CHAPITRE CINQUIEME
L'être nécessaire et unique source de toute perfection est revêtu de liberté et de choicc , c'est-à-dire quil trouve nécessairement et essentiellement dans lui-même une liberté entière et parfaite.
I. 1 . S'il est vi'ai que je sois doué d'intelligence et de l'aison , il n'est pas moins évident que je suis capable de clioix et de libex'té ; je puis abuser de ce don, et c'est une suite de l'imperfection attachée à ma nature, c'est un défaut de mon être qui est tel , qu'il n'y a rien en moi, si noble et si précieux qu'il soit d'ailleurs , qui ne puisse me devenir funeste ; mais, ce don , considéré selon ce qu'il a de plus excellent, c'est-à-dire selon le pouvoir simple de faire une chose ou de ne la pas faire , de faire celle-ci ou celle-là, en un mot, de choisit' entre différents partis, est certainement plus parfait en soi que ne le seroit une contrainte absolue. La faculté de se déterminer soi-même , prise dans un être souverainement intelligent et dont la science est toujours entière et parfaite , n'est plus que la faculté de choisir entre différents biens , parmi lesquels est compté pour beaucoup celui d'agir librement et sans être contraint dans ses
( ••'■^>7 ) opérations par une laUiliU' ([ui dôiioLcroiL pliuôt le sujol quo le maître.
Ce pouvoir n'est donc plus conen dès lors que comme une j^erlection réelle et sans mc'lange, comme la source de ce qu'il y a de plus excellent dans notre liberté, de ce qui nous relève si fort au-dessus des êtres qui nous envii'onnent , en un mot comme un attribut dont l'être absolument parfait, dont le créateur de l'univers ne sauroit être privé.
2. Si tous ses ouvrages étoient l'effet d'une action îiécessaire, nous ne jiourrions plus les concevoir ([ue comme des effets nécessaires [ax. i) , ou, si l'on veut, nos idées ne sauroient nous représenter d'une manière distincte rien d'arbitraire, c'est-àdire rien qui n'ait puêtre ou n'êti'e pas, être de telle ou telle manière, ou tous les êtres et toutes les manières d'être sans exception n'auroient rien qui ne lût déterminé nécessairement. Or, c'est ce que contredit évidemment le sentiment de ma liberté, ou l'idée que j'ai des actes qui en sont la suite (i).
3. Si je veux faire aussi quelque attention à tout ce qui m'environne, je ne puis m'empêcher d'y concevoir un très grand nombre de choses comme
(i) Si tout est asservi aux lois de la nécessité, dit très bien le P. Tournemine, de quel fonds nous vient la liberté dont nous jouissons? Nous la sentons trop évidemment pour en douter, et le témoignage de notre conscience réfute sans réplique les vaincs subtilités de Spinosa et de ses maîtres. Réficx. sur 1 athéisme .
essentiellement éloignées d'une nécessite absolue. Le mouvement lui-même (i), sa quantité, ses déterminaisons, les lois de lu gravitation , tout cela, dis-je, est parfaitement arbitraire, et pourroit être lout-à-fait différent de ce qu'il est aujourd'hui (2) {ci-dessus y c. Il, IV, 2).
II. Mais si l'être suprême est souverainement libre , comme il est en même temps nécessairement
(i) Clarke, çf prop,
(2) C'est ce qui fait dire à Leibnitz , dans sa Théodicée, § 345 : a J'ai découvert que les lois du mouvement qui se trou- « vent effectivement dans la nature , et sont vérifiées par les « expériences , ne sont pas à la vérité absolument démontra- « blés , comme seroit une proposition géométrique , mais il ne « faut pas aussi qu'elles le soient. Elles ne naissent pas entiè- « rement du principe de la nécessité.... Elles sont un effet du « choix, et de la sagesse de Dieu. Je puis démontrer ces lois de « plusieurs manières, mais il faut toujours supposer quelque a chose qui n'est pas d'une nécessité absolument géométrique, « de sorte que ces belles lois sont une preuve merveilleuse d'un et être intelligent et libre, contre le système de la nécessité «t absolue et brute de Straton et de Spinosa. s
Toute la philosophie de Newton, dit Voltaire, conduit nécessairement à la connoissance d'un être suprême qui a tout créé, tout arrangé librement. Car, si selon Newton (et selon la raison ) , le monde est fini , s'il y a du vide , la matière n'existe donc pas nécessjiirement , elle a donc reçu l'existence d'une cause libre? Si la matière gravite, comme cela est démontré , elle ne gravite pas de sa nature , ainsi qu'elle est étendue de sa nature : elle a donc reçu de Dieu la gravitation ? Si les planètes tournent en un sens plutôt qu'en un autre.
immuaMc , je dois |M'nsov que la volonté do ce souverain être, en ([ui tout est simple et Indivisible,
ilans un espace nou résistant, la main de leur crc'ateur a donc dirig(5 leurs cours on ce sens avec libertë absolue. Métaphys, ^ chap. i". «»
Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que Spinosa ne reconnoît rien de contingent dans la nature, que selon lui tout y est nécessaire ( Eth. , l'e part. , prop. 29, 36 ) , et cependant , comme nous l'avons déjà observé , il pose pour premier axiome , part. 2, que l'essence de l'homme n'enferme point une existence nécessaire, c'est-à-dire qu'z'Z est également possible que cet homme ou celui-là existe ou n'existe pas; c'est l'explication qu'il donne lui-même de son axiome. Or, que peut-on entendre par contingent, sinon ce qui n'existe pas nécessairement, ce qui peut exister ou ne pas exister ? Comment n'y a-t-il donc rien de contingent dans la nature, si l'homme est contingent? ( M. L. F. tom. I , chap. v, art. 3 ). Au reste, voici les raisons que Spinosa donne de cette assertion , qu'aucune chose ni aucune manière ifètî-e de cette chose, n'a pu être produite autrement , ni dans un autre ordre quelle a été produite ( prop. 29). Il dit premièrement que d'une nature infiniment parjaite , une infinité de choses doi- \'ent nécessairement procéder, dii'ersifiées en une infinité de manières (prop. i6 ) ; ce qui suppose évidemment ce qui est en question : prétendre qu'une semblable nature soit nécessitée d'agir en vertu d'une nécessité absolue , sans liberté et sans choix, c'est ce qu'on ne prouvera jamais par la considération de ses perfections naturelles , à moins que l'on ne suppose cet être parfait un agent nécessaire, ce qui est une pétition de principe. 11 dit secondement que s'il étoit possible qu'une cliose fut autre quelle n est , il Jaudroit supposer que lu nature de Dieu est sujette au changement. Cet argument de Spinosa. est peut-être encore plus foiblc que le précédent ; car comment prouvera-t-il c[ue la supposition d'un Dieu qui , conformément
( ■■^4o ) règle tout par un acte unique qui décide irrévocal)lemcnlde tout ce qui doit arriver en conséquence des lois qu'il établit; et, quoique les clioses qui sont l'objet de celle volonté s'exécutent successivement hors de lui , le décret duquel dépend leur exécution doit ne participer en rien à cette succession (i); il est arrêté et immuable (2). En un mot,
à ses décrets éternels et à sa sagesse infinie, crée diverses choses qui se produisent au- dehors dans les temps marqués par cette même sagesse, que cette supposition, dis-je, entraîne nécessairement après elle, que c'est un être dont la volonté et la nature sont sujettes au changement. Il dit enfin , que ceux qui nient que tout doive suii're nécessairement de la nécessité de la nature divine^ paroissent borner sa puissance ; car ils sont obligés d'avouer que Dieu conçoit une infinité de choses comme pouvant être créées, que cependant il ne pourra Jamais produire; car s'il pouvait créer tout ce qu'il conçoit , il cpuiseroit, selon eux , sa toute-puissance, et se rendrait imparfait (coroll. ad prop. 17 ). Cet argument , dit Clarke , est une pure vétille : c'est comme si ou prétendoit détruire l'éternité de Dieu , en disant que si toute durée possible n'est pas toujours actuellement épuisée , jamais elle ne pourra être tout épuisée. En effet, si le pouvoir de Dieu est infini , il est donc toujours inépuisable dans sa source ainsi que dans ses effets j et cependant tous les êtres qui n'existeront jamais n'en seront pas moins possibles, puisque l'être suprême aura eu le pouvoir et la liberté de les choisir parmi tous les autres , pour faire qu'ils existent. (i) Formey , Mélanges philosoph.
(2) Piien n'est si difficile que de concilier la nécessité d'être el l'immutabilité avec une liberté proprement dite; la même difficulté, et plus grande encore, retombe sur Spinosa et sur
nieii ayant voulu librement, rlo toute éternité, l'existence ou l'anéantissement do certains êtres , cette existence commence ou linit au terme qui lui a été assigné , sans qu'il en résulte aucun nouvel
tous ]cs atln'es qui admettent un perpétuel chanijement de modes dans une matière nécessaire. Pour nous, nous ne reconnoissons point de variation dans Dieu , mais nous ne saurions expliquer coinment une détermination libre , qui semble devoir être une modification contingente, peut appartenir à un étve qui trouve tout en lui par une nécessité de nature pleine et absolue. Cependant il me semble qu'il n'y auroit point d'absurdité à dire que ce même être qui trouve nécessairement en lui tout ce qui lui est propre , y trouve aussi nécessairement, par la perfection de sa nature , une détermination qui est telle précisément , parce qu'il veut sans cesse qu'elle soit telle , en sorte que s'il ne vouloit pas de toute éternité qu'elle fût ce qu'elle est en effet, ou qu'il la voulût absolument contraire de toute éternité , elle seroit autre qu'elle n'est. Au reste nous rencontrons à chaque pas de semblables mystères. Les géomètres démontrent que la diagonale d'un carié est incommensurable avec les côtés du même carré, et il leur est bien impossible d'expliquer en aucune manière comment il peut se faire que cela soit ainsi. Lorsque deux vérités sont toutes deux démontrées, je ne vois d'autre parti à prendre que de les croire, d'autant mieux que la contradiction qui paroît s'y trouver a toujours quelque chose d'obscur et de mystérieux , qui nous annonce que ce n'est que l'ignorance où nous sommes du moyen terme par lequel elles sont liées , qui fait que notre esprit est en quelque sorte effrayé de l'opposition apparente qui est entre elles : il faut ^ dit très sagement un de nos génies les plus célèbres , tenir fortement les deux bouts de la chaîne , ffuoKjuon ne voie pas toujours le milieu par où l'enc/uiinement
se continue. .