‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 70 sur 76 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

De la cojinoissaîice de nos devoirs en général.

1. 1. On peut envisager l'homine sous trois rapports, ou dans trois états différents , qui embrassent toutes ses relations particulières (i). Je me contenterai seulement de saisir en très peu de mots ce qu'il y a d'essentiel à cet égard pour le moment présent , sans vouloir entrer dans des détails que je réserve pour d'autres instants.

2. Premièrement , on peut le considérer comme un être créé par la Divinité, capable de s'élever par l'entendement jusqu'à la connoissance de ses perfections, et tenant du souverain être la vie, la raison , et tous les avantages dont il jouit ; mais si d'un côté nous apercevons dans cet être suprême un objet infiniment parfait , si nous y découvrons notre créateur, notre conservateur, notre bienfaiteur , et , pour tout dire enfin , un Dieu souverainement bon , de l'autre aussi nous reconnaissons aisément que le respect le plus profond , la ^

(i) Voy. Principes du droit nat., 2<^ part., c. iv , §6 et suiv.

soumission l;i plus entière et le plus tendre amour sont les efîbts naturels de l'impression que doit ijroduire sur nous l'idée de toutes les perfections divines considérées avec quelque attention , et que la raison même, que l'ordre exige de nous ces sentiments par le plus exact rapport.

3. J'ai dit, en premier lieu, le respect, par où j'entends une sorte d'aveu que l'ame fait des qualités d'un êti'e qu'elle sent qui lui est de beaucoup supérieur par ses perfections. Cet aveu est lié nécessairement à la nature de l'ame, en tant qu'elle ne peut être bien pénétrée de la grandeur d'un être avec lequel elle n'a aucune sorte de proportion qui puisse la rendre susceptible envers lui de baine et de jalousie , qu'elle ne témoigne d'une ou d'autre manière, selon son pouvoir, qu'elle reconnoH toute l'étendue , toute la prééminence de ses qualités ou de ses attributs , et qu'elle ne lui rende par là même un véritable liommage.

4 . J'ai dit , en second lieu , la soumission , et c'est ce que nous avons commencé par établir, avant de considérer l'être suprême comme législateur [ci-dess.y c. 2 ).

5. J'ai dit enfin le plus tendre amour (i) ; car Dieu ne peut avoir crée les êtres intelligents pour

(i) On sait que par M amour ^ j'entends ici un sentigtçnt par lequel l'ame tend ou s'incline vers ce qui s'offre à elle soûs l'idée d'un bien , c'est-à-dire comme un objet qui a quelque rapport

lui (/a'. 1I1,<'. X, princ. l'i) , pour sa gloire, joiulc à lu pcrlfclioacl au bien <jul , sdlou l'orclro universel , peuvent convenir à chacun d'eu.v , qu'en voulant que ces êtres emploient leur volonté à l'aimer, dès qu'une fois ils seront parvenus à le eonuoître. Pourquoi , en elïet, Dieu nous a-t-il donné cette capacité de l'aimer? Il est manifeste que c'est le jdus précieux de tous ses dons. Nous l'a-t-il accordé d'une manière aveugle et sans raison , par pur hasard , sans vouloir expressément que nous en lissions usage, tandis que c'est en nous ce qu'il y a de plus propre à le glorifier ? Le sentiment , la connoissance , que nous aurons des attributs de l'être suprême ne peut s'annoncer et se manifester en nous avec autant d'étendue et aussi vivement que nos facultés le comportent , qu'autant que nous l'aimerons. Je dis plus, nous ne pouvons le reconnoître, comme un Dieu souverainement bon , sans le reconnoître en mémo tems comme un Dieu souverainement aimable, comme un être qui est digne de tout notre amour. C'est cet amour qui rapporte tout l'homme à Dieu ; il est aussi la perfection de notre volonté; c'est ce qui peut la relever, l'ennoblir davantage, et la rendre un des plus dignes ouvrages du créateur.

à sa conservation , à sa perfection , à sa satisfaction , en un raof , qui peut contribuer en quelque chose à son bonheur. Voy. liv. ll.chap, i,dcf. 1,3 et 4. ...v,> ;• .

C'est enfin , comme l'expcrience nous l'aimrend , ce qui contribue le plus à perfectionner tout ce qui est en nous. Telle est d'ailleurs la nature du cœur liumain , que ce n'est que par là que notre soumission peut être prompte, entière, et de quelque mérite auprès de celui auquel nous la témoignons.

Dieu est l'ordre, la rectitude suprême (/iV. III, c. II, prlnc. 17); il veut donc, puisque nous en sommes capables, que nous aimions sa perfection infinie , sa souveraine bonté , plus que la bonté finie et limitée qu'il a mise dans tous les êtres. Pour tout dire enfin , il est le souverain bien , l'unique source de tous les biens , le bien indépendant , et dont tous les autres dépendent. C'est donc lui que nous devons aimer par-dessus tout; c'est même à lui que notre volonté, dirigée par les lumières et les réflexions de l'entendement, c'est-àdire par la droite i-aisou , doit rajiporter en dernier ressort tous ses penchants, puisque ce n'est que par lui que nous sommes susceptibles de félicité, de même que ce n'est qu'autant qu'il le voudra , ce n'est que par lui , considéré comme premier principe, comme première cause, que nous pouvons espérer de devenir heiweux.

C. Ces réflexions doivent suffire pour nous faire avouer que les sentiments dont nous venons de [)arlcr , ainsi que tous les autres de même nature , sont bien légitimement dus à un être souveraine-

( 3.9 ) ment bon , bienfaisant , tout sage , tout puissant , et qui , en nous imposant , comme à des êtres capables d'iulelligcnce et de raison, cette obligation si essentielle et si juste de reconnoître et d'annoncer, selon l'étendue de nos foi'ces , sa grandeur et ses attributs, travaille autant à assurer notre perfection et notre bonbeur, qu'à procurer sa propi-e gloire ( liw. III, c. x , princ. 22, etc. ix).

L'assemblage de tous ces sentiments bien gi'avés dans le cœur, est ce qu'on nomme piété. Si cette piété est bien sincère, elle se manifestera en nous par tout ce qui pourra servir à la témoigner.

II. En second lieu , l'homme peut être considéré en lui-même comme un être composé d'un corps et d'une ame, et doué de plusieurs facultés différentes , comme un être qui s'aime nécessairement, et qui tend sans cesse au bonbeur. La raison s'unit à cet amour de moi-même , à cet instinct naturel qui me porte à la rechercbe du souvei-ain bien , et elle m'apprend que Dieu exige de moi que je travaille à ma conservation et à ma perfection pour acquérir tout le bonheur dont je suis susceptible, conformément à l'excellence de ma nature et aux fins particulières auxquelles il m'a destiné {Iw. III, c. X , principe 22).

C'est par là , en effet , que je me rends toujours plus capable de glorifier l'être suprême, et de faire reconnoître en moi quelques traits de sa rectitude et de ses perfections. •> ,

L'iunour éc.'lalrc et raisoimable de moi-même devient donc la mesure de tout ce que je me dois. Jl cniporle le soin de former mon esprit et mou cœur; 2" le soin de ma conservation pour cette vie, en tant qu'elle entre dans les vues de celui <jui m'a créé, et par lequel seul je puis exister; 3" enfin , le bon usage de toutes mes facultés spirituelles et corporelles , par une sage tempérance qui en ramène l'exercice à un juste milieu.

L'expérience même nous apprend (i) que, par un ordre secret de l'auteur de la nature , un usage convenable de nos facultés est toujours accompagné de sentiments agréables. H y a une sorte de plaisir attachée à tout ce qui exerce les organes du corps sans les affoiblir : il y a un agrément naturel attaché à ce qui exerce l'esprit sans ti'op le fatiguer.

111. 1. On peut envisager l'homme comme faisant une portion du genre humain dont Dieu est également le créateur, dont il est le chef et le souverain législateur; on peut, dis-je, le considérer comme placé sur la terre à côté d'autres êtres semblables à lui , et avec lesquels son penchant naturel , sa constitution primitive , ses besoins et sa raison l'engagent à vivre en société , ou, pour assurer, autant qu'il est possible, et que l'état des choses peut raisonnablement le permettre , sa pro-

(1) Voy. Théorie des seiidnieiils agréables , chap. i, m et iv ; et Cumherland , chap. 11 , § 4-

( 33. ) pre conservation (ce qui, dans les premiers âges du monde (i) , et avant que nos counoissances se

(i) 11 ost à propos de bicu distinguer les causes particulitVcs, telles que la crainte, les inconvénients de l'état purement naturel , dans lequel les hommes , parvenus à un certain agc , ne reconnoissent sur la terre aucun supérieur dont ils dépendent , et d'autres causes à peu près semblables , qui dans l'origine ont pu porter les hommes à former des sociétés , et particulièrement des sociétés civiles ; il faut , dis-je , les distinguer de celles qui, dans l'état présent des choses , peuvent servir à nous faire encore mieux connoître que telle a été en effet la destination du genre humain, et qu'en un mot la volonté du créateur est que l'homme soit sociable. C'est ce que Bayle f;rit observer dans une de ses lettres : « Il ne faut pas croire, dit-il , que les hommes aient eu beaucoup d'égard , dans les commencements des sociétés, au bien ou au mal à venir. Ils n'ont songé qu'à remédier aux maux dont ils avoient déjà fait l'expérience, ou qu'ils re-

gardoient comme prochains Je ne saurois me persuader que

les sociétés se soient formées parce que les hommes ont prévu, en consultant les idées de la raison , qu'une vie solitaire ne feroit honneur ni à leur espèce , ni à leur créateur, ni à l'univers en général. Le plaisir présent et l'espérance prochaine de vivre en sûreté , ou bien la force, ont produit les premières républiques , sans qu'on ait eu en vue les lois , le commerce, les arts , les sciences , l'agrandissement des états , et toutes les autres choses qui fout la beauté de l'histoire; on ne prévoyoit pas ces suites au commencement, et, quand même ou les eût prévues par les lumières d'un esprit destitué de passions , on ne s'en

seroit pas remué Nous sommes trop froids , lorsqu'il n'y a

que la raison cpii nous pousse, et le sort des sociétés humaines eût été remis en de fort mauvaises mains , si les hommes n'eussent été sollicités à vivre ensemble que par cette seule considération, (juil n'est pas raisonnable qu'une créature propre à la

{ 33. ) fussent étendues et développées , a bien pu être le premier et même l'unique motif qui ait porté les hommes à se réunir) , ou pour développer et perfectionner ses facultés et ses talents, de manière à ])rocurer par là même , autant qu'il est en lui , la gloire du souverain être.

D'où dépend notre sûreté , si ce n'est des services que l'on se rend mutuellement? Quel seroit, dit Sénèque (i), le sort du genre humain , si chacun vivoit à part ? Quel sang seroit alors plus aisé à répandre que le nôtre ? Quel animal plus foible que l'homme, s'il n'a voit pour lui ni les secours, ni les lumièi-es et l'industrie des autres hommes. Mais les forces qui lui manquent, lorsqu'il est seul, il les ti'ouve en s'unissant avec ses semblables. La nature, pour le dédommager, lui a donné deux choses qui, d'inférieur qu'il seroit autrement, le rendent supérieur et très fort, je veux dii-e la raison et la sociabilité^ par où celui qui ne pouvoit

société vive dans la solitude. De la manière dont nous sommes faits , il faut qu'on nous porte aux choses par la voie du sentiment. Nouvelles lettres, chap. xvii, § 2.

(i) Quo alio tuti sumus cjuam quod mutais officiis juvamus;,, Fac nos singulos, (juid sumus ? prœda animalium et victimes, ac

bellissimus et J'j.cillimus sanguis\; hominem imbecilUtas

cingit; nudum et infirmum societas munit. Duas res dédit

natura,- cjuœ illum obnoxium cœteris, validissimum Jaccrent , lalionem et sociela.'em , etc. Scneca, , de Benefi. , lib. IV , cap. XVII.

désister à personne devient le maître de lout. La société Ini donne l'empire snr les antres animaux; c'est elle qui lui fournit des remèdes dans ses maladies, des secours dans sa vieillesse, du soulagement à ses douleurs et à ses chagrins , c'est elle qui le met, pour ainsi dire , en état de braver la fortune.

En un mot , le don de la parole , la diversité des talents , la disposition à s'instruire mutuellement, le désir de se communiquer les uns aux autres les connoissances qu'on a acquises (i) , ou de faire des

(i) C'est ce que fait observer Cicéron: Ceux-là, dit-il, se trompent fort qui prétendent que si quelque providence divine nous fournissoit à point nommé , sans aucun secours humain , tout ce qui est nécessaire pour la subsistance et pour les commodités de la vie , on verroit alors tous ceux qui ont un esprit au-dessus du commun, se donner entièrement à l'étude et aux sciences. Pour moi, il me semble qu'ils fuiroient comme les autres une solitude entière, qu'ils voudroient avoir des compagnons de leurs études , et qu'i^^eroient bien aises d'apprendre et d'écouter, de parler et d'enseigner. De OJJîciis, lib. I, cap. xxxxiv.

On trouve encore dans les discours d'Epictète , recueillis par Arrien , un raisonnement que l'on sera peut-être bien aise de rencontrer ici. Voici de quelle manière le philosophe stoïcien combat ceux qui nient l'inclination naturelle des hommes pour la société. «Epicure, en même temps qu'il veut détruire le principe de la société naturelle entre les hommes, raisonne lui-même sur ce principe. Ne vous laissez pas tromper, nous dit-il , gardezvous de l'illusion : croyez-moi , il n'y a naturellement aucune société entre les animaux raisonnables j ceux qui vous enseignent le contraire vous abusent. Mais vous , lui répondrons-

( 334 ) échanges mutuels des diflerents fruits de ses travaux (i); ce mécanisme merveilleux qui fait que

nous , que vous importe ? laissez-nous dans cette erreur. Quel mal vous revient-il de ce que nous sommes tous persuadés , à la réserve de vous et de vos sectateurs , qu'il y a une société naturelle , et que nous devons l'entrctcinir de toutes manières. Au contraire , cela est beaucoup plus suret plus avantageux pour vous : ô homme, pourquoi vous mettez-vous en peine de nous? A quoi bon veiller, allumer votre lampe , et vous lever de nuit

pour l'amour de nous ? pourquoi faire tant de livres?

Quelle liaison avez-vous avec nous? Quel intérêt prenez-vous a ce qui nous regarde? Avez-vous compassion des brebis , parce qu'elles se laissent tondre , traire et égorger? Ne dcvriez-vous pas souhaiter que les hommes , enchantés et endormis par les stoïciens, se livrassent ainsi paisiblement à la discrétion de vous et de vos semblables? En un mot, qui est-ce qui arrachoit Epicure des bras du sommeil , et qui l'obligeoit à écrire tout ce qu'il a publié ? c'étoit sans doute la nature , ce principe le plus puissant des mouvements humains qui agissoit en lui , qui l'cntraînoit , et le forçoit à lui obéir malgré toute sa résistance [Dissert., liv. II , cap. XX ). Voy. le discewfs préliminaire de Grotius, Da droit de la giien'e , § 6, 2" note de Barbeyrac , qui rapporte le passage que nous venons de citer, et qui indique en même temps l'ouvrage d'un illustre auteur anglois , mylord comte de Shaftesbury , lequel s'est servi d'un raisonnement tout semblable , mais tourné d'une manière fort vive contre Hobbes , qui avoit pris à tâche, avec plus de chaleur encore que son maître Epicure , de persuader au monde que tous les hommes sont naturellement autant de Joups, les uns à l'égard des autres. Voy. V Essai de Shaftesbury sur l'usage de la joaillerie et de l enjouement, dans les conversations qui roulent sur les matières les plus importantes , imprimé en 17 10, à La Haye, pag. 64 et suiv. (i) Il y a plus encore , la sagesse divine a tellement distribué

( ?>?>:. ) les passions el toutes les impressions de l'ame se connnuniqnent si aisément d'un cerveau à l'autre (^i), lout cnlin nous devient des indices manifestes de la destination de l'homme pour la société, et tout nous invile à cet état; le besoin nous en fait une nécessité, le penchant nous en fait uu

les différents biens qu'elle nous offre par les mains de la nature, qu'on trouve dans un pays ce qui ne se trouve pas dans l'autre, ou du moins ce qui ne s'y rencontre pas d'une manière assez abondante. Par là tous les hommes sont portés naturellement au commerce, qui, joint aux autres causes , lie si étroitement les différentes nations pour n'en faire en quelque- manière qu'une grande société , où , malgré les querelles particulières de nation à nation , on voit toujours régner de certaines règles qui forment ce qu'on appelle le Dmitdes gens , et qui ne permettent pas que tous les peuples se trouvent jamais dans un état de guerre de tous contre tous.

Un de nos poètes retrace en bien peu de mots cet ordre admirable établi par l'être suprême :

Il mit la Gèïie en nos climats , " ' '" /.i^i.lij»

Et le remède en Amérique.

(i) Il suffit qu'un homme paroisse ému pour nous émouvoir et nous attendrir comme lui. Si quelqu'un nous aborde avec la joie peinte sur le visage , il excite en nous un sentiment de joie. Les larmes d'un inconnu nous touchent, avant même que nous en sachions la cause , et les cris d'un homme qui ne tient à nous que par l'humanité , nous font courir à son secours par un mouvement machinal qui précède toute délibération. Principes du dinit naturel , ame part. , chap. iv, § 7.

D( rideniibui arrident , ila flentibus adflent • ■ ' ' ' .'

Humant vultus.

ÏI0B.AT. de Art. poet. ^cyf. loi.

( 336 ) plaisir, et les dispositions que nous y apportons naturellement, jointes à ce que la raison nous dicte, en nous représenlant les avantages d'un élat semblable, qui est le moyen le plus propre à procurer parmi nous la gloire de la Divinité, et assurer en général notre propre bien, nous montrent que c'est en effet l'intention de notre créateur que l'homme soit sociable (i).

(i ) Le bien public et le bien pariiculier sont si fort mêlés l'un avec l'autre , que les mêmes actions qui contribuent à avancer l'intérêt particulier de quelque personne que ce soit , ont toujours , ou du moins dans tous les cas ordinaires , une influence nécessaire sur le bien public : la jouissance de toutes nos/;o5iewjorti, de quelque nature qu'elles soient, de nos terres, de nos maisons, de notre argent, se communique à plusieurs ; et il n'est pas possible de les borner entièrement à l'usage d'un seul. Le travail àe notre corps est aussi d'un usage commun; nous ne saurions planter un arbre, ou cultiver un champ , sans que mille personnes recueillent le fruit de nos peines; et cependant, quelque étendue que soit l'utilité qui revient aux autres de notre travail , nous sommes entièrement incapables , sans l'assistance d'autrui , de nous procurer nous-mêmes les choses les plus simples et qui nous sont les plus nécessaires. Le plus ingénieux artisan ne sera peut-être pas assez habile pour se donner, par son propre travail , un habit commode. Quiconque fait réflexion par combien de mains un simple habit doit passer, avant que de devenir propre à l'usage auquel il est destiné , et combien d'arts diflférents contribuent à le perfectionner , arts dont on ne peut avoir une connoissance suffisante qu'après un apprentissage de quelques années ; quiconque, dis-je, considérera tout cela avec la moindre attention , pourra-t-il douter de la dépendance , et de la dépendance nécessaire où nous som-

2. Mais la société liumaiîuî ne pouvant ni subsister (i) ni produire les heureux ellets pour Ics- ([uels Dieu Ta établie, à moins que les hommes n'aient, les uns pour les autres, ces sentiments d'aflection qui lorment ce qu'on peut appeler l'esprit de sociabilité ou de bienveillance, il suit de là que Dieu , notre créateur et notre père commun, veut Çliv. III, c. X, principe 2 3), que chacun soit animé de ce même esprit dans lequel se trouvent renfermés nécessairement la fidélité dans nos conventions , le respect ])Our les lois, l'équité, la bienfaisance, c'est-à-dire tout ce qui forme les seuls et vrais liens qui attachent les hommes les uns aux autres, et qui peuvent rendre la société stable, tranquille et florissante.

Que penserions-nous, en effet, etque penseroient les cœurs mêmes les plus dépravés d'un homme qui s'annonceroit sous ces traits odieux de n'être hon que pour lui seul. ■ - '

3. D'un autre côté, comme le sentiment et l'idée de l'ordre (/zV. II , déf. 12 , et c. vi) emportent, par

mes les uns des autres^ Je ne fais qu'ébaucher ces idées qui sont dignes de notre plus sérieuse méditation ; si elles étoient mises dans tout leur jour, nous aurions une vue plus claire et plus distincte des beautés du monde moral , et nous serions remplis en même temps d'amour et d'admiration pour son auteur. Maxwel ^ sur Cumberland, chap. i, §35, note 5, traduct. de Barbeyrac.

(i) Burlamaqui, 2me part. , cliap iv, % i^ tt suiv. ;

Page 1