CHAPITRE QUATRIEME
Des penchants naturels et approuves par la raison ,
I. Si , en réfléchissant sur la déjicndance où je suis du créateui- . sur ma nature et sur mon état, comparé avec la fin que l'être souverainement parfait s'est proposée à mon égard, j'ai pu découvrir , par les seules lumières de ma raison, l'obligation que Dieu m'a imposée de prendre la raison même et tout ce qu'elle me prescrit pour règle de mes jugements et de ma conduite , je suis donc parvenu tout à la fois à me convaincre de l'existence de ce que j'appelle loi naturelle [ci-dessus, déf. Z).
II. Pour développer maintenant d'une manièi-e simple et facile les préceptes qu'elle renferme , et pour bien connoître ce que je dois me promettre de ma fidélité à l'observer , ou ce que j'aurois à craindre de ma facilité à la transgresser, il seroit à propos de distinguer en moi les penchants naturels et raisonnables de ceux dont je puis recounoître la dépravation , ou qui naissent uniquement de l'éducation, de la coutume , et souvent du préjugé. Si je trouve réellement clans ma nature des dispo-
( 3io ) sitions, des instincts, des sentiments qui se rapportent dii-ectemcnt aux vues du créateur , en me conduisant au bien par eux-mêmes , ou par les motifs qu'ils me présentent , je ne puis plus ne pas les regarde!" comme la voix de Dieu même , puisqu'ils s'expliquent en moi de concert avec la raison dont il veut que je fasse la règle de mes jugements et de ma conduite (ci-dessus , c. m, IV) , et qu'en un mot , tout ce qui n'est pas par soi-même un vice , un défaut dans ma nature , ne peut y avoir été imprimé que par celui dont je tiens tout ce que je suis , tant pour mon existence que pour ma manière d'exister ( i ).
(i) « Si l'on demande d'où vient ce mouvement du cœur, qui « le porte naturellement à aimer certaines actions et à en déc tciter d'autres presque sans raisonnement et sans examen , « comme, par exemple, des traits d'humanité , de bienfaisance, K de rcconnoissance, de candeur , je ne puis dire autre chose, <t sinon que cela vient de l'auteur de notre être, qui nous a faits « de cette manière , et qui a voulu que notre nature ou notre « constitution fût telle, que la difll'rence du bien et du mal a moral, de ce qui est conforme à la loi naturelle ou de ce qui « ne l'est pas , nous affectât en certain cas ni plus ni moins que « celle du bien et du maX physique; c' est-là une sorte d'msaVicf, « comme la nature nous en a donné plusieurs , afin de nous dé- « terminer plus vite et plus fortement là où la réflexion seroit c trop lente. C'est ainsi que nous sommes avertis par une sen- « sation intérieure de nos besoins corporels , et que nos sens « extérieurs nous font connoître tout d'un coup la qualité des « objets qui peuvent nous être utiles ou nuisibles , pour nous « porter à faire promptement et machinalement tout ce que de-
lîl. I . Mais, j)Oiii' ne pas nous Irompor sur le caraclèro dos (lis|»osIlions et des jx'iicliuiits iiaUircls, envisagés maintenant par opposition à ce (|ui n'est ([lie l'eilet de l'éducation, de la (U)Uluiiie, ou d'autres causes à peu près senildables , re[»renons d'abord la définition que nous avons donnée ei-dc\ssus de la nature.
En séparant, comme je l'ai déjà dit dans la définition onzième , ce qui regarde chaque espèce d'êtres en particulier d'avec ce qui concerne l'économie de tous les êtres en général, j'entends par la nature des choses, ce qui se trouve dans leur constitution originaire , c'est-à-dire dans celle qui est propre à un être selon les lois communes que suivent ceux de son espèce, et ce qui, par une suite ordinaire de cette même constitution, convient à cliacun d'eux pour en faire dans son genre un tout
ce mande notre conservation. Tel est aussi cet instinct qui nous « attache à la vie, et ce désir d'être heureux, qui est le grand c mobile de nos actions. Telle est encore la tendresse presqu'a- K veugle, mais très nécessaire, des pères et des mères pour a leurs enfants. Les besoins pressants et indispensables dcmanc doieut que riiomme fût conduit par la voie du sentiment « ainsi que par celle du raisonnement , » de manière que ces deux principes se développant l'un par l'autre, la vivacité du premier suppléât en quelque sorte à la lenteur du second, et que la lumière du second pût nous servir à reconnoître encore davantage ou à vérifier la vérité du premier, et à en faire une juste application (Aboyez Principes du clrvit nat. , 2°"^^ partie , cliap. m). , -, ....
aussi parfait que le comporle en général sa destiuation.
2. En elîet, pour bien juger de tout ce qui convient à un être , il ne s'agit pas de le considérer dans un point fixe et indivisible , il faut le suivre dans les développements dont il est susceptible, en tant que ces développements naissent du fond même de sa constitution , et que ce n'est que par eux qu'il arrive ordinairement au point de perfection que comporte cette même nature en généi'al.
Ainsi il est naturel à un arbre fruitier de porter du fruit , parce que c'est là un développement qui naît de sa constitution même, et qui se rapporte à la destination de cette espèce d'arbres en général, ce qui n'empêche pas que les uns n'y arrivent plus tôt, les autres plus tard, et que plusieurs même n'y arrivent jamais , ou parce qu'ils manquent de la culture qui leur étoit nécessaire, ou par d'autres causes semblables qui arrêtent leurs développements ou leurs progrès (i).