CHAPITRE DIXIEME
Réduction ries principes contenus dans ce troisième livre.
i^f Principe. Il existe un être nécessaire(c. ii, \\ c'est-à-dire un être qui existe par soi ^ui trouve nécessairement et essentiellement dans son propre fond l'existence de tout ce qui le constitue tel en lui-même.
2*. L'être nécessaire est immuable, c'est-à-dire sans succession, sans variété, sang progrès; il est indépendant et éternel (II, i , 2 et 3.)
3*. On ne peut pas n'admettre qu'une seule substance, qu'un seul être, et l'univers peut être regardé comme l'assemblage de tous les êtres que nous concevons comme liés et modifiés pour faire un même tout (III et X\ , 2 ) .
4^ Etant , par ma nature , muable , dépendant (IV), je ne forme point ce qu'on appelle un être nécessaire , non plus qu'aucune des parties de cet univers, ni même que l'univers tout entier, qui n'étant considéré ici que comme l'assemblage de ces parties muables et dépendantes qui existent.
qui ont ('-le , ou qui tloivcnt cire un jour, ne sauroit consLiluer davanlage l'être nécessaire.
5*. Je suis donc force'' de chercher hors de moi ( V) , hors de l'univci's, cet être existant par luimême, et c'est à un ou plusieurs êtres semblables (jue je dois rapjiorter mon origine, ma création , l'existence de tout ce qui est en moi , et celle de tous les objets muables et dépendants qui m'envil'onnent.
6". L'être nécessaire est unique, et il implique? contradiction qu'on puisse en reconnoîti'c plusieurs (c. «I, I).
Donc il n'y a qu'un seul être à qui je doive ra|)porter mon origine , l'existence de tout ce qui est en moi et la création de l'univei's. C'est lui qui a donné à la matière le mouvement et la quantité de mouvement qu'il lui a plu (c. ii, IV, i); c'est lui en un mot qvii est le principe de toutes les forces répandues dans le monde , puisque tout ce qui existe n'existe que par lui.
Donc, devons-nous dire encore, rien n'est plus absurde que l'opinion de deux principes indépendants et existants par eux-mêmes (c. il, 2, IV), savoir Dieu et la matière , ou des deux principes inventés par les manichéens , qui faisoient de l'un l'auteur du bien , et de l'autre celui du mal.
7*. On ne peut admettre davantage l'opinion de Spinosa {ibid., 2), qui, sous prétexte que l'être existant par lui-même doit être unique, concluoit
( "77 ) que runivcrs eulior cl louLcc (ju'il reiilormo n'est qu'une seule substance uuitornie, éternelle, incréée et nécessaire. ■ ; '.' !•)
8*=. L'être existant par lui-même et unique principe de toutes choses {ibid , 3, IIl ) est un être absolument parfait , c'est-à-dire qui renfei'me dans son essence toutes les perfections possibles, et <[ui les renferme actuellement existantes dans leur plus haut degré.
cf. J'ai une idée distincte, quoique non complète, de l'infini réel {IV , V et VI) , ou de l'infinie perfection que je distingue nettement de tout ce qui est infini ou indéfini ; et celte idée ne peut venir que d'un être infiniment pai-fait (VII.) ; donc l'être existant par lui-même, et unique principe de toutes choses, c'est-à-dire Dieu, est infiniment parfait (c. I, déf. i).
lo®. L'infini renferme en lui des mystères et des profondeur^ inaccessibles que nous devons respecter (c. III, VIII, 1 , 2 et 3) : mais, quoique nous n'en ayons pas une idée complète, nous concevons, i'> qu'il n'y a rien en lui qui s'étende au-delà de ce qui est possible; 2-^ que toutes les qualités qui sont dans ses ouvrages , et que nous concevons évidemment qu'il est plus parfait d'avoir que de n'avoir pas , l'être infiniment parfait les renferme en lui , non-seulement par le pouvoir infini de les ci-éer hors de lui-même , mais d'une manière formelle, quoique bien plus excellente que nous ne pouvons nous l'imaginer.
11". L'être nécessaire est infini (IX), par cela même qu'il existe en vertu d'une nécessité absolue; en un mot, il renferme, en tant qu'être nécessaire, une infinité réelle, une infinité de plénitude et d'immensité ; il est simple, immuable, sans parties , sans Jigure , sans mouvement, tel que nous le concevons dans les corps sans divisibilité ', et, pour tout dire en un mot, il ne se trouve en lui aucune des propriétés que nous connoissons dans la matière.
12». Toutes les perfections réelles qui sont dans les créatures (X , i ) se réunissent dans le créateur, dans l'être infiniment parfait, sans aucune sorte de distinction , et n'y forment proprement qu'une seule perfection.
Mais nous avons d'ailleurs (2) un fondement légitime de distinguer, comme nous le faisons , divers attributs dans la Divinité , parce que l'unité dans Dieu est équivalente, et bien au-delà, à cette multitude ainsi considérée par différentes abstractions , et selon la portée de notre entendement.
iV. En suivant donc cette route, nous reconnoissons (c. iv) que l'être existant par lui-même , et unique principe de toute perfection , renferme actuellement une intelligence , une science pleine et entière, et qui n'est susceptible d'aucun accroissement : il aperçoit d'un coup d'œil , sans mélange de ténèbres et d'erreurs , tout ce qu'il y a de plus excellent, de plus conforme à l'ordre, tout ce qui peut servir davantage à le procurer , et tout ce qui en éloigne.
Mais irajlk'urs (c. IV, IV) sa science est telle qu'on ne saui'oit prétendre qu'elle détruise la liberté de l'homme, -n »
I 4'"- L'être nécessaire et unique source de tonte jierfection, est revêtu de liberté et de choix, c'està-dire qu'il trouve nécessairement et essentiellement dans lui-même une liberté souverainement parfaite (c. v).
15". Le souverain être est tout puissant (c vi).
i6^. L'être suprême possède dans le plus haut degré cette sagesse qui consiste à disposer et à employer toutes choses selon les idées de l'ordre et du vrai (c. vu) , c'est-à-dire selon la nature des objets, leurs relations, leurs dépendances réciproques, et selon qu'ils sont plus propres à une certaine fin.
1 7°. Nous devons reconnoître dans Dieu une justice , une rectitude invariable , c'est-à-dire qu'il a essentiellement et de la manière la plus excellente, cet amour constant de l'ordre et du vrai par lequel on est porté à tout ce qui est un bien réel , et on est opposé à tout ce qui est un vrai mal, en sorte qu'on procure l'un et l'on écarte l'autre , autant que cet ordre universel, la nature des choses , et leurs rapports mutuels le comportent.
• 18". Dans l'idée de cette même perfection (c. viii, I, 2) sont renfermées: la sainteté, qui n'exprime autre chose que cette rectitude prise dans toute son étendue, sans cependant que l'opposition au mal
(ru'(;11e ront'crrac soil accompagnée de haine, tic trouble et de passion ;
Tua 'véracité {ibicF) , (jui est une partie cssenl.ielle de la sainteté, et qui ne permet pas d'en imposer par de vaines illusions, de faire naî tre ou même d'autoriser l'erreur et le mensonge ;
Et enfin , la bonté, qui rend un être bienfaisant, qui le remplit de miséricorde, de clémence, sans que pour cela il cesse en aucune manière d'être juste [ibid. voy. aussi c. vu , II et suiv.).
Ainsi , par sa rectitude même , Dieu est très saint, très bon et infiniment vrai.
ig'^. Si Dieu est infiniment vrai , s'il a cette véracité dont nous venons de parler, il s'ensuit donc nécessairement que Dieu , que l'être suprême , tout puissant, tout saint, ne conduit point les hommes à son but par l illusion. Ce nest point en leur inspirant défausses craintes, de vaines espérances^ et en trompant leur raison, qu'il les fera entrer dans ses desseins, et qu'il en assurera l'exécution (c. viiT, I, 2 , et II, 3).
20^. A la rectitude que possède l'être suprême, à cet amour souverain de l'ordre et du vrai , se rapporte encoi'e la prudence , en tant que nous la considéi"oiis ici comme une perfection qui dirige un être intelligent et sage à rechercher en dernier ressort la meilleure fin possible , et ce qui fait partie de la véritable sagesse , à la rechercher par les moyens les plus convenables {ci-dessus , princ. 1 G).
Celle j)eileetion doil se Irouvcr nécessaii'cmont (c. \nF, 1, t») Juiis l'èlre suprême; ainsi Dieu, sauverait icni eut prudent, selon toute l'étendue de ce terme, souverainement sage et tout puissant, se propose toujours en dernier ressort la fui la plus excellente , et emploie les moyens les plus propres à la procurer.
•il". Le cvéateui" de l'univers étant tel que je l'ai reconnu , et ses ouvrages m'oUVant de toutes . parts comme des traces de ses divines perfections , je dois donc penser que quelques désordres appannits, que je remarque ici-bas, rentrent en effet diuis un ordre réel ; que le mal moral doit être une suite naturelle de l'impei'fection des êtres libi'es et finis que Dieu a créés; que s'il le permet, quoique jamais il ne puisse en être l'auteur, et si nous trouvons en un mot sur cette terre que nous habitons, des choses que nous ne puissions expliquer, il faut que toutes ces choses soient telles par des raisons secrètes^ dont une connoissance plus étendue, des lumières plus profondes, des vues plus générales sur le système de l'univers , sur l'enchaînement et la succession des parties innombrables dont ce grand tout est composé , seroient seules capables de nous découvrir toute la justice et toute la sagesse.
Pour tout dire , enfin , je vois deux choses à cet
* égard, dont l'une est évidente et l'autre obscure.
11 est évident que Dieu est juste, sage et tout
pui.isanl. Il n'est pas cvidont que ce qui paroÎL un désordre le soit en elï'et, du moins en le considérant relativement au tout, Dieu pouvant et devant même avoir , par rapport à l'ordre général , des lumières supérieures aux noires. Cela posé, je décide de l'incertain par le certain , et je conclus que tout rentre dans l'ordre (c. iv , TU; c. vu, I, II, et III; c. VIII, I; c. vu, lY; c. viii, II, Iw. I; c. xi, ^me principe).
2 2®. Un autre principe, évidemment contenu dans l'idée d'un Dieu qui , souverainement intelligent, essentiellement attaché à l'ordi'e et souverainement parfait , ne peut avoir pour dernière fin qui soit digne de lui que lui-même , et qui est en même temps aussi bon qu'il est sage, c'est que dès là qu'il s'est déterminé par le seul acte d'une volonté entièrement indépendante à produire l'univers, il n'a eu en le formant d'autre objet, par rapport à ses créatures, et en particulier par rapport aux êtres intelligents et raisonnables, que sa gloire, jointe à leur propre perfection et au bonheur dont leur nature , leur état et leur destination, par rapport au tout dont ils font partie , les rendent susceptibles : de manière qu'il veut que les intelligences qu'il a créées, dans quelque ordre qu'il les place , et à quelque économie qu'il lui plaise de les soumettre (je j)arle d'une économie durable , et réglée conformément aux lois générales de la nature), reconnoissent , autant qu'il est en elles, sa
( 2R3 ) grandeur cl ses perfections, et servent, selon leur nature et leur pouvoir, à les annoncer, h les publier, et en un mot à les glorifier, acquxîranl tout à la fois pour cet effet le tlegré de boulé qui convient à leur constitution ainsi qu'à leurs rapports avec le tout.
2 3". Enfin, nous pouvons ajouter , pour dernier ])rincipe (c. IX , III) , que de la même manière que parmi des êtres doués d'intelligence , de sagesse et de prudence, celui qui veut précisément et directement une certaine ^^, doit vouloir aussi les mojens qui , toutes circonstances bien pesées , peuvent servir le plus naturellement à y conduire , de même aussi celui qui prescrit d'une manière bien précise et avec autorité la recherche de cette Jin, est censé tout à la fois prescrire à ceux qui sont soumis à sa loi , l'usage des moyens les plus propres à la procui'er qui soient en leur pouvoir , c'est-à- \ dire de ceux qui , étant une fois omis , pourroient entraîner par une suite assez naturelle l'omission de la fin.