TOME I
Je conclus ('gaiement par toutesces raisons l'exislencc (le luou proj^ie corps, (;l celle enfin de tous les objeLs ([iii me sont connus par ce rapport (les sens, soutenu des observations prcjcises et invariables de mon esprit. C'est de là que naît cette première cspî;ce de certitude à laquelle je me sens d'ailleurs port(3 si invinciblement à acquiescer, que je ne pourrois m'y refuser sans me contredire à chaque instantmoi-même par toutes mes actions, ])uis(iu'à m'en tenir au sentiment intime de ce qui se passe en moi , je serois toujours obligé' de convenir que c'est du plus ou du moins de précaution que je prends touchant les choses qui me paroissent certaines, que d(?pendent très souvent les impressions agréables ou douloureuses que j'éprouve (i).
(i) Je crois qu'il nous sufiit, pour ne rien dire ici que de vrai, de bien distinguer la certitude d'avec l'évidence, comme Ta fait d'Alemljert. Ce sont deux genres de connoissances dont l'une ne sauroit nous conduire bien clairement à l'autre , du moins tant qu'on ne s'est pas assuré par le secours des idées purement intellectuelles de l'existence d'un être infiniment parfait , et qui par conséquent ne sauroit nous tromper , c'est-àdire qui ne sauroit produire ou permettre en nous des illusions qui soient nécessairement telles à notre égard , par notre penchant naturel à les recevoir, et par un certain accord qui se trouve entre ce même penchant et notre raison , en tant que ses actions servent à le confirmer. LcP. Mallebranche, qui n'auroit pas cru la réalité des objets corporels , si la foi ne l'en avoit assuré, va jusqu'à convenir que la différence qu'il y. a entre
( 35 ) ni. Convenons cependant qu'il y a une très grande diUérenee entre l'évidence et la certitude, en ce que l'évidence a pour objet des vérités absolues et nécessaire; par exemple , cette pro|K)siiiou : Tout cercle est rond, est absolument vraie, puis-
Ics qiialitt'S sensibles et les corps , c'est que la raison corrige J)icn plus dillîcilement les impressions ou les jugements naturels qui ont rapport à Yexistence des corps *. Il auroit pu avec vérité en dire davantage , et reconnoître que non-seulement la raison est impuissante à corriger les impressions que nous éprouvons relativement à ce dernier objet , mais même qu'elle sert encore à en affermir l'autorité, comme nous le disions il n'y a qu'un instant, et comme me le prouvent les réflexions que nous avons tirées de VEssai philosophique sur Ventendement humain. S'il avoit été jusques là, il me semble que l'existence de Dieu une fois admise, la conséquence qu'il en auroit pu tirer auroit été assez évidente pour n'avoir pas besoin d'amener à son secours la révélation **. Quoique cette note soit déjà un peu longue, je ne craindrai pas cependant d'ajouter ici ce que dit sur l'autorité des sens, le célèbre auteur du Discours préliminaire de l'EncYcLopédie , attendu que c'est là , à ce qu'il me semble ( en y joignant les observations de Locke), tout ce qui peut se dire en effet de plus raisoùnable sur cette matière , lorsqu'on ne fait encore que d'entrer dans l'examen des premiers principes de nos connoissances. k La prcjnière chose que nos sensations nous apprennent , dit M. d'Alcmbert, et qui même n'en est pas distinguée , c'est notre existence ; d'ôft il suit que nos premières idées réfléchies doivent tomber sur nous , c'est-à-dire sur ce principe pensant qui constitue notre
' Reekerchts de la vrrilc . loni. IV , 6^ éclaiicissemenl fur le ipr Wvf . ■*• Vov. le Dii-iloiinairr tir Tréi >nir , au mot (onrs.
( 3(> ) (fu'on ne peutolcr du cercle la rondeur sans détruire ce qui le constitue nécessairement; mais il n'en est pas de même à l'égard de la certitude ; car je |)uis tlire certainement : voilà un arbre, quoi- (ju'absolument et rigoureusement parlant, ce pût
nature , cf qui n'est point différent de nous-mêmes. La seconde connoissance que nous devons à nos sensations est l'existence des objets extérieurs , parmi lesquels notie propre corps doit être compris, puisqu'il nous est , pour ainsi dire, extérieur , même avant que nous ayoiis démêlé la nature du principe qui pense en nous. Ces olîjcts innombrables produisent sur nous un effet si puissant, si continu, et qui nous unit tellement à eux , qu'après un premier instant, où nos idées réfléchies nous rappellent en nous-mêmes , nous sommes forcés d'en sortir par les sensations qui nous assicirent de toutes parts, et qui nous arrachent à la solitude où nous resterions sans elles. La multiplicité de ces sensations , l'accord que nous remarquons dan» leur témoignage , les nuances que nous y observons, les affections involontaires qu'elles nous font éprouver, comparées avec la détermination volontaire qui préside à nos idées réfléchies et qui n'opère que sur nos sensations mêmes, tout cela forme en nous un penchant insurmontable à assurer l'existence des objets auxquels nous rapportons ces sensations, et qui nous farcissent en être la cause, penchant que bien des philosophes ont regardé comme l'ouvrage d'un être supérieur , et comme l'argument le plus convaincant de l'existence de ces objets. En effet, n'y ayant aucun rapport entre chaque sensation et l'objet qui l'occasione , ou du moins auquel nous la rapportons , il ne paroît pas qu'on puisse trouver, par le raisonnement, de passage possible de l'un à l'autre : il n'y a qu'une espèce d'instinct , plus sûr que la raison même , qui puisse nous forcer
vive sIinploiiKMiL un objet qui lui ressemblai; je (lis rigoureusemeiiL parlant, parce que si cela arrivait etl'ectivement daus l'ordre général, il n'y aui'oit plus alors à notre égard d'impressions constantes et invariables, à moins d'une erreur universelle que tout ce que nous avons dit à ce sujet ne nous permet pas de soupçonner.
2. En second lieu, j'ai reconnu, il n'y a qu'un instant, que c'étoit du rapport des sens, soutenu des observations précises et invariables de l'esprit que naissoit la certitude. En effet, je dois convenir qu'à parler exactement (i) , le jugement de la vé-
à franchir un si grand intervalle , et cet instinct est si vif en nous , que quand on supposeroit pour un moment qu'il subsistât pendant que les objets extérieurs seroient anéantis , ces mêmes objets reproduits tout à coup ne pourroient augmenter sa force. Jugeons donc , sans balancer , que nos sensations ont en efl'et hors de nous la cause que nous leur supposons, puisque l'effet qui peut résulter de l'existence réelle de cette cause, ne sauroit différer en aucune manière de celui que nous éprouvons : et n'imitons point ces philosophes dont jiarle Montaigne, qui, interrogés sur le principe des actions humaines, cherchent encore s'il y a des hommes. Loin de vouloir répandre des nuages sur une vérité reconnue des sceptiques mêmes lorsqu'ils ne disputent pas , laissons aux métaphysiciens éclairés le soin d'en développer le principe, etc. s Tom. 1er, pag. 6 et suiv. des Mélanges de lUlêrature , d'Iiisloiic et de phi~ losophic.
(i) Art de penser, partie IV, cti;!}). i.
( 38 ) rilé, (M la règle poui'Ja (lisocriicr, ajiparlienL toujours moins aux sens qu'à l'entendement : parexemple , je n'ai jamais vu les étoiles que comme des corps dont la grandeur ne me paroissoit pas surpasser celle d'une très petite pièce de monnoie, mais en rapprochant et en comjiarant les observations constantes que j'ai faites sur d'autres objets qui étaient plus à ma portée, je deviens certain que ces mêmes étoiles sont infiniment plus grandes qu'elles ne le paroissent, parce qu'un corps diminue toujours à nos yeux de son étendue à proportion de son éloignement.
3. Au reste, il suit également de là que nous avons très grand tort, quand nous disons que nos sens nous trompent (i). Chacun de nos sens fait la fonction à laquelle la nature l'a destiné; ils s'aident mutuellement pour envoyer à notre ame, par les mains de l'expérience , la mesure des connoissances que notre être comporte : nous demandons à nos sens ce qu'ils ne sont pas faits pour nous donner. Nous voudrions que nos yeux nous fissent connoîtrela solidité, la grandeur, la distance, etc., mais il faut que le toucher s'accorde avec la vue, et que l'expérience les seconde. Si le P. Malle-
(i) Voitaiie , Éléments de philosoph. , ame part, chapitre. VII.
( ^9 ) Itraïuhc a\uil envisagé la nalurc ]Kir ce côté, il riîl allribué peul-olve moins d'erreurs à nos sens (i).
(i) Non is sum cfui (juidcjuid m'tletur , taie dicam esse quale videatur : Epicurus hoc \'idcrit et mulla alla. Mco autemjudicio , ita est maxiina in sensibus iferitas , si et sani et valentes sint , et oninia vcmoi'eantur quœ obsLant et impediunt ; itacjue et lumen mutari sœpe s'olumus et silus eartini reruni quas inlueinur ^ et intervalla aut contrahinius , aut didacimiis , miû Laqua Jacinius eo usqiie dum aspectus ipse fidcm faciat sui j'iidicii : qiiod idem fit in vocibus, in odore , in sapore, utnemo sit nostfûm, qui non in sensibus suis cujusque generis judiciunt requirat acrius ; adhibitd vero exercitatione , et ante quis est quin cernai quanta w» sit in sensibus. Cic. Acad. IV, chap. vu.
Ajoutons encore une réflexion très sensée que fait à ce sujet un auteur moins ancien : Injustum est exigcre à sensibus plus quàm possunt ; verujn vident. Ergo ne verum est quod de renia in aqud vident ? Proi'sùs verum : nam causa accedente , quare ila videatur , si demersus undâ remus reclus appareret, magis oculos meos Jalsœ renunciationis arguèrent ^ non enim vidèrent quod luiibus existentibus causis videndum J'uil. Cent. Ac. III. chap. II.