CHAPITRE VI
LES ÉTATS GÉ5EKAIJX DB 15S8; LE TIERS ÉTAT SOUS LE BÈGRB DE HENBI lY.
SovuAiftB : Proscription des calvinistes , remontrances courageuses du parlement. — États généraux de 1588, meurtre des Guises. — Insurrection de Paris, fédération municipale contre la royauté. — Alliance du parti royal et du parti calviniste. — Assassinat de Henri llî; Henri de Bourbon reconnu pour roi. — États généraux de la Ligue. — Henri IV dans Paris; son caractère. — Sa politique intérieure et extérieure. — État des classes roturières à la fin du xvi« siècle.
E l'état de société secrète pour la défense du catholi- ^P cisme la Ligue avait passé à Tétat de parti révolutionnaire préludant, par la négation des droits de Théritior présomp'vif du trône , à de futures attaques contre le poi. Sa première démonstration hostile eut lieu en 1583. Une armée fut rassemblée, et plusieurs provinces se soulevèrent au nom du cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, se disant premier prince du sang parce qu'il était prince catholique *, et ayant derrière
de toutes parts la ruine finale de nostre religion et de i'estat de ce royaume est de mettre un si bon ordre que nous re^tahiisâions ccbte monarchie et tous Jes estais d'îcc'lle Si Ion les anciennes fondamentales loix, sans nous de^parUr de la deue obéissance que nous devons au roy, tant qu'il sera catholique ou qu'il ne se déclarera fauteur d'hérétiques :
Premièrement c'est de faire que le plus que l'on pourra de provlncis et de villes de
ce royaume s'unissent ensemble de force et conseil et moyens ( Instructions du
comité parisien de la Ligue, adressées en 1587 à tous les comités des bonnes villes : Palma Cayel, Chronologie novennaire, Collect. Michaud et Poujoulat, tre série; t. XII, p. $4-38. )
I. la rcpréscnlaUon admise en ligne collatérale pour la succession au royaume de Franci; r.isail passer le neveu avant l'onde, quoique celui-ci fût plus proche d'un degré.
Digiti
lui le duc de Guise, véritable chef de la révolte '. Henri HL était sommé respectueusement, mais sous peine de guerre avec la France orthodoxe, d'accomplir le vœu des états généraux, la réunion de tous ses sujets au culte catholique romain. Il céda, et le traité conclu avec les révoltés fut accompagné d'un édit qui révoquait tous les édits de pacification accordés jusque-là aux calvinistes*. L'exercice de tout autre culte que la religion catholique était défendu sous peine de mort. Les ministres devaient sortir du royaume dans le délai d'un mois, et les autres protestants dans le délai de six mois, sous la même peine. Cette proscription fut encore aggravée, et un nouvel édit, imposé par le parti ligueur, réduisit de six mois à quinze jours le délai assigné aux religionnaires pour abjurer ou quitter la France'. Tous les biens des réfractaires et de quiconque les assisterait directement ou indirectement devaient être saisis et appliqués aux frais de la guerre que le roi allait reconunencer avec toutes ses forces unies aux forces de la Ligue.
Ainsi s'ouvrit la plus longue et la plus sanglante des guerres civiles du siècle, celle dont Henri iV porta le poids pendant dix ans avec une constance héroïque. Elle fut inaugurée en quelque sorte par une bulle d'excommunication qui le déclarait déchu de tout droit à la couronne de France, et qui annulait à son égard, pour le présent et pour l'avenir, tout devoir et tout serment de fidélité *. A la question
I. Voy. le manifeste intitulé : Déclaration des causes qui ont mû monsieur le cardinal de Bourbon^ et tes pairs, princes, seigneurs, villes et communautés catholiquet de ce roijnume» de s'opposer à ceux qui par tous moyens s'efforcent de sutfvertir la religion catholique et l'Etat, Mémoires de la Ligue, t. I, p. 56 et BUi?. — Les provinces et yilles soulevées étaient la Champagne, la Picardie, la Normandie, la Bretagne et la Bourgogne, Rheims, Chàlons, Soissons, Péronne, Amiens, Abbeville, Mézières, Tout , Verdun, Rouen, Caen, Dijon, Uâcoo, Auxonne, Orléans, Bourges, Angers et L)^on.
t. Édit de juillet 1585. Bec des anciennes lois française*, t XIV, p. 595.— Mémoiret de la Ligue, t h p. 178.
8. Déclaration du 16 octobre 1585. Mémoires de la Ligue, U 1, p. S97.
A. La sentence fulminée par Sixte V frappait également le prince de Condé, hérétique, fils d'un hérétique, converU au catholicisme, puis retourné à ta religion comme le roi de Navarre. — Itaque, in prsceiso hoc sollo, et in plenitudine potestaUs qoaro ipse Rex regum et Dominus dominanUum Ucet nobis indignis tribuit»...- pronun-
Digiti
de tolérance d'un nouveau culte se mêlait , dans ce débat à main armée, la question de suprématie temporelle du pape sur le royaume; une même attaque était dirigée contre le principe humain de la liberté de conscience et contre le principe national de l'indépendance de la couronne , et la majorité des Français , par haine de Tun , semblait prête à sacrifier l'autre.
Mais, dans cet égarement général, il restait encore des yeux pour voir à quel abîme on marchait, et des consciences pour le dire. Ce fut des sommités du tiers état, de la haute magistrature, que vint» comme un cri d'alarme, la protestation du bon sens et du patriotisme. Le 18 juillet 1585, lorsque Henri m alla en personne au parlement pour y faire lire et publier son premier édit de proscription, •la cour n'inscrivit l'acte sur ses registres qu'après de vives remontrances; trois mois plus tard, quand vint le second édit, et qu'avec sa promulgation fut requis, par une insigne lâcheté du roi, Tenregisl rement de la bulle qui déclarait déchu de ses droits Théritier légitime du trône, il y eut de nouvelles remontrances plus pressantes et plus énei^iques. a Sire, b disait la cour suprême dans un langage digne du chancelier de l'Hôpital , « le crime que vous avez voulu châtier d est attaché aux consciences, lesquelles sont exemptes de la puis- « sance du fer et du feu.... Quand tout le parti des huguenots serait a réduit à une seule personne, il n'y aurait nul de nous qui osât cona dure à la mort contre elle , si son procès ne lui était solennelle- « ment fait, et si elle n'était dûment atteinte et convaincue de crime
ti«tmus et declaramus Henricum quondam regem et Henricum Condensem supradictos Tuisse et eue hœreticos, in heereses relapsos et iiDpœnilentes, hoBrelicorum quoque ducee, fautores et defensorea manifestos, publicos el notorios, sicque Isaœ majestaUs divins reos..... et spccialiter eosdem fuisse et esse ipso Jure privâtes, Henricum quondam regem, videiicel prstenso Navarrae regno illiusque parte quam adliuc obtinuit, nec non Bcarni ; aJterum vero Henricum Condensi, et ulrumque eorumqus posteros, omnibus et quibuscumque aliis principatibus, ducaUbus, domlniis, civita-
tibus et locis, feudisque et l}onis eUam empbyteuticis ac pariter eos ipso jure
privâtes et incapaces ac intiabiles ad succedendum in quibuscumque ducaUbus, prineipatibus, domiiiiis et regnis, ac speclaliter in regno Franciœ. iSixti V declaraUo, etc , GoiddsU Monarchia sancii romani imperii^ 1. 111, p. 125.)
4li ESSAI SUR L'HISTOIRE
« capital et énorme. Qui sera-ce donc qui, sans forme de justice a aucune, osera dépeupler tant de villes, détruire tant de provinces, a et convertir tout ce royaume en un tombeau? Qui osera pronon- « cer le mot pour exposer tant de millions d'hommes, femmes et a enfants , à la mort, sans cause ni raison apparente, vu qu'on ne « leur impute aucun crime que d'hérésie , hérésie encore inconnue « ou pour le moins indécise , héiésie qu'ils ont soutenue contre les « plus fameux théologiens de votre royaume, en laquelle ils sont « nés et nourris depuis trente ans par la permission de Votre Majesté a et du feu roi votre frère'.... »
Quant à la bulle du pape, à cette sentence de mort civile prononcée par le Saint-Siège au nom de son droit divin de juridiction sur tous 1rs princes^, le parlement la ^nalait avec indignation conmie un attentat contre la souveraineté du roi et Tindépendance du royaume. II rappelait au faible Henri m Texemple de ses devanciers et la tra* dilion de ceux qui avaient en garde le dépôt des lois du pays, a Nous ne trouvons point, disaitr-il , par nos registres ni par toute « l'antiquité, que les princes de France aient jamais été sujets à la « justice du pape, ni que les sujets aient pris connaissance de la «religion de leurs princes'.» N'osant porter au roi le reproche de lâcheté, il se l'adressait à lui-même pour sa connivence avec l'erreur de ceux qui s'étaient flattés d'amener les protestants à