esscnliel, ni parvenir, quanL à sapro^r(• llal.urc, à un dcvcloppcmeuL plus excellent que celui qu'il a actuellement, et d'une manière immuable dans lui-même (c. il, II, etc. i, amc corolL).

O souverain Etre (c. i, (hif. i) , mon ci'éateur et mon Dieu, être tout parfait, recevez le jiremier hommage que vous ait rendu ma raison ! mon cœur même, livré à de tout autres objets, vous avoiten <|uelque sorte oublié, mais tout servira désormais à me rappeller à vous, tout m'annoncera l'auteur de mon être , celui par qui tout vit et respire !

IV. Mais comment se fait-il , ô mon Dieu! qu'en vous appelant l'être tout parfait , il me semble dans cet instant que je n'en ai pas encore dit assez ? Hé quoi ! cette expression me paroît foible , lors même qu'elle doit tout renfei'mer ! Ah ! sans doute , il est une idée plus noble, plus grande, plus admirable encore , et qui marque davantage combien votre perfection est immense , combien ces degrés de perfection possible sont inépuisables dans vous , qui êtes leur principe; c'est l'idée de l'infini, de l'être infiniment parfait {déf. lo et ja).

Je ne parle point ici de cette notion confuse , de ce f^-ntôme que produit notre imagination par une addition continuelle du fini, et qui n'est autre chose que l'épuisement de notre faculté d'imaginer {d(^f. 11). J'avoue, d'un autre côté, que je ne saurois comprendre l'infini réel autant qu'il est intel-

( -loS )

liglble, puisqu'étant miiable , dépciidiuit , borné dans mes connoissances , snsccplible do nouvelles lumières, je dois reconnoître que mon intelligence est finie , et qu'elle ne saui'oit par conséquent égaler ce qui est intelligible à l'inlini. JMais si je ne puis en avoir une idée totale et parfaite, c'est-à-dire qui embrasse toutes ses propriétés, qui jiénètre, si j'ose m'exprimer ainsi, dans l'abîme profond de lout ce que l'infini peut renfermer en soi , de tout ce qu'il est en lui-même, cela ne prouve pas que je ne puisse en avoir aucune idée. Lorsque je jette un coupd'œil sur l'immensité des cieus, j'embrasse en quelque manière tout cet espace qui forme noire borizon , et il renferme néanmoins comme une infinité de mondes qui se dérobent à ma vue, et qui surpassent mon entendement.

De la simple connoissance des cboses à leur connoissance parfaite , la différence est extrême. Si l'essence de l'être infini doit me paroi ti'e incomprébensible , cela conclura-t-il contre son existence ? Il en est de ceci comme de nous-mêmes ; nous ne comprenons ni toute l'économie de notre corps, ni son union avec l'âme , ni la manière dont les objets affectent nos sens (i) : nierons-nous pour cela que nous ayons un corps, une ame et des sens ? En un mot , de toutes les choses qui nous sont les plus

(i) Voy. Je docteur Jean Hancock, Existence de Dieu^ 2««>« paît. , 2>ne scct., traduction de M. Buinet. ' •■' i'-îru/v

( aof) ) sensibles et les plus familières , il n'y en a aucune , pour ainsi dire, qui n'ait son point incompréhensible; nous apprenons même, par une étude exacte et profonde, qu'il n'y en a presque point dont nous connoissions l'essence , en tant que nous la considérons comme ce qu'il y a de premier dans l'idée d'un être , et d'où découlent toutes ses autres propriétés , ce qui n'empêche pas que nous ne soyons très surs qu'elles existent.

V. 1. Il reste donc à savoir si j'ai de l'infini réel une idée assez distincte pour qu'il soit vrai que je m'entende moi-même, et pour que je puisse appliquer cette qualité à un être auquel elle convienne en effet. L'idée distincte est celle qui nous fait non -seulement remarquer de la différence entre deux choses, mais qui de plus nous apprend à connoître et à désigner les marques qui distinguent une chose des autres ( liv. i , chap. i , dèf. lo).

2. Voyons si ces caractères conviennent à l'objet dont il s'agit. Je remarque , en premier lieu , que l'idée de l'infini j-éel et positif diffère tellement dans mon esprit de l'idée de tout autre objet, qu'il est impossible de me faire prendre aucune autre chose pour celle-là , pas même l'indéfini , comme nous le dirons dans un instant ; et , pour mieux m'en convaincre , j'observe que ce n'est que par la propriété qu'a mon arae d'apercevoir en elle cette idée de l'infini , que je puis

inc formel* vn gcnrral ccWii d'un être fini , celui-ci icnlcrinanl nécessairement quelque privation que l'autn' n'a j)as , ce que je ne puis l)i<,'n eonnoître, à prendre le litii ddiis loutc Irtcfuluc- tics objets aux-quels il peul s (ippliquer , si je n'ai déjà quelque idée de la réali.té j)leine et entière qui <;st opposée à toute négation; puisque les privations , les négations ne sauroient nous oll'rir (juoi que ce soit de visible ni d'intelligible, si nous n'avons déjà quelque idée au moins confuse des réalités dont elles sont l'absence [ax. 6).

3. Je me suis servi de ce mot en général, pour exprimer que je dois m^ettre quelque diflerence entre l'idée du plus ou moins grand que j'emprunte de la comparaison des objets entre eux^ et celle du fini pris dans toute l'étendue des objets auxquels ce terme peut convenir : il y a des grandeurs que nous ne pouvons mesurer, dont nous ne pourrions assigner , par conséquent, le plus ou le moins , par rapport à d'autres grandeurs à jieu j)rès semblables, et que cependant nous n'en concevons pas moins comme véritablement limitées en elles-mêmes, en les comparant avec l'idée de l'infini, qui nous donne celle du fini en général, de manière que celui-ci puisse s'appliquer même à ce qui devient inassignable.

4. En deuxième lieu , l'idée de l'infini est en effet si distincte en moi , que je ne puis me tromper aux marques qui me la font reeonnoî-

tro '^i). Jo clisccrnc très nettement ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas (a) ; je n'iicsite jamais à en exclure, de la manière la plus positive et la plus absolue , toute horne, toute négation, si ce n'est de ce qui pourroit rendre l'infini véritablement susceptible de limites. En un mot , son caractère distinctif, c'est une plénitude si parfaite que toute addition y soit impossible.

Qu'on me donne une chose finie aussi prodigieuse qu'on le voudra, qu'on fasse en sorte qu'à force de surpasser toute mesure sensible , elle devienne comme infinie à mon imagination , elle demeure toujours finie à mon esprit ; j'en conçois la borne , lors même que je ne puis l'imaginer ; je ne puis marquer où elle est , mais je sais clairement qu'elle est , et loin qu'elle se confonde

(i) Fénelon, Existence de Dieu , part. 2""=,chap. ii.

(2) Si vous me dites que l'infini est triangulaire, je vous répondrai, sans hésiter, que ce qui n'a aucunes bornes ne peut avoir aucune figure. Si vous demandez que je vous assigne îa première des unités qui composent un nombre infini, je vous répondrai aussitôt qu'il ne peut y avoir ni commencement, ni fin, ni nombre dans l'infini; parce que si l'on pouvoity remarquer une première ou une dernière unité, on pourroit ajouter quelqu'autre unité à celle-là, et par conséquent augmenter le nombre. Or un nombre ne j^eut être infini, lorsqu'il peut recevoir quelque addition , et qu'on peut lui assigner une borne, du côté où il peut recevoir un accroissement. Fénelon, Existence de Dieu , première part. , § 5o.

avec TinGni , je conçois avec cviJeiicc ({ii'cUc est encoi'e infiniment distinclo de l'iJcc i\nc j'ai de l'idée de l'infini véritable {déj\ 1 1 ) (i).

5. Que si on vient me parler d'indéfini , comme d'un milieu entre ce qui est infini et ce qui est borné, je répondrai que cet indéfini ne peut signifier rien de réel , à moins qu'il ne signifie quelque cbose de véritablement fini , dont les bornes échappent à l'imagination sans échapper à l'esprit; mais enfin tout ce qui n'est pas précisément l'infini, de quelque grandeur énorme qu'il soit , est infiniment éloigné de lui ressembler (2).

(i) Il paroît qu'on ue fait plus tant de difficultés de donner à l'infini des géomètres le nom plus exact d'indéfini ^ d'inassignable, ou d incomparable , comme l'appelle Lcibnitz. En cfl'et, cet infini, dit Voltaire, en parlant des calculs de Newton , n'est au fond que l'impuissance de compter jusqu'au bout, et la hardiesse de mettre en ligne de compte ce qu'on ne sauroit comprendre. Mélanges de littérature , d'histoire et de philosophie; Hist. de l'Inf. , chap. xxv.

{2) Je n'examinerai pas si l'on a toujours une idée aussi distincte de l'infini , que celle que nous venons d'observer , parce que ^ comme dit très bien le Père Tournemine, les preui>es les plus claires ne sont preuves que pour ceux qui s'y rendent attentifs. Or il en est de même de presque toutes nos idées j ajoutons encore que si l'on me demande comment un esprit borné tel que le mien peut avoir l'idée de l'infini , je répondrai, si l'on veut , dans cet instant, que je n'eu sais rien ; mais je ferai remarquer en même temps, que celui qui me fait une pareille question suppose lui-mcme la vérité de cette idée, et prouve assez qu'il en embrasse toute l'étendue.

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