‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 9 sur 76 · Mais qu'attendrois-je pour me décider ? Ne · texte numérisé non relu

Mais qu'attendrois-je pour me décider ? Ne

(i) Voy. Burlamaqui , Principes du droit naturel, i"^ paît., chaji. VI , § G; et -iiue part., chap. xiv , § 12 rt 1 3.

( 42 ) suis-je pas pai'venu à des idées assez distinctes pour me forcer de conclure qu'au défaut de la certitude, la probabilité est un 2)riucipe qui doit raisonnableuient me déterminer à agir, dès qu'il n'y a rien à lui opposer qui puisse en diminuer suffisamment l'autorité; et qu'enfin, si ce parti n'est pas certain eu lui-même , c'est au moins une règle évidemment certaine que je dois le ju'éférer (i). C'est là sans doute ce qui fait que ma raison est

(i) Œ Dans le cours ordinaire de la vie, il ne faut pas attendre l'évidence ; on est obligé la plupart du temps de se déteiminer sur des probabilités. C'est la maxime judicieuse de Desravtes, et , long- temps avant lui, Séiiècfiie l'avoit claire- « ment établie dans les belles paroles que je vais rapporter » : Hiiic resjwndebiinus nuiitjuàni expectare nos cnrtissimam revum comprchcijsioneni ^ (juoniain in arduo est veri exploratio , sed cxive cjuà ducitvevi si militudo. Oinne Jiâc via proccdit ojjficium. Sic serîinus , sic navigamus , sic lyiilitamiis , sic uxores ducimus , sic libéras tollimus : cjuuni omnium horum incertiis sit eveatus , ad ea accedimus de quibus bene sperandum, esse credimus. Quis enim pollîcelur serenti prouentum , nai'iga/iti porlum , mililanli x'ictoriam , marito pudicam uxorem , patri pios libevos ? Secfuimur auà ratio , non cjuà veriias trahit. Expecta ut nisi bene cessura non Jacias , et nisi compertâ veritate nihil moi'eiis : relicto omni actu vita consistit. De bene/'., liv. IV, chap. xxxiii. Les icepijV/iiCi mêmes, qui doutent de tout, avouent que dans l'usage de la vie il faut suivre ce qui est probable , comme on peut le voir par Sextus Empiricus , et par le traité de M. Huet , De lu Joiblesse de l'esprit humain, liv. II, cbap. iv. (Note de Barbeyrac sur Puftendorf, Droit de la nature et des gens, liv. I , chap. Il , § 4. Vny. aussi Diog. Laert. , liv. IX . § 107 et 108;

( 43 ) comme inclinée néeessaircnienlà reconnoîlre ceUe règle ; car s'il est vrai de dire que c'est à l'égard des choses probables que semble se déployer en grande partie le pouvoir de suspendre sou jugement et de se porter encore à un nouvel examen, il faut convenir aussi (et c'est ce que j'observois il n'y a qu'un instant) que lorsque cette probabilité est portée à un certain degré, où rien ne paroisse à nos yeux pouvoir en balancer tovite la force, et où l'esprit la saisisse sans beaucoup de peine, elle devient alors, dès qu'il y attache toute son attention, comme un principe de détermination, auquel il ne peut se refuser en quelque sorte que malgix' lui.

IV. Ajoutons cependant que , pour ne renfermer dans mes jugements que ce que comporte l'étendue de mes principes , je ne dois jamais affirmer, comme évident, ou comme certain, ce qui n'est, en effet, que probable. Ainsi , d'après ce que j'ai dit sur la certitude , je dois recounoître , par exemple, que si le jugement que je porte des objets sensibles n'a pour fondement qu'un rapport confus de mes sens, comme ce rapport ne sauroil donner lieu à des observations précises de la part de mon esprit, je ne puis regarder alors mon jugement comme certain. Il en est de même lorsque le témoignage des sens ne se soutient pas, soit que nous le considérions par rapport à son objet en luimême, soit que nous le comparions avec ce que

( 44 ) nous connoissons do quclqu'autre objet; ou bien, enfin , lorsque nous ne ti'ouv<.'i'ons pas toute la précision nécessaire dans la conséquence que nous voulons tirer de ce que nos sens nous apprennent. Dans tous ces cas , nous pouvons bien avoir des probabilités, mais plus nous nous éloignons de ce point indivisible qui forme la certitude, et plus aussi ce qui est devenu probable doit perdre sur nous de son autorité, jusqu'à ce qu'il se réduise àde simples conjectures qui ne méritent bien souvent que la plus légère attention.

CHAnniE SIXIÈME.

I)n l'idée (/lie je dois mejbrmcr des hommes en général.

I. Les premiers principes de mes connoissances établis , et , ce qui n'est pas moins essentiel , ne pouvant plus désormais les confondre entre eux , il est temps que je considère ces êtres semblables à moi, à côté desquels je me trouve placé; c'est en vain que je mettrais encore en problème s'ils pensent, s'ils réfléchissent. Leurs discours fraj^pent mes oreilles, leurs actions se passent à ma vue; et malgi'é la diversité de leur langage , une expérience constante me fait découvrir en eux la mèine faculté que je trouve en moi , celle de former des idées, d'en tirer des conséquences; en un mot, la faculté de raisonner (i). De même aussi, leurs

(i) Je sais non-seulement (]ue je suisuu homme, dit M.Ré^^is, c'est-à-dire que je suis un corps et un esprit unis ensemble à certaines conditions, mais je suis encore porté à croire qu'il y a plusieurs autres hommes qui existent ainsi que moi , à cause que j'aperçois plusieurs corps semblables au mien.... Cependant je pourrois penser que ces corps ne sont pas unis à des espiils , s'ils ne font que les choses dont je reconnois en moi - même que le coips stu! peut être la cause Mais si je viens à ré-

( 4G ) oaroles el leur conduite expriment des affections <'t des désirs; mais si je m'arrête à l'ctudc d'uu seul liomm^e , n'aurai-je pas toujours à ci'aiudrc d'être trompé ? qui me répondra que le fond de son cœur est tel que l'extérieur me l'annonce. Je dois convenir cependant qu'il règne souvent dans les discours, et surtout dans les actions une précision et un caractère d'uniformité qui m'indique nécessairement leur principe. Ce vieillard, avec un bien considérable, m'entretient encore de la peine que l'on a à vivre, de la misère du temps et des revers de la fortune; il amasse, il accumule richesses sur richesses , tandis que , mal vêtu , mal nourri , il ne veut d'autre ami que son or; et s'armant d'un front sévère à la vue de tous ceux qu'accable l'indigence , il ne se rend accessible qu'à quelques

connottre que ces corps usent comme moi de la parole, j'aurai une raison infaillible de croire qu'ils sont unis à des esprits semblables au mien; car je remarque qu'user de la parole, n'est autre cbosc que faire connoître ce qu'on pense à ce qui est capable de l'entendre ; et par conséquent, s'il y a des âmes dans les cor|)s qui ressemblent au mien , le seul moyen de m'en assurer, c'est de nous expliquer les uns yux autres ce que nous pensons , et de l'expliquer par des signes extérieurs qui •consistent la plupart dans les sons des paroles.

Or, je crois avoir reconnu qu'il y a entre ces corps et moi plusieurs signes communs, par lesquels nous nous entendons, et que les plus ordinaires sont l^s paroles ; car voyant qu'ils répondent à mes discours par d'autres qui me donnent des id<'.'\s convenables à ce que je pense , je ne crois pas me trompe!:

jciuu's gens lie lan.illr iiul acli»'"lonL, par los intérêts énormes qu'il en tire , le bonheur de le oounoître.. Sans doute cet homme n'est animé , n'est conduit que par l'avarice ; mais on ne trouve pas toujours de ces caractères frappants qui se dévoilent à l'extérieur par une suite de discours et d'actions qui tiennent au même principe; et c'est ici que l'étude de l'homme devient si difficile. Souvent il se cache, il s'enveloppe, et plus on cherche à le deviner, plus on s'aperçoit qu'il nous échappe au moment que nous croyons le saisir; il m'est donc alors presqu'imjîossible d'acquérir une conuoissance certaine des motifs qui le déter mineut, etdeceque jedois en attendre. Mes conjectures pourront être plus ou moins fortes, la probabilité sera plus ou moins grande, sans que je

quand je me persuade qu'ils ont compris ma pensée , et que les pensées nouvelles que leurs paroles ont excitées en moi , sont en effet celles qu'ils ont.

De plus, je puis convenir avec quelques-uns de ces corps, que ce qui signifie ordinairement une chose en signifiera une autre, et cela réussit ; de sorte qu'il n'y a plus que ceux avec qui j'en suis convenu qui me paroisscnt entendre ce que j.pense : d'où je conclus que les paroles sont des signes d'institution , et comme cette institution suppose nécessairement des pensées en ceux qui sont capables de convenir, j'ai raison de croire que dans ces corps il y a des âmes comme la nsienne , et par conséquent qu'il y a plusieurs hommes comme moi qui existent , qui est ce que je chevchois? Philosophie de M. Régis , Méi. , liv. I , oine part. , chap. ix.

( 4« ) parvienne à la certitude , si ce n'est dans ces calaclères dont je viens de parler, c'est-à-dire ceux où tout est la suite d'une passion violente, qui s'est comme emparée de toutes les puissances de l'ame.

IL Mais si je porte ma vue sur l'homme eu général , l'expérience me fournira des lumières certaines à cet égard. Les hommes , pourrai-je dire alors, quoiqu'en partant le ])lus souvent d'un principe commun, l'intérêt, ou ce qui le renferme, etqui estplus général encore, l'amour de soi-même, se trouvent distingués entr'eux par mille passions qui, n'étant que des modifications de ce même amour, se varient cependantà l'infini, se contrastent, se croisent mutuellement, et par la diversité même des circonstances où ils se trouvent placés , forment en eux des intérêts et des points de vue tout opjwsés. Que les années se succèdent et amènent des révolutions subites et imprévues , que je me transporte dans d'au^tres pays , en tout temps , en tous lieux , le même tableau s'offre à mes regards; partout je reconnois ces traits généraux qui caractérisent le genre humain et qui, en s'annonçant d'une manière constante et invariable , établissent à cet égard, par une expérience entière et parfaite , une certitude proprement dite.

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