CHAPITRE TROISIÈME
Sur l'évidence qui naît du Sentiment intune.
I. Pleinement instruit de l'autorilé que doit avoir sur mon esprit cette sorte d'évidence qui est pi'oduite par mes idées, il me sera peut-être plus facile maintenant de déterminer le jugement que je dois porter de celle qui naît du sentiment in- Lcricur {déf. 22 et 2 3) , c'est-à-dire de ce témoignage secret que l'ame est forcée en quelque manière de se rendre à elle-même sur son état.
Je ne m'arrêterai point ici à examiner si j'éprouve sur certains objets une semblable disposition. Je ne puis douter, lorsque je rentre en moimême, que je n'aie ce sentiment intime touchant ma pensée , mon existence. La conviction secrète où je suis à cet égard est telle que rien n'est capable de la faire cesser, et en voulant même supposer le contraire , je ne pourrois que me contredire à chaque instant malgré moi.
Au reste, la même remarque que j'ai faite sur l'évidence des idées a lieu par rapport au sentiment intérieur. Ce n'est que par lui que je puis apprendre si j'ensuis affecté, et comme il faudroit encore remonter ici de progression en progression,
sans jamais arriver au terme , je dois reconnoîlre qu'il est de sa nature qu'il soit à lui-même la |»i-(uvc de sou existence.
Mais, pour m'assurer que ce sentiment ne sauroit m'induire en erreur , il me suffira d'observer que par cela seul que je le conçois distinctement et nécessairement comme un témoignage secret , intérieur, ])ris dans l'arae même, en tant qu'elle se trouve forcée de s'avouer en quelque sorte qu'elle est modifiée de telle ou telle manière, qu'elle pense, qu'elle existe, qu'elle souffre, qu'elle veut, qu'elle désii'c; par là , dis-je, je le conçois de la manière la plus distincte , comme étant lié intimement et nécessairement à l'état actuel de l'ame; en un mot, comme étant l'expression de son état , comme faisant partie de son état même; d'où {ci-dess. c. II, II. ) je conclus que ce sentiment ne me trompe pas, et que, lorsque mon ame sent qu'elle pense, qu'elle existe , qu'elle souffre , qu'elle désire , c'est qu'elle pense, existe, souffre , et désire en effet.
II. Disons-le même : qui est-ce qui fait que j'aperçois en moi cette idée qui , liée avec telle ou telle autre , me conduit à une découverte , à une ojiération sûre et infaillible ? En un mot , par où connoissons-nous nos perceptions les plus distinctes, si ce n'est par ce sentiment là même ? Si je ne me rendois pas témoignage de mes idées ])ar la réflexion, si je ne sentoi? pas que je les
( ^7 ) ai , el que je fusse privé de cette conscience qui me les lait reconnoître , bien loin de pouvoir les discerner les unes des autres, les rapproclier, les combiner, elles seroientàraon égard comme si elles n'existoient pas.
Concluons donc encore une fois que ce seroit contre les perceptions, contre les notions de mon esprit les plus distinctes, si j'osois tenir pour suspecte cette seconde sorte d'évidence que forme le sentiment intime, et craindre qu'elle ne fût qu'une pure illusion (i).
(i) Mais, pouiToit-on dire , n y a-t-il pas en effet des illusions réelles formées par le sentiment intérieur, et qui remplissent ceux qui y sont livrés d'une persuasion aussi intime que le principe le plus évident? Telle sera, par exemple , selon quelques philosophes , rillusion d'un homme qui s'imaginera que sa volonté est la cause efficiente des mouvements de son corps, qu'elle remue immédiatement ses bras et ses pieds toutes les fois qu'il le juge à propos. Un homme a par devers lui le fait et l'expérience, qui déposent d'une manière incontestable ; il n'y a pas d'instant où il ne puisse donner des preuves authentiques de la faculté qu'il a de se mouvoir dans un sens plutôt que dans un autre. Tout cela est vrai, mais où est ici la preuve de sentiment à laquelle tout homme qui voudra admettre l'influence réelle et physique de l'ame sur le corps , puisse en appeler ? ou est l'expérience à cet égard? Sur quoi se trouvera-t-il comme forcé de se rendre en secret une sorte de témoignage à luimême? que sent-il? qu'éprouve- t-il ? qu'il veut, et que ses organes agissent après qu'il a voulu. Mais oseroit-on dire que qui ce soit sente ce passage , ce nœud entre la détermination de
( ^H ) J'amc cl If iiioiivciiiciit du corps? En croyant mouvoir mes membres par l'action de ma volonté , je crois ce que je ne sens pas, je mets une conjecture à la place d'un fait. *
Il en est de même de cette illusion qui semble quelquefois nous faire dire en songe que nous veillons. Car nous ne saurions prc^tondre , en sortant du sommeil , que ce que nous avons dit en dormant , ou plutôt que les questions que nous nous sommes faites à nous-mêmes, aient été accompagnées de ce sentiment intime qui fait naître ensuite dans nous une conviction si forte , si permanente de notre état présent , et qui nous le fait distinguer si clairement de celui qui l'a |)récédé. Il ne faut pas confondre un jugement vague, incertain, avec la force invincible du sentiment intime.
MéljugPl ]iliilusi>|ih. (le Foliiii-y, tom. l , ]);ig. jo.
CH/VPlïllE QUATRIEME.
Pc la certitude par rapport aux objets extérieurs et inunédiats de nos sensations.
1. Après le premier examen surréviilencc, jeme trouve naturellement porte à considéi-er les objets (|ui semblent m'cnvironnei* de toutes pai'ts; mais la véllexion ne sert ici qu'à m'arrêter malgi'é moi , en me laissant apercevoir de tous côtés des changements, des contradictions qui me forcent de suspendre mon jugement.
Le même objet placé dans un auti-e lieu et sous un jour différent, change de grandeur, de figure, de couleur; je suis certain que je le vois , et cependant il arrive quelquefois que je ne le trouve pas où jecroyois le voir, et qu'il n'existoit en quelque sorte que par l'idée qui s'en étoit formée dans mon esprit (i). Ne me seroit-il donc pas peinnis de douter si ces corps , ces étendues que je crois apercevoir , dont les unes se meuvent et les autres sont immobiles autour de moi, si mon corps même, c'est-à-dire cette étendue qui paraît m'être pi-opre, que je crois faire agir comme il me plaît, dont il me semble que les organes sont frappés par des
^ij F»?iiclon, OE uvres philosophiques ^ 2»» paît. , ch. i.
( 3o ) obifls ciléricurs, cl dont les mouvcmculs iiic c;uiseut de la douleur ou du plaisir; eniin, si tous ces hommes qui me paroissent en société avec moi , ,Tui me communiquent huirs ])cnsées , et qui sont attentifs aux miennes; si tous ces êtres, dis-je , ont quelque chose de réel, ou plutôt s'ils ne sont i)as une pure illusion qui se passe tout entière audedans de moi seul, et, pour tout dire en un mot, si je ne suis pas seul toute la nature ?
Étonné, effrayé de ce doute , il me semble déjà, lorsque je me replie tout entier sur moi-même , me ti'ouver comme placé dans un vide immense , et n'apercevoii» de tous côtés que la plus affreuse solitude; mais lorsque je viens cependant à ouvrir les yeux (ou que je crois les ouvrir), à étendre la main, à prêter l'oreille, toute ma philosophie m'échappe, et je suis tenté de regarder mon incertitude comme une extravagance. Arrêtons-nous cependant et ne formons notre jugement que d'après des notions exactes et précises.
II. 1. Premièrement, je remarque (i) que les sensations , les impressions qui me paroissent produites parles organes corporels, ne se forment pas toutes seules en moi , puisqu'avantde m'être transporté dans un climat fort éloigné , je ne connoissois pas, par exemple, le goût de cette liqueur
(i) Locke, Essai sur l'entendement humain, liv. IV. cli. xii.
( 3. ) qui 110 se trouve poiul ici , et que jamais je ne saurai si j'aime mieux les anauas (jue les ligues , avaut (jued'aljer dans l'eaclroiL où est, ce fruit, pour en goûter réellement; d'où il est aisé de conclure ([ue ces perceptions, ces sensations , sont produites par des causes extérieures (i).
2. En second lieu, je sens très bien en moimême la diirérenee qui se trouve entre contemjder le soleil, selon que j'en ai l'idée dans la mémoire, et le regarder actuellement. Deux choses dont la perception est si distincte dans mon esprit, que
(i) Quelle nécessité y a-t-il , ilit le P. Mallebranche, qu'il y ait des corps au dehors , afin qu'il s'excite des mouvements dans notre cerveau ? Le scjnmeil , les passions, la folie, ne produisent-ils pas de ces mouvements , sans que les corps de dehors y contribuent ( Recherche de la i'érilé , loni. IV, pag. 23 ) ? Je réponds à cela qu'il ne s'agit pas de savoir s'il ne peut s'exciter des mouvements dans le cerveau, sans qu'il y ait nécessairement dts corps au dehors, mais seulement si ce sont eux qui contribuent en effet à les exciter. Or ce qu'ajoute le P. Mallebranche, pour établir le contraire, n'est rien moins qu'évident , comme on peut le prouver par la première réflexion de Locke , d'apiès laquelle on répondra que ce n'est pas Tiiiiquement l'agitation où nous sommes dans l'ardeur de la fièvre qui fait que nous nous retraçons toutes sortes d'images corporelles , mais qu'à cette cause, qui n'est qu'occasionnelle , il faut joindre l'impression réelle qui nous est restée de mille objets sensibles que notre imagination rapproche , étend ou diminue, mais dont nous aurions aussi peu d'idées si nous ne les avions jamais vus , et s'ils n'avoient jamais existé, qu'un aveugle-i'é en a des couleurs.
( 3. ) p<'U Je mes idées soûl plus dislineles l'une tle l'autre. Il est donc vrai de dire qu'elles ne sont nas toutes deux un efîct de ma mémoire , ou des productions de mon propre esprit, mais que la vue actuelle du soleil est produite par une cause qui existe hors de moi.
3. Il en est de même du sommeil et de la veille : je distingue tellement ce qui n'est point un songe d'avec ce qui n'a été qu'une illusion passagère, qu'il ne me faut qu'un peu d'attention pour ne pas confondre ces perceptions confuses, obscures, ces idées vagues, incertaines, peu liées, peu suivies, qui se détruisent, qui s'eiïacent mutuellement, et se perdent les unes dans les autres, avec ces pensées fixes , nettes et précises ( f^oy. la note ci-dess. ch. m , II ) , ce sentiment intime d'où naît la conviction où je suis de mou état présent, ces jugements formels, ces sensations, ces perceptions constantes , et dont mon ame libre et dégagée des liens où la tient le sommeil, peut juger par difîereuts rapports.
4 . En troisième lieu , les différentes impressions que nous éjirouvous k l'occasion des objets qui pal'oissent hors de nous , se rendent en plusieurs cas témoignage l'une à l'autre sur l'existence de ces mêmes objets. Ma vue semble me dire qu'il y a à deux pas de moi du feu; mais je puis le sentir, si je doute que ce soit autre chose qu'une simple imaai nation.
5. J'observe également ([u'eii mellanf, par écrit ces mêmes réllexious , je puis eliuugev Jes aj)pa- HMiees du papier, et, eu Iraeaut des leLlri^s , dire d'avance quelle nouvelle idée il présenlera à l'esprit le moment d'après, par quelques traits (jue j'y ferai avec la plume; mais j'aurai beau imaginer ces traits, ils ne paroîtrout pas , si ma main demeure en repos; et ces cai-actères une fois tracés sur le papier, je ne puis plus éviter de les voir tels qu'ils sont, c'est-à-dire d'avoir les idées de telles ou telles lettres que j'ai formées, d'où il suit visiblement que ce n'est pas un jeu de mou imagination , puisque je trouve que les caractères qui ont été tracés selon la fantaisie de mon esprit^ ne dépendent plus de cette fantaisie, et ne cessent pas d'être, dès que je viens à me figurer qu'ils ne sont plus; mais qu'au contraire, ils continuent de m'affecter constamment et régulièrement, selon la figure que je leur ai donnée. Si nous ajoutons à cela que la vue de ces caractères fera prononcer à un autre homme les mêmes sons que je m'étois proposés, avant de les leur faire signifier, je n'aurai pas grande raison de douter que ces mots que j'écris n'existent réellement hors de moi , j^uisqu'ils produisent cette longue suite de sons réguliers dont mes oreilles sont actuellement frappées, lesquels ne sauroient être un effet de mon imagination, et que ma mémoire ne pourroit retenir dans cet ordre.