‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 69 sur 76 · IV. 1 . Cela posé, je remarque que tous les liom · texte numérisé non relu

IV. 1 . Cela posé, je remarque que tous les liom

( 1 j Nous disons que les plantes et le^Jî-uils ont quelque vertu naturelle , pour servir à notre nourriture et à des usages de médecine ; ces qualités néanmoins ne s'y trouvent ijas dès le moment qu'une semence a germé ou que l'arbre fleurit : il faut que le soleil et la pluie aient concouru de leur côté à faire parvenir les fruits et les plantes à leur maturité , et que d'ailleurs les malignes influences de l'air n'y apportent point d'obstacle. Traité philosophique des lois naturelles , chaii. ir , ^ 2.

( 3.3 ) mes , par cela même qu'ils sont tous des individus d'une même espèce , doivent aussi avoir une même constitution origiuaire , et être susceptibles à peu près des mêmes développements. *

Il suit de là que lorsque ces progrès ne sont pas arrêtés par des causes particulières et étrangères à la constitution du geui'e humain, mais qu'au contraire toutes les causes nécessaires concourent à les faire naître , on doit trouver dans tous les hommes à peu près les mêmes instincts et les mêmes connoissances naturelles [ci-dessus, II, la note)) je veux dire celles qui se joignent à ces penchants, qui servent à les développer, et qui naissent du fond même de la nature humaine en général, par les réflexions que les hommes sont tous les jours à portée de faire sur eux-mêmes , et. sur les objets qui les environnent.

Ainsi, un des premiers caractères des connoissances et des instincts naturels , c'est l'universalité prise moralement, c'est-à-dire en tant qu'elle ne souffre que des excep lions particulières , et qui n'entrent pas dans la constitution des hommes considérée en général , et selon ses développements les plus ordinaires.

2. En second lieu, comme tous les hommes, en se succédant les uns aux autres, forment toujours une même espèce d'êtres , un deuxième caractère des dispositions natui'elles dont nous parlons doit être la perpétuité, eu tantqu'onne leconsidèreaussi

( 3.4 ) (jiu; moralement, et par rapport aux hommes en

général.

3. Ces deux règles, si simples, doivent me suffire; et, pour acliever de me convaincre de leur justesse, je n'ai besoin que de les .ippliquer aux causes qu'on jMHit regarder, sous un certain rapport, comme étrangères à la constitution originaire du genre humain, telles que sont l'éducation, l'exemple, la politique, etc. ; je trouve alors qu'elles dépendent des circonstances, des temps, des lieux, et qu'ainsi elles varient perpétuellement. Que je considère dans l'histoire l'état passé du monde , et que je jette les yeux sur l'état où le monde est aujourd'hui; que j'examine toutes les errei^r^s qui régnent, et toutes celles qui ont régné parmi les hommes, je reeounois aisément que l'exemple, l'éducation, les sophismes du discours ou les fausses couleurs de l'éloquence ont eu des suites particulièi'es, mais non pas des effets généraux; ont pu surprendre quelques hommes , ou les surprendre tous dans certains lieux et en certains temps , mais non pas tous leshommes, dans presque tous les lieux et dans tous les siècles (i).

(i) C'est ce que Cicéron applique si bien à la connoissance que nous avons d'un Dieu. Après avoir demandé si l'on peut regarder le ciel et conlcnipler tout ce qui s'y passe, sans voir, avec tovitc l'évidence possible , qu'il est gouverné par une suprême , par une divine intelligence , il ajoute : « Quiconque

( 3i5 ) En un mol , les ouvrages de la politique, les impressions de l'exemple et de l;i coutume , les

aiiioit quelque doute là-dessus , je ne comprends pas comment il ne pourroit pas aussitôt douter s'il y a un soleil. L'un est-il plus clair que l'autre? Cette persuasion , sans Tévideuce qui racconi|)agne , n'auroit pas t'té si ferme et si durable ; elle n'auroit pas acquis de nouvelles forces en vieillissant ; elle n'auroit pu résister au torrent des années, et passer de siècle en siècle jusqu'à nous. Tout ce qui n'ëtoit que fiction, que fausseté, nous voyons que cela s'est dissipé à la longue. Personne croit-il enrore aujourd'hui qu'il y ait eu jamais un hippocentaure, une chiinère? Les monstres horribles qu'on se figuroit autrefois dans les enfers ( Cerbère , les Parques , les Euménides ou les Furies , etc. ) , font-ils encore peur à la vieille la plus imbécille du monde? Avec le temps, les opinions des hommes s'évanouisseul, mais les jugements de la nature se fortifient. Delà il arrive parmi nous et parmi les autres peuples, que le culte divin et les pratiques de religion s'augmentent et s'épurent de jour en jour ( De nat. Deor. lib. II , cap. n, traduct. de l'abbé d'Olivet). On peut même observer ici, en passant, quei'opinion de la pluralité des dieux , qui a été en vogue pendant si longtemps , n'étoitpas telle que nous pourrions bien nous l'imaginer. Lorsqii'on prend le terme de Dieu dans toule sa rigueur , on remarque que, non-seulement presque tous les sages de l'autiquitc, mais mèmepresque toutes les nations reconnoissosent un premier être unique, souverain, dont elles avoient la plus haute idée , et qu'elles appeloient le père des dieux et des hommes, f/tvûm<iue Jiominumqne paCer, rex. (On peut voir cette matière traitée avec beaucoup de goût et d'érudition par Locke : Juris naturalis et moralis philosophiœ principia , tom. i^', p. 264, an. 1752 ). Ce n'est pas cependant qu'il ne régnât toujours parmi le peuple beaucoup de fausses opinions au sujet de la Divinité 3 mais il s'en falloit de beaucoup que l'erreur au

( 3.6 ) principes de l'éducation , dépendent de la succession des tem])s , de la révolullon des afTaires, des divers intérêts despeujdes, du mélange des nationset des inclinations particulières des hommes , toutes causes étrangères à la nature humaine en général , et qui , par cela même , font naître aisément de tout autres maximes , et établissent d'autres règles.

Mais il n'en est pas de même quant aux elTets propres de la nature : les hommes sentent le plaisir, ils désirent l'estime, ils s'aiment eux-mêmes; aujourd'hui comme autrefois , ils ont toujours pensé qu'il y a quelque sagesse qui agit dans l'univers; ils ont été persuadés eu tout temps de cette maxime: c Ne faites jias aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît » , et de plusieurs autres semblables. De Siam jusqu'au Mexique, la vérité, la reconnoissance, l'amitié, etc., sont en honneur(i).

V. 1 . Al'égai'd de ces sauvages qui paroissent insujet de l'être suprême fût aussi générale qu'on pourroit le croire. La chaîne d'or avec laquelle Jupiter enlevoit les dieux inférieurs et les liommes , dit Voltaire , étoit une image frappante de l'unité d'un être souverain.

(i) Y a-t-il quelque nation, disoit Cicéron, où l'on n'aime pas la douceur, la bonté , la reconnoissance , et où l'on ne regarde pas avec mépris et avec horreur les orgueilleux , ceux qui ])rennent plaisir à faire du mal à autrui , les cruels, les ingrats? De Icgib. , lib. I , cap. xi. Voy. Voltaire , De la religion nat, , nièlaphys.

( 3.7 ) sensibles à resliiue ou ù ramitlé des autres lionimes, ou qui ignorent quelques-unes des vérités dont nous venons de parler , comme ils ne sont tels que parce que la l'aison ne se déj)loie point en eux. de manière à développer en elle-même ces sentiments et ces idées, et cela, parce que l'éducation barbare et féi'oce qu'on leur donne, les exemples de leurs compatriotes, le genre de vie auquel on les accoutume, arrêtent tous les progrès naturels que pourroit fiiire leur entendement, pour peu qu'il eut cette culture qui lui est nécessaire, et qu'il prît l'habitude de la réflexion, il faift convenir dès lors que leur exemple ne sauroit tirer à conséquence (si tant est cependant que les relations conjecturales, incertaines et souvent opposées , OIT que les observations et les jugements précipités des différents voyageurs ne me trompent pas) (i). Ceux qui n'exercent pas leur raison sont

(i) Rien n'est si commun parmi eux (dit Voltaire en réfutant Locke sur un endroit de son Traité de L'enlendemeni humain ) , que de mal voir , de mal rapporter ce qu'on a vu , Ac prendre, surtout dans une nation dont on ignore la Jan-^uc l'abus d'une loi pour la loi même, et enfin de juger des mœurs de tout un peuple par un fait particulier.

Qu'un Persan passe à Lisbonne , à Madrid , ou à Goa , Je jour d'un auto-da-fé , il croira, non sans apparence de raison, que les chrétiens sacrifient dés hommes à Dieu ; qu'il lise des almanachs qu'on débite dans toute l'Europe au petit peuple , il pensera que nous croyons tous aux effets de la lune, et cependant nous en rions, loin d'y croire. Ainsi tout voyngcur qui me dira ,

( 3.8 ) semblables à ceux qui n'en onl pas; il fauL les m(;lLre au rang des enfants qui vivent sans réflexion, et qui ne paroissent capables que des ac-

pai exemple , que des sauvages mangent leurs pères et mères par pitié , me permettra de lui répondre qu'en premier lieu le fait est fort douteux. Secondement , si cela est vrai , loin de détruire l'idée du respect qu'on doit à ses parents, c'est probablement une façon barbare de marquer sa tendresse, un abus horrible de la loi naturelle ; car apparemment qu'on ne tue son père et su mère par devoir, que pour les délivrer ou des incommodités de la vieillesse , ou des fureurs de l'ennemi ; et si alors on leur donne u» tombeau dans le sein filial, au lieu de les laisser manger par des vainqueurs , cette coutume , tout effroyable qu'elle est à l'imagination , vient pourtant nécessairement de la bonté du cœur. Le barbare qui tue son père pour le sauver de son ennemi, et qui l'ensevelit dans son sein , de peur qu'il n'ait son ennemi pour tombeau , souhaite que son fils le traite de même en pareil cas. Cette loi de traiter son prochain comme soi-même, découle naturellement des notions les plus grossières, et se fait entendre tôt ou tard au cœur de tous les hommes; car ayant tous la même raison , il faut bien que tôt ou tard les fruits de cet arbre se ressemblent , et ils se ressemblent en effet , en ce que dans toute société , on appelle du nom de vertu ce qu'on croit utile à la société.

Qu'où me trouve un pays, une compagnie de six personnes sur la terre, où on n'estime pas ce qui sera utile au bien commun , et alors je conviendrai qu'il n'y a point de loi naturelle. Cette règle varie à l'infini sans doute ; mais qu'en conclure , sinon qu'elle existe? La matière reçoit partout des formes différentes , mais elle retient partout sa nature. Il y a surtout dans l'homme une disposition à la compassion, aussi généralement répandue que nos autres instincts, etc. Voltaire, Méiaphysùjiie ^ chap. v.

( 3i<j ) lions anin\alos , ou les ionn)ai't'r à ci't ai'Lv(* (fuI ik; tloniie noinl Je fruit, parce qu'il mantjue île la ciillure , (les dispositions (l'uu certain eliinal qui lui est propre, ou di-s autres choses qui lui eussent été nécessaires, quoicju'il soit de sa nature de rapporter des fruits. Enfin , comme on ne doit pas conclure qu'il n'est pas naturel à des gens raisonnables de cherelier'les moyens de se garantir des injures de l'air, parce qu'il y a des sauvages qui uii s'en mettent pas en peine, on ne doit pas inférer non plus de l'abaissement de leur esprit stupide et abruti, qui ne tire aucune connoissance de ce qu'il voit, qu'il n'est pas naturel à l'homme de sentir de la Lienveillance , de la compassion , de ia reconnoissance , et d'apercevoir la sagesse d'un Dieu qui gouverne l'univers.

2 . D'ailleurs on peut dire même que les peuples les plus sauvages ont les premières idées du vice et de la vertu, et que s'il y eu a quelques-uns qui semblent n'en donner aucune marque , cela vient ou de ce que nous ne connoissons pas assez leurs mœurs , ou de ce qu'ils donnent à certains égards dans un abus contraire à ces principes (^oj^. lu note ci-dess^, non en les rejetant positivement, mais par l'effet de quelque préjugé qui a prévalu sur leur bon sens et sur leur droiture naturelle, et qui les porte à appliquer mal ces principes. Par exem])le, on voit des sauvages qui mangent leurs ennemis quand ils les ont pris , croyant que

c'est le droit de l.i guerre, et que ])ulsqu'ils peuvent les tuer , rien n'empêche qu'ils ne profitent de leur chair , comme de leurs autres dépouilles. Mais ces mêmes sauvages ne se jetteront pas sur leurs amis ou sur leurs compatriotes : ils ont entre eux des règles ; la bonne foi est estimée là comme ailleurs, et un cœur reconnoissant ne reçoit pas moius d'éloges parmi eux que p'armi nous.

3. A l'égard de ceux qui , dans les pays mêmes les plus éclairés, semblent n'avoir aucun sentiment de pudeur , d'humanité ni de justice, il faut bien distinguer l'état naturel de l'homme d'avec l'abdtardissement, s'il est permis de se servir de ce terme, où il peut tomber par abus et par une suite de dérèglement. Par exemple, quoi de plus naturel que la tendresse paternelle? Cependant on a vu des hommes qui semblent l'avoir étouffée , et cela par la violence d'une passion, ou par la force d'une tentation présente , qui suspendoit pour un temps cette affection naturelle. Quoi de plus fort encore que l'amour de nous-mêmes et de notre conservation ? Il arrive néanmoins que, soit par colère , soit par d'autres mouvements qui mettent l'ame hors de son assiette , un homme se déchire les membres, détruit son bien, et se porte un très grand préjudice , comme s'il clierchoit son malheur.

enfin, si l'on voit des gens qui^ froidement et saus aucun trouble dans Famé , semblent avoir

( 33. ) (lôpoulllé toute anecliou et toute estime pour la veitu, outre ([ue de tels monstres sont, je crois, aussi rares dans le monde moral , que les monstres le sont dans le monde physique, on voit ])ar là tout au plus ce que peut une dépravation raffinée et invétérée, car les hommes ne naissent pas tels; mais il se peut que l'intérêt qu'ils ont à excuser et à couvrir leurs vices, que l'hahitude qu'ils en ont contractée , et que certains sophismes auxquels ils ont recours , étouffent enfin ou corrompent en eux cette esj^èce d'instinct moral que nous donne la nature, comme on voit que toute autre faculté du corps ou de l'ame peut s'altérer et se corrompre par un long abus. Heurevisement on remarque pourtant que ces penchants moraux sont encore moins sujets à se perdre entièrement. Le principe s'en conserve presque toujours; c'est une lumière qui, lors même qu'elle paroît éteinte , peut se rallumer et jetçr encoi'e des lueurs , comme on l'a vu chez de très méchants hommes , dans certaines conjonctures.

YI. 1. Mais cette sorte d'instinct ou de sentiment qui nous prépare en quelque manière à discerner sur de certains objets le bien et le mal moral , ne nous seroit presque d'aucun usage si la raison , cette règle primitive , et qui en sert à toutes les autres, ne nous prêtoit son secours pour mieux démêler et pour mieux comprendre les vrais principes qui doivent nous diriger dans toutes nos actions. TOME I. 2 1

2. La raison sert à nous prouver la justesse du sentiment, comme on voit en d'autres chos(;s que l'étude et les règles servent à vérifier la justesse du goût, en faisant voir qu'il n'est point aveugle ni arbitraire, mais qu'il est fondé en raison, et qu'il a ses principes ; ou comme ceux mêmes qui ont le coup d'œil bon , jugent bien plus sûrement de la distance ou de la figure d'un objet , après l'avoir comparé , examiné et mesuif^ tout à loisir , que s'ils s'en étoicnt tenus à la première vue. On voit aussi qu'il y a des opinions et des coutumes qui font une impression si forte et si générale suiles esprits, qu'à n'en juger que par la force du sentiment qu'elles excitent , on seroit en danger de prendre le préjugé pour la vérité. C'est à la raison qu'il ajDpartient de redresser ce faux jugement, et de contrebalancer cet effet de l'éducation , en rappelant les principes sur lesquels nous devons juger des choses.

3. Un second avantage de la raison sur le simple instinct , c'est qu'elle développe mieux les idées en les considérant dans tous leurs rapports et dans toutes leurs conséquences. Car on voit souvent que ceux qui n'ont que le premier sentiment, que nous supposons même joint aux connoissances proportionnées à cet instinct moral, sont embarrassés et se méprennent, quand il s'agit d'en faire l'apjdication à un cas tant soit peu délicat ou coni|)liqué. Tls sontonl bien les principes gêné-

raiix , mais ils ne savent pas en suivre les diverses branches , ni taire les distinctions ou les exceptions nécessaires , ni les modifier suivant les temps et les lieux. i

4- Troisièmement enfin, non-seulement la raison porte ses vues plus loin que l'instinct, pour le développement et l'application des principes , elle a aussi une sphère plus étendue pour les principes mêmes qu'elle découvre , et pour les objets qu'elle embrasse; car l'instinct ne nous a été donné que pour un petit nombre de cas simples, où il est bon que l'homme soit entraîné ou retenu par un premier mouvement ; mais il y a aussi des cas plus composés , qui résultent des difTérents états de l'homme , de la combinaison de certaines circonstances , et de la situation particulière où chacun se trouve, sur quoi l'on ne peut se faire des règles que par un discernement réfléchi , et par l'observation attentive des rapports et des convenances de chaque chose.

Telles sont les deux facultés que Dieu nous a données pour faire le discernement du bien et du mal. Ces deux facultés , heureusement jointes et subordonnées l'une à l'autre , concourent au même effet. L'une donne en quelque manière la première indication , l'autre vérifie et prouve : l'une nous dispose à reconnoître les principes, l'autre les observe , les applique et les développe : l'une nous excite dans les cas les plus pressants et les

plus nécessaires, l'autre démêle toutes sortes de convenances , et donne des règles j)Our les cas les plus particuliers.

C'est ainsi que je puis parvenir aisément à démêler ce qui est bon et juste , en joignant d'ailleurs à cette étude de ma nature la considtTation de toutes les circonstances dont elle est accompagnée, afin de connoître à tous égards ce que la raison , ce qu<i l'ordre , et, en un mot, ce que Dieu même exige de moi.

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