CHAPITRE TROISIEME
Si le souverain être nous a assujettis à q uelq ue règle.
I. Après m'être pénétré de la soumission que je dois pour mon propre bonheur à l'être suprême , rien ne m'importe davantage que d'examiner s'il a fait usage à mon égard de son autorité , en me jirescrivant des lois.
1 . Je dois déjà compter pour beaucoup d'avoir trouvé ici toutes les circonstances nécessaires pour donner lieu à une législation (i). J'aperçois d'un côté un supérieur, qui, par sa nature, possède au plus haut degré toutes les conditions requises pour établir une autorité légitime; et de l'autre je trouve en moi une créature douée d'intelligence et de liberté, capable d'agir avec connoissanceet avec choix, sensible au plaisir et à la douleur , susceptible de bien et de mal , de récompenses et de peines. Une pareille aptitude à donner des lois et à en recevoir , ce concours de rapports et de circon-
\\) Principes du droit nal. , 2™« part. , chap. ii.
stances , infli(|iie sans doute un buL , dès là que je liens toutes mes facultés d'une intelligence; inliniinenl sage , et qui ne sauroit eomnu> telle , agir au hasard et sans dessein (/m'. ^}] ,ch.\,pji/ic. 16).
II. Mais en reprenant les vérités qui sont liées naturellement à l'idée d'un être qui est l'unique source de toute perfection, qui est absolument et infiniment parfait(/iV. III, cA. x, pvinc. 17); en rappelant ici son amour pour l'ordre , la fin qu'il s'est proposée en formant l'univers {^ibid. , princ. 22 , et ch. ix) et la volonté où il est, que les intelligences qu'il a créées annoncent sa grandeur et ses divines perfections, qu'elles concourent à le glorifier autant que leur nature et leurs forces les en rendent capables , acquérant pour cela, selon leur jjouvoir, le degré de bonté qui convient à leur espèce , ainsi qu'à leur rapport avec le tout dont elles font partie ; en obsei'vant de plus que cet être si sage ( ibid. , princ. 16), en se proposant une tin, emploie les moyens nécessaires pour la procurer , je ne puis ])lus douter que Dieu ne m'ait prescrit des règles de conduite qui , sans forcer la liberté qui m'est naturelle, m'imposassent néanmoins une obligation parfaite de les suivre pour remplir les vues que ce souverain être s'est proposées en me créant {ci-dess., ch. i^ II).
m. L'être souverainement parfait voulant conduire riiomine à l'état d'ordi'e et de bonheur qui
( ^9<; ) lui convicnL (i) , ne pcul manquer de vouloir (mi même Lems ce qui est nécessaire pour un Ici bul; et (lès lors il ne peut qu'approuver les moyens qui V sont propres, tandis qu'il rejette et désapprouve ceux qui ne le sont pas. Si la constitution de l'homme éloil jnirement physique ou mécanique, Dieu feroit lui-même tout ce qui convient à son ouvrage : mais l'homme étant une créature intelligente et libre, capable de discernement et de choix , les moyens que Dieu emploie pour le conduire à sa destination doivent être proportionnés à sa nature, c'est-à-dire tels que l'homme y entre et y concoure par ses propres actions.
Or comme tous les moyens ne sont pas également propres pour conduire à un certain but , toutes les actions de l'homme ne sauroient aussi être indifférentes . Il est bien évident que toute action qui va conti'e les tins que Dieu s'est proposées, n'est point ce que Dieu veut, et qu'il approuve au contraire celles qui sont propres à avancer ses lins. Dès qu'il y a un choix à faire , et \xn chemin à tenir plutôt qu'un autre, nous ne pouvons douter que notre créateur , rempli d'un amour invariable pour rovdre(/7V. iii^ c. x, princ. 17 et 23) , ne veuille que nous prenions le yrai chemin , et qu'au lieu d'agir téméraii'ement et au hasard, nous agissions en créatures raisonnables,
(i) Principes tludroil iinl.^ 2""' part. , chap. n, § 5.
( 207 ) c'esl-à-dire que nous nous conformions toujours à Ja raison, en faisant usage tic noire liberté et (les autres facultés qu'il nous a données, de la manière ([ui convient le mieux à notre état et à notre destination , et qui peut procurer le plus sa gloire, notre bonheur , et celui de nos semblables , qui ont le même rapport que nous à l'objet de la création , et qui font à eux tous une partie bieji plus considérable du tout que chacun de nous ne peut la faire à lui seul.
2. Sans une loi primitive , imposée par la Divinité, celles mêmes que les hommes font entre eux pour régler la police extérieure de nos actions , ne pourroient jamais acquérir une force suffisante, et d'ailleurs elles n'ont pas assez d'étendue pour remplir l'objet auquel Dieu nous a destinés. Premièrement, combien de circonstances dans lesquelles les lois humaines ne déploient pas à notre égard un pouvoir assez efficace, soit parce que nous n'avons pas à craindre qu'on nous punisse de les avoir violées , ou même qu'on puisse en être instruit, soit parce qu'elles ne nous offrent pas toujours par elles-mêmes des motifs assez puissants pour- balancer l'avantage que nous trouvons à nous en écarter. En second lieu , combien de choses sur lesquelles la loi se tait, et qui sont cependant bien essentielles pour pi-ocurer dans chacun de nous en jjarticulier la gloire de l'être suprême, autant que nous en sommes capables , pour main-
icnir Je bon (kal de nos facultés , jwur les conduire même à la perfeclion dont elles sont susceptibles, j)Our faire régner l'ordre dans notre intérieur, l'union dans les sociétés particulières , la paix dans le sein des familles , et pour nous ménager enfin les douceurs mêmes qui naissent pour l'instant d'un usage modéré des biens et des plaisirs qu'un ])enchant trop facile vei's l'excès nous feroit changer à tout moment en de véritables maux , si le sentiment du devoir ne nous rappeloit souvent à nous-mêmes (i).
IV. Concluons donc que cette raison que je trouve en moi , et qui sert à y développer le sentiment et l'idée de l'ordre , pour lequel le souverain être a un amour parfait et invariable [liv. III, c. X , princ. 17), cette raison, dis-je , étant le premier guide qui puisse m'olfrir des principes propres à
(i) Que c'est peu de chose , ditSënèque, de n'être homme de biu'au tant que les lois l'exi gent ! Combien la règle de nos devoirs s'étend plus loin que celle du droit ! Combien de choses la piété , l'humanité , la libéralité , la justice , la bonne foi ne demandent-elles pas , dont les lois civiles ne nous disent rien? De ira , liv. II , chap. xxvii.
Ce que la loi ne défend pas , dit encore un poète latin du même nom , l'honneur et la conscience le défendent :
Quod non vclal Icx , hoc vctat feri pudiT.
Voyez sur cette jnalière deux discours de Barbeyrac , Senec. trad. , vers. 334 ■> joints à la 4""^ édition de l'Jbrégc des devoirs de l'homme et du citoyen. : "
nie faire remplir les vues que Dieu s'est proposées , et foi'mant même une règle primitive qu'accompiigne déjà une obligation interne (/tV. II, c. viii , 2^ priîic,^, en tant qu'elle peut seule nu.' conduire avec quelque assurance au bonheur, ou m'en rapprocher, m'impose encore par la volonté de l'être suprême une obligation extérieure doù naît sa plus grande force; en un mot ma raison devient une 'véritable loi, puisqu'il ne nr'est plus permis d'ignorer que l'intention du créateur est que j'y conforme mes sentiments et ma conduite , et que, d'un autre côté, il doit y avoir attaché par conséquent , selon ce que nous avons reconnu cidessus (II), une force suffisante pour établir une obligation parfaite; ce qui d'ailleurs mérite bien de fixer par la suite toute notre attention. Nous ])Ouvons du moins observer déjà que non-seulement il résulte pour l'ordinaire de la conformité de nos actions avec la loi dont je viens de parler, un sentiment d'approbation , et une satisfaction secrète , mais même une douce confiance dans la protection du souverain être , tandis qu'une troj) juste crainte, qui vient se joindre à un sentiment de blâme et à un reproche secret , en accompagne communément la transgression.
\. Au reste, sans que j'aie besoin de regarder cette loi comme innée (i) , du moins est-il vrai de
(0 Dieu ayant doué riioinme des facultés de coiiiioilre qu'il
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dii'equc, par une siiir.e de ma nature, l'âge, l'exju'rience , la réflexion la développent, l'imjnùmenl dans mon ame, loi'squ'il n'y a point d'obstacles ])articuliers qui retai'denl ou qui arrêtent mes connoissances; et c'est dans ce sens que je puis dire avec vérité qu'elle est écrite en moi (?.).
possède, n'étoit pas plus obligé par sa bonté , dit Locke, à ;,Maver dans son ame des notions innées de religion et de morale , (ju'à lui bâtir des ponts et des maisons , après lui avoir donné la raison, des mains et des matériaux. Voy. V Essai sur l'entendement humain, liv. I , chap. m , § 12.
(2) Cicéron nous a laissé de très beaux morceaux sur ce sujet. La droite raison, disoit ce philosophe, est certainement une véritable loi , conforme à la nature, commune à tous les hommes , constante , immuable, éternelle; elle porte Jcs hommes à leur devoir par ses commandements, et les détourne du mal
jiar ses défenses Il n'est pas permis de retrancher
quelque chose de cette loi , ni d'y rien changer , et bien moins (le l'aboiir entièrement. Le sénat ni le penple ne sauroient en dispenser. Elle s'explique d'elle-même , et ne demande point d'autre interprète ; elle n'est point autre à Rome , et autre à Athènes; elle n'est point autre aujourd'hui, ni autre demain. C'est la même loi éternelle et invariable qui est donnée à toutes les nations , en tous temps et en tous lieux, parce que Dieu , qui en est l'auteur et qui l'a lui-même publiée , sera toujours le seul maître et le seul souverain de tous les hommes. Quiconque violera cette loi , renoncera à sa propre nature, se dépouillera de l'humanité , et sera par cela même rigoureusement puni de sa désobéissance, quand même il éviteroit tout ce que l'on appelle ordinairement su|)plice. Cic. , De repub. , lib. III, apud Lactant. , Insl. div. , lib. IV^ cap. viu ( Voyez Principes du droit nat. , 2"' part. , chap. v, Ç 11 ).
TT. 1 . Mais , après avoir coiislclcré la raison prise clans toute son étendue , eomme la loi que Dieu même a imposée à ma nature , dont eette même raison lait toute l'excellence, il esta propos d'observer, d'après les idées renfermées dans la définition de la loi , que je ne prétends pas que l'iiomme soit tellement lié par la raison et par la Divinité même, qu'elle ne lui laisse dans aucunes circonstances la liberté d'agir ou de ne pas agir comme il le jugera à propos. Il y en a mille où la raison ne détermine pas précisément la conduite que nous devons tenir, le choix que nous devons faire; et , en nous laissant par là une pleine liberté, elle semble nous avertir du droit que nous avons d'en user, lorsqu'un engagement particulier ne nous l'a pas enlevé (<ip/\ 9). , ■ ,/
En effet , le créateur ayant donné aux hommes plusieurs facultés (1), et entre autres celle de modifier leurs actions comme ils le jugent convenable^ il est évident que dans toutes les choses où il n'a pas restreint l'usage de ces facultés par quelques règles précises , il laisse les hommes maîtres d'en user ou de n'en pas user selon qu'ils le jugeront à propos , ce qui confirme cette espèce de droits arbitraires qui sont de telle nature qu'on peut en faire usage , ou ne pas le faire , les re tenir ou y renoncer en tout ou en partie : et, ce qui nous assure
( i) Voy. Principes du droit nat. , aiue part. , chap. iv, § 23.
d'ailleurs, autant qu'il estpossible, dans l'étal présent des choses, la jouissance de ces mêmes droits auxquels tous les hommes, par le sentiment de l'ordre et ])ar leur commune dépendance du souverain législateur , sont sans doute obligés d'avoir égard.
2. Rien n'empêche donc que nous ne retenions la définition [dcif. 8) que nous avons donnée du terme de droite pris ytoiir une qualité personnelle y c'est-à-dire pour une puissance d'agir {^i), et que îious n'entendions par là et le pouvoir moral que « l'homme a de se servir d'une certaine manière « de sa liberté et de ses forces naturelles , soit par ff rapport à lui , soit à l'égard des autres hommes, K en tant que cet exercice de ses forces et de sa li- « berté est approuvé par la raison». Au reste, cette définition renferme en un sens et les droits nécessaires , c'est-à-dire ceux dont la raison veut que nous fassions usage, et les droits arbitraires ,
(i) Il ne faut pas confondre le simple pouvoir avec le droit : le simple pouvoir est une qualit(5 physicpie , c'est ia puissance d'agir dans toute l'étendue des forces naturelles ; mais l'idée du droit est plus restreinte, elle renferme uu r-apport de convenance avec une règle qui modifie le pouvoir physique , et qui en dirige les opérations de manière à conduire l'homme à un certain but, tel , par exemple , que le bonheur. C'est pourquoi on dit que le droit est une qualité morale. Principes du droit nul., i'^. part. , cliap. vui , § 3.
c'est-à-dire ceux dont elle laisse à notre disposition d'user ou de ne pas user ( i ) [déf. i o).
3. Pris dans le sens que nous venons de dire , et considéré dans ses elFets par rap])ort à autrui , le droit produit en général une obligation qui y répond : ce son t deux termes corrélatifs , ou , pour m'exprinier plus clairement, ce sont deux idées, dont l'une suppose l'autre, toutes les fois que la nature même des choses n'offre pas un conflit de droits que chacun puisse faire valoir de son côté (a).
(i) Je n'ai pas trouve' d'autres termes peur exprimer la distinction i(u'on doit faire entre ces deux sortes de droits, dont les premiers renferment tout à la fois l'idée de droit et iS'ohligalioii sous différents rapports ; c'est-à-dire qu'ils sont de telle nature , que , non-seulement les autres sont obligés de les respecter dans celui qui les possède, mais que la personne même qui en est revêtue est obligée d'en faire usage. De sorte qu'à proprement parler, le pouvoir même que la loi lui donne sert en un sens à restreindre sa liberté.
(a) On allègue ici l'exemple de deux hommes qui, dans un naufrage, se trouvent sur une planche si étroite qu'elle ne peut pas les soutenir tous deux ; l'un et l'autre a droit alors de chasser son compagnon, et par conséquent il n'y a aucune obligation qui réponde de part et d'autre à ce droit. Cet exemple, ajoute • Barbeyrac, dans Puffendorf , prouve seulement qu'il y a des cas où le droit qu'on a devient inutile par le conflit d'un droit tout semblable clans quelqu'autre personne. De même que certains devoirs s'entrechoquent quelquefois, en sorte que les uns et les autres doivent céder en certaines circonstances , sans cesser pour cela d'être moins obligatoires en général. Dans l'exemple de la planche , il faut supposer, ajoute le môme auteur, qu'elle
( 3o4 ) Eu etïet, dès que la raison donne à quelqu'un uu certain droit, et qu'elle ne m'en donne point à
n'appartienne pas plus à l'un qu'à l'autre, et que l'un ne s'en soit pas di^jà saisi seul ; car alors le droit de propriété, ou le droit de premier occupant, impose l'obligation de céder à celui qui a de son côté quelqu'un de ces deux titres. Mais tout autre qui ne se trouvera pas dans le même cas , fût-ce celui à qui la planche appartient, ne sauroit légitimement empêcher qu'on ne se serve , pour sauver sa vie , de cet instrument que la Providence nous fournit : bien loin de là^ il doit nous aider, s'il peut , à nous en saisir ( Droit de la nature et des gens ^ liv. III, chap. V, § I, note i ). Voici un autre exemple que me fournit encore Barbeyrac , pour ce qui concerne certains droits , dont les effets ne sont que modifiés eu quelque sorte par un droit opposé; de manière qu'ils supposent toujours dans autrui quelque obligation , mais moins étendue que les droits mêmes qu'on fait valoir. Un homme vient de commettre un meurtre volontairement : on vient pour se saisir de lui comme d'un malfaiteur et d'un perturbateur du repos public; quoique criminel , seroit-il obligé en conscience de se laisser prendre ? On répond que non; le droit de conserver sa vie peut encore avoir assez de force jwur que cet homme cherche légitimement à s'échapper, s'il le peut , sans faire de mal à personne. Mais il est obligé au moins de ne pas opposer une force ouverte à ceux que l'on a envoyés pour le prendre; car il n'a pas affaire ici à des agresseurs injustes , il s'est attiré par son crime la peine dont il* est menacé , et s'il ajoute de nouveaux meurtres à celui qu'il a fait, ce sont sans doute de nouveaux homicides qu'il commet. On voit donc ici un droit très étendu, qui est celui de tout entreprendre pour se saisir de cet homme; d'un autre côté il ne sera pas obligé de se laisser prendre; mais son obligation consisteroit à ne pas opposer la violence au pouvoir légitime dont on
moi-même qui puisse modifier les ellets de celui (ju'ou m'oppose, elle me dicte pai' là de le reconnoître et de concourir même, s'il le faut, à ce que ce droit ait son eflbt. Par exemple , comment pourroi t-on attribuer à un père le droit de former ses enfants à la sagesse et à la vertu par une bonne éducation , sans reconnoître en même temps que les enfants doivent se soumettre à la direction paternelle , et que non-seulement ils sont obligés de n'y point résister, mais encore qu'ils doivent concourir, par leur docilité et leur obéissance ^ à l'exécution des vues que leur père se propose par rapport à eux ? S'il en étoit autrement, tout droit deviendroit inutile dans presque tous les cas ; il ne règneroit plus qu'une opposition mutuelle de droits et de résistance, et aucun de nous ne pourroit se flatter de faire valoir ceux que la raison lui auroit donnés; en un mot, la raison ne seroit plus la règle des actions humaines , ni un principe d'ordre et d'harmonie : tant il est vrai de dire que cette même raison établit une obligation qui répond au
use contre lui (Voy . Droit de la nat. , etc. , liv. Vlll , chap. m § 4 > ^ote 8). Au reste, la solution de toutes les questions semblables se présentera d'elle-même lorsque nous aurons développé tous nos principes. Il sufîiroit de remarquer ici , qu'il peut y avoir, par la nature même des choses, et dans des cas particuliers , quelques exceptions à cette règle : que tout droit suppose une obligation quiy répond exacleiiient.