LOUIS XIV ET COLBERT
Sommaire : Développement de notre histoire sociale du xii« siècle an xvii«. — Louis XIV gouverne personnellement, son caractère, deux parts dans son règne. — Ministère de Golbert, sa naissance roturière, son génie. — Universalité de ses plans d'administration. — Grandes ordonnanct's; besoin d'une longue paix. — Passion du roi pour la guerre, ses conquêtes. — Faveur croissante de Louvois, disgrâce de Colbert. — Il meurt consumé d'ennuis et impopulaire. — Révocation de l'édit de Nantes. — Fautes du règne de Louis XIV. — Elles venaient toutes d'une même source. — Impression des malheurs publics. — Changement qu'elle amène dans les esprits. — Nature et portée de cette réaction.
E règne de Louis XIV marque dans notre histoire 1 le dernier terme du long travail social accompli en ' commun par la royauté et par les classes non nobles ^ de la nation , travail de fusion et de subordination universelle, d'unité nationale, d'unité de pouvoir et d'uniformité administrative. Si de ce point culminant on porte le regard en arrière jusqu'aux règnes de saint Louis et de Philippe-Auguste, il semble qu'on voie se dérouler un même plan, formé dès l'abord, et à l'exécution duquel chaque siècle, depuis le xn*, a contribué pour sa part. La succession des temps fait apparaître une suite de rois et de ministres s'employant à cette grande œuvre, et mettant au service de la même cause tout ce qu'ils ont d'âme et de génie. On voit le peuple, pour qui ils travaillent et d'où ils tirent les éléments de leur puissance réformatrice, les devancer quelquefois de ses propres efforts, les suivre toujours, et les stimuler sans
Digiti
cesse par sa voix dans les états généraux; par Topposition des compagnies judiciaires , par tout ce qu'il y avait d'organes du droit commun et de la pensée publique. C'est ainsi qu'à force de mutalions progressives s'est élevée la royauté absolue, symbole de Tunité française, représentation de l'état facilement confondue avec lui. Ce régime, ennemi de la liberté aussi bien que du privilège, et dont la seconde moitié du xvu* siècle nous montre l'épanouissement splendide, la nation ne l'avait point subi, elle-même Tavait voulu résolument et avec persévérance; quelques reproches qu'on pût lui faire au nom des droits naturels ou du droit historique, il n'était point fondé sur la force ni sur la fraude, mais accepté par la conscience de tous.
Tel était le pouvoir qui , après deux ministères qu'on peut nommer de véritables règnes *, fiit pris en main par le fils de Louis XIII, à peine âgé de vingt-trois ans. Le jeune prince, jusque-là étranger aux affaires, adressa, dans le premier conseil tenu par lui, ces paroles au chancelier et à ses collègues : a J'ai résolu d'être à « l'avenir mon premier ministre... Vous m'aiderez de vos conseils a quand je vous les demanderai... Je vous prie et vous (H*donne , « monsieur le chancelier, de ne rien sceller que par mes ordres;... <c et vous^ mes secrétaires d'État, et vous, monsieur le surinteua dant des finances, je vous ordonne de ne rien signer sans mon a commandement ^. d Cette déclaration renfermait une promesse de travail personnel, de travail effectif pour chaque jour; Louis XIV s'y montra fidèle durant toute sa vie , et c'est là un des traits caractéristiques et l'une des gloires de son règne •. Jamais chef de nation
4. Le ministère de Richelieu occupe dix-huit ans, de 1624 à 4643 ; et celui de Uazalin , dix-neuf ans, de 4649 à 4664.
5. Mémoires de Henri-Louis de Brienne^ éd. Barrière, 48S8, t 11, p. 455; Mém. de 'abbé de Choisy, coli. Michaud, 3* série, t VI, p. 577, et Mém. de madame de Motte- Vi/2e, ibid.,p. 586.
3. Je m'imposai pour loi de trayailier régulièrement deux fois par jour, et deux ou trois heures chaque fois avec diverses personnes, sans compter les heures que je passois seul en particulier, ni le temps que je pourrois donner extraordinairement aux
Digiti
490 ESSAI SUR L*HISTOIRB
n'eut une idée plus haute et plus sérieuse de ce que lui-même appelait énergiquement le métier de roi*. Ainsi Texercice du pouvoir, qui, depuis la mort de Henri IV^ n'avait eu lieu que par délégation, se trouva réuni à son principe, et la royauté, réduite durant un demi-siècle à Tétat de pure idée, redevint pour ainsi dire une personne. Cette révolution, qui simplifiait logiquement l'autorité souveraine , fut saluée avec joie par la sympathie et Tespérance populaire ; on y voyait le terme de ces maux que les peuples imputent toujours aux intermédiaires placés entre le trône et la nation , personne alors n'en pressentait les vastes et singulières conséquences. Louis XIV , avec une rare dignité de caractère , possédait un sens droit, rinstinct du pouvoû* et de Tordre, l'esprit des affaires jusque dans le détail, une grande faculté d'application et une remarquable puissance de volonté; mais il lui manquait la haute portée de vue et la liberté d'intelligence qui avaient mis au premier rang des hommes d'État Richelieu et Mazarin. Sa résolution d'agir en tout selon la règle du devoir et de n'avoir pour tut que le bien public était profonde et sincère , les mémoires qui nous restent de lai l'expriment avec une efiîision quelquefcb touchante^, mais il n'eut
affaires extraordinaire?, s'il en survcnoit, n'y ayant pas un moment où ii ne fût permis de m'en parler, pour peu qu'elles fussent pressées. (Uém. de Louis XIV adressés à son Qli; Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 30.) — Ibid., p. 19.
I. Un écrit de Louis XIV, tout enUer de la main, est intitulé : Mflexhns sur le mé' tier de roi; on y trouve comme têtes d'articles les maximes suivantes : Tout rapporter au bien de l'État.— Linlérêl de l'État doit marcher le premier. —Penser à tout — Se garder de soi-même. ( CEuvres de Louis XtV, t. Il, p. 4M.)— Ici je ne vous dirai passeu» lement que c'est toutefois par là (par le travail) que l'on règne, pour cela qu'on règne, et qu'il y a de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu, de l'injure et de la tyrannie à l'égard des hommes, de vouloir l'un sans l'autre. (Mém. de Louis XIV, ibid., 1 1, p. 19.)
t. J'ai toi^ours considéré comme le plus doux plaisir du monde la satisfaction qu'on trouve à faire son devoir. J'ai même souvent admiré comment il se pouvoit faire que l'amour du travail, étant une qualité si nécessaire aux souverains, fût pourtant une de celles qu'on trouve plus rarement en eux. {Œuvres de Louis JTIf, 1. 1, p. I05) * Quand j'ai pris le gouvernement de mon royaume, j'ai bien vu que ma réputation alloil être à la merci de tout le monde, qui peut-être ne me rendroit pas toujours justice. Mais, comme je ne longe qu'à me bien acquitter de tout ce que je dois à mes peu-
Digiti
DU TIERS ÉTAT. m
pas la force de suivre toujours la loi morale qu'il s'imposait. En voulant ne faire qu'une même chose de son propre bonheur et du bien de Tétai, il inclina trop à coi^ondre Tétat aveclui-même, à l'absorber dans sa personne *. Trop souvent il prit la voix de ses passions pour celle de ses devoirs, et ce qu'il se vantait d'aimer le plus, rintérét général, fut sacrifié par lui à son intérêt de famille, à une ambition sans bornes, à un amour déréglé pour l'éclat et pour la gloire *. Sa longue vie le montre de plus en plus entraîné sur cette pente périlleuse. On le voit d'abord modeste et en même temps ferme d'esprit, aimant les hommes supérieurs et cherchant les meilleurs conseils'; puis, préférant qui le flatte à qui Téclaire, accueillant, non l'avis le plus solide, mais l'avis le plus conforme à ses goûts; puis enfin, n'écoutant que lui-même, et prenant pour ministres des hommes sans talent ou sans expérience qu'il se charge de former. Ce règne, glorieux à juste titre, offie ainsi des phases
plM et à ma dignité, j'ai méprisé, pour faire mon devoir, toutes les autres gloires. J'ai enique ia première qualité d'un roi éloit la fermeté, et qu'il ne devoit'jamais laisser ébranler sa Tertu par lebi&me ou par les louanges; que, pour bien gouverner son État, le bonheur de ses »v^elB éloit le seul pôle qu'il devoit regarder, sans se soucier des tempêtes et des vents différents qui agiterolent continuellement son vaisseau. (IWd,l. Il, p.43i.)
4. Enfin, mon fils, nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu'ils fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes à la tête d'un corps dont lis sont membres. Ce n'est que pour leurs propres avantages que nous devons leur donner des lois, et ce pouvoir que nous avons sur eux ne nous doit servir qu'à travailler plus efficacement à leur bonheur. (Ibid , t. I, p. 116 )~ Qiiaiid on a l'Eut en vue, on travaille pour sol. Le bien de l'un fait la gloire de l'autre. Quand le premier est heureux, élevé et puissant, celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu'il y a de plus agréable dans la vie. (Ibid., 1. 11, p. 457.)
a. Voy. llntroducUon du bel ouvrage de M. Wignei t NégodaUont relatives à la tuceestion (TEspagne tous Louis XIV,
8. Délibérer à loisir sur toutes les choses Importantes et en prendre conseil de diverses gens n'est pas, comme les sols se l'Imaginent, un témoignage de foibiesse ou de dépendance, mab plutôt une marque de prudence et de solidité. C'est une maxime surprenante, mais véritable pourtant, que ceux qui, pour se montrer plus maîtres de leur propre conduite, ne veulent prendre conseil eu rien de ce qu'ils font, ne fout presque jamais rlin de ce qu'Us veulent. {(Eavres de Louis JTI K, t. Il, p. 113.)
Digiti
très-diverses; on peut le diviser en deux parts presque égales pour la durée , lune de grandeur, Tautre de décadence; et, dans la première y on peut de même distinguer deux périodes, celle des années fécondes où tout prospère par une volonté puissante que la sainç raison dirige, et celle où le déclin commence, parce que la passion prend de l'empire aux dépens de la raison.
C'est le génie d'un homme du tiers état, du fils d'un conmierçant, de Jean-Baptiste Golbert, qui donna l'inspiration créatrice au gouvernement de Louis XIV '. Colbeit fut ministre vingt-deux ans^, et, durant ce temps le plus beau du règne , la prospérité publique eut pour mesure le degré d'influence de sa pensée sur la volonté du roi. Cette pensée, dans sa nature intime , se rattachait à celle de Richelieu , pour la mémoire duquel Colbert professait un véritable culte'. Dès son entrée au conseil, il fit reparaître les plans du grand ministre et se proposa pour but l'exécution de tout ce que cet homme extraordinaire n'avait pu qu'ébaucher, indiquer ou entrevoir. L'œuvre de RicheUeu s'était accomplie dans la sphère des relations extérieures; mais il n'avait pu que déblayer le terrain et tracer
1. Le père de Colbert, marchand de drap à Reims, y tenait boutique à l'enseigne du Long vêtu, et joignait à ce commerce celui des toiles, du yin et du blé. Sa famille avait plusieurs branches également vouées au négoce dont lui-même fil Tapprentissage à Paris d'abord, et ensuite à Lyon. Revenu à Paris, il quitta la vie de comptoir, et fut successivement clerc de notaire, clerc chez un procureur au Chàtelet, commis au bureau de recetle financière qu'on nommait des parties casuelles, secrétaire parUculier du cardinal Mazarln, et enfin intendant de sa maison. Mazarin, à son lit de mort, le recommanda vivement au roi. On trouve cette phrase dans les instrucUons qu'il écrivit de sa propre main pour son fils atné : u Mon fils doit bien penser et faire sou- « vent réfleiion sur ce que sa naissance i'auroit fait être, si Dieu n'avoit pas béni mon « travcil, et si ce travail n'avoit pas été extrême. » Voy. VHlUoire de la vie et de l'ad' minisiraiion de Colbert, par M. Pierre Clément, Pièces JustificaUves, n«« vi et m.
S De 1661 à 1683.
3. Colbert, fidèle observateur des maximes de Richeiien jusqu'à s'en attirer des plaisauteries de la part du feu roi.... Quand il s'agissait d'une aflTaire importante, le Tcu roi disait souvent : « V.oili Colbert qui va nous dire : Sire, ce grand cardinal de Ricbe- « lieu, etc. » (Mém. de M. de Valincourt, sur la marine, joint au Mém. du marquis de Villtrlle, publié par M. de Monmerqué pour la Société de l'Histoire de France
p. LII.J
Digiti
les voies pour la réorganisation intérieure du royaume. Par la diplomatie et par la guerre y lui et son habile successeur avaient assuré à la France une situation prépondérante parmi les États européens ; il s'agissait de lui donner un degré de richesse et de bien-être égal à sa grandeur au dehors , de créer et de développer en elle tous le» cléments de la puissance financière , industrielle et commerciale. C'est ce qu'entreprit un homme qui n'avait ni le titre ni les droits de premier ministre , serviteur d'un monarque jaloux de son autorité personnelle , et ombrageux en ce point jusqu'à la manie *. Richelieu avait fait de grandes choses dans sa pleine liberté d'action ; Colbert en fit de non moins grandes sous la dépendance la plus étroite, avec la nécessité de plaire danstout ce qu'il lui fallait résoudre, et avec la condition de ne jamais jouir extérieurement du mérite de ses propres actes, de prendre pour soi dans le pouvoir les soucis, les mécomptes^ les injustices populaires, et de reporter sur autrui le succès, la gloire et la reconnaissance publique.
Rien de plus étrange que le contraste des figures et des caractères dans cette association au même travail qui liait Tun à Tau Ire Louis Xrv et Colbert. Le roi, jeune et brillant , fastueux, prodigue, emporté vers le plaisir, ayant au plus haut degré l'air et les goûts d'un gentilhomme; le ministre, joignant aux fortes qualités de la classe moyenne, à l'esprit d'ordre, de prévoyance et d'économie,
I. Quanl aux personnes qui dévoient seconder mon traTailJe résolus, sur toutes choses, de ne point prendre de premier minisire ; et, si vous m'en croyez, mon (Ils, et tous ^os successeurs après vous, le nom en sera pour Jamais al)oli en France rien n*élant plus indigne que de voir d'un c6lé toute la fonction , et de l'autre lu seul litre de roi. Pour ce dessein, il éloit absolument nécessaire de partager ma conflance et rexécutioD de mes ordres, sans la donner toute entière à pas un. [CEuvres de Louis XIV, 1. 1, p. 27.) —Nul ne partage votre travail sans avoir un peu de part à voira puissance. N'en laissez à autrui que ce qu'il vous sera impossible de retenir; car quel^ que soin que vous puissiez prendre, il vous en échappera toujours beaucoup plusi qu'U ne seroit à souhaiter. (Ibid., p. 150.) » L'ambassadeur de Portugal luy dit un jour : « Sire', j'accommoderay ceUe affaire avec vos ministres. Monsieur l'ambassa- « (luur, répliqua le roy, vous voulez dire nos gens d'affaires. • {les portraits de la c>ur. Archives curieuses de l'histoire de Fnoce, a« série, t Ylll, p. 371.)
Digiti
le ton et les manières d'un bourgeois. Vieilli avant Tàge dans des devoirs subalternes et des travaux assidus , Colbert en avait gardé l'empreinte j son abord était difficile, sa personne sans grâce, ses traits austères jusqu'à la dureté. Cette rude enveloppe couvrait en lui une àme ardente pour le bien public , avide d'action et de pouvoir, mais encore plus dévouée qu*ambitieuse ^ Glacial pour les solliciteurs et peu sympathique aux plamtes de l'intérêt privé, il s'animait de tendresse et d'enthousiasme à Tidée du bonheur du peuple et de la gloire de la France^. Aussi tout ce qui constitue le bien-élre, tout ce qui fait la splendeur d'un pays , fut-il embrassé par lui dans ses méditations patriotiques. Heureuse la France , de tout le bonheur où alors elle pouvait aspirer, si le roi qui avait cru à Colbert sur la parole de Mazarin mourant' eût toujours suivi l'admirable guide que la Providence lui donnait. Du moins , dans les
1. 11 est homme sans fasUdie, sans luxe, d'une médiocre dépense, qui sacrifie Tolontiers tous ses plaisirs et ses divertissements aux intérêts de l'État et aux soins des aHiiires. Il est actif et vigilant, ferme et lnviolal>le du coslé de son devoir; qui fuit Irs partis, et ne veut entrer en aucun traitté sans en donner connoissance au roi et sans un exprès commandement de Sa Mi^esté; qui témoigne n'avoir pas grande avidité pour les richesses, mais une forte passion d'amasser et de conserver les biens du roy. ( let Potttaittde la cour. Archives curieuses de l'histoire de France, 3< série, t. Vlll, p. 371.) —Voy. l'Histoire de la vie et de l'admlnistraUon de Colbert par H. Pierre Clément , la noUce sur Colbert par Lemontey, et le rapport lu par M. Ylllemain à la séance annuelle de l'Académie française, le 17 août 1848.
2. Je voudrois que mes projets eussent une fin heureuse, que l'abondance régnât dans le royaume, que tout le monde y fût content, et que, sans emplois, sans dignilés, éloigné de la cour et des affaires, l'herbe crût dans ma cour. ( Paroles de Colbert citées par d'AuvIgny, Vies des hommes illustres de la France, t V, p. 878.) — Je déclare eu mon particulier à Votre Majesté qu'us repas inutile de 3,000 livres me fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne, Je vendrois tout mon bien, j'engagerois ma femme et mes enfants, et j'irois à pied toute ma vie pour y fournir, s'il étolt nécessaire. ( Lettre de Colbert à Louis XIV, Particularités sur les mi' nisires des finances^ par M. de Monthyon, p. 44}
3. On dit que le cardinal mourant lui avoit conseillé de se défaire do Fouquet comme d'un Ikomxne s^jet à ses passions, dissipateur, hautain, qui voudroll prendre ascendant sur lui ; au iieu que Colbert, plus modeste ut moins accrédité, seroit prêt i tout et régleroit l^tat comme une maison particulière. On dit même qu'il ajouta ces mots Cet M. Colbert s'en vantoit avec ses amis) : « Je vous dois tout. Sire, mais je crois N m'acquitter en quelque manière en vous donnant Colbert. • {Mémùires de Cubbéde Choisy, coUect Michaud et Poujoulat» 3« série, t. VI, p. 579.)
Digiti
vingt-deux ans de ce ministère mêlés de confiance et de défaveur^ il lai permit de mettre la main à presque toutes les parties du gouvernement, et tout ce que toucha Colbert fut transformé par son génie. On est saisi d'étonnement et de respect à la vue de cette administration colossale qui semble avoir concentré dans quelques années le travail et le progrès de tout un siècle.
S'il y a une science de la gestion des intérêts publics , Colbert en est chez nous le fondateur. Ses actes et ses tentatives, les mesures qu'il prit et les conseils qu'il donna prouvent de sa part le dessein de faire entrer dans un même ordre toutes les institutions administratives jusque-là incohérentes, et de les rattacher à une pensée supérieure comme à leur principe commun. Cette pensée^ dont Louis XrV eut le mérite de sentir et d'aimer la grandeur, peut se formuler ainsi : donner Fesser au génie national dans toutes les voies de la civilisation, développer à la fois toutes les activités, Pénergie intellectuelle et les forces productives de la France. Colbert a posé lui-même, dans des termes qu'on croirait tout modernes, la règle de gouvernement qu'il voulait suivre pour aller à son but : c'était de distinguer en deux classes les conditions des hommes, celles qui tendent à se soustraire au travail, source de la prospérité de l'État, et celles qui, par la vie laborieuse, tendent au bien public; de rendre difficiles les premières et i^ faciliter les autres en les rendant, le plus'possible, avantageuses et honorables ' . Il réduisait le nombre
1. 11 faut aassi prendre garde que tous ceux qui seront nommés pour cette matière
aient plus de force et de probité qu'aucuns Il sera bien nécessaire qu'ils observent
de rendre difficiles toutes les conditions des hommes qui tendent à se soustraire du travail qui Ta au bien général de tout l'État; ces condIUons sont le trop grand nombre A'orQciers de Justice, le trop grand nombre de prêtres, de moines et religieuses. Et ces ieui derniers, non-seulement se soulagent du travail qui Iroit au bien commun, mais mCrae privent le public de tous les enfants qu'ils pourroient produire pour servir aux fonctions nécessaires et utiles : pour cet effet, il seroit peut-être bon de rendre les TŒUx de religion un peu plus difficiles, et de reculer l'âge pour les rendre valables, mfime retrancher l'usage des dots et des pensions des religieuses, et de faciliter et ren« dre honorables et avantageuses, autant qu'il se pourra, toutes les condiUons des hommes qui tendent au bien public, c'est-à-dire, les soldats, les marchands, les labou-
et la valeur des offices, afin que la bourgeoisie, moins empressée à leur poursuite , tournât son ambition et ses capitaux vers le commerce, et il attirait du même côté la noblesse , en combattant le préjugé qui, hors du service militaire et des hauts emplois de TÉtat, lui faisait un point d'honneur de la vie oisive ^ L'émulation du travail, tel était Fesprit nouveau qu'il se proposa d'infuser à la société française, et selon lequel fut conçu par lui l'immense projet de remanier la législation tout entière^ et de la fondre en un seul corps pareil au code de Justinien ^.
C'est à ce dessein qu'il faut rapporter, conune des fragments d'un môme ouvrage , les grandes ordonnances du règne de Louis XIY, si
reurs et gens de journée. (Projet d'une révision générale des ordonnancfs, discours prononcé par Colberl dans le conseil du 40 octobre 1665, Revue rétrospective, » série, L IV, p. 257 et suiv.)
I. Comme le commerce, et particulièrement celui qui se Tait sur mer, est la source féconde qui apporte l'abondance dans les États et la répand sur les sujets i proportion de leur industrie et de leur travail, qu'il n'y a point de moyen pour acquérir du bien qui soit plus innocent et plus légitime .- aussi a-t il toi^ours été en
grande considération parmi les nations les mieux policée» Comme il importe au
bien de nos si^ets et à notre propre satisfaction d'effacer entièrement les restes d'une opinion qui s'est universellement répandue que le commerce maritime est incompa» tible avec la noblesse, et qu'il en détruit le^ privilèges, nous avons estimé à propos de faire entendre notre intention sur ce sujet , et de déclarer le commerce de mer ne pas déroger à noblesse, par une loi qui fût rendue publique et généralement reçue dans toute l'élen'lue de notre royaume. (Édit d'août 1669, Bec. des anciennes lois françaises^ t. X Vlll, p. 317. )— Voy. Forbonimis, Recherches et considérations sur les finances de France^ t. Il, p. 150 et 362 ; i. III, p. 357.
8. Mais si Votre Majesté s'est proposé quelque plus grand dessein, comme seroit celui de réduire tout son royaume sous une même loi, même mesure et même poids, qui seroit assurément un dessein digne de la grandeur de Votre Majesté, ûl^ne de son esprit et de son ftge, et qui lui atlireroit un abîme de bénédictions et de gloire, dont toutefois Votre Majesté n'auroil que l'honneur del'eiéculion, vu que le dessein en auroil été formé par Louis Xl«, qui a été , sans contredit, le plus habile de tous nos rois. (Projet d'une révision générale des ordonnances, Revue rétrospective, 3^ série, L IV, p. 348.) — Après avoir avancé ce travail, peut-être que Sa Majesté voudra que l'on poursuive pour achever le corps entier de ses ordonnances, et que l'on examine de même celles qui concernent les domaines de la couronne, les finances, les eaux et forêts, Tamirauté, la connétablie, les fonctions de toutes les charges et offices du
royaume, et généralement, afin de rendre ce corps d'ordonnances, aussi complet
que celui de Jusliuien pour le droit romain. ( ibid., p. 858. )
Digiti
admirables pour l'époque, et dont tant de dispositions subsistent encore aujourd'hui, Tordonnance civile, Tordonnance criminelle, Tordonnance du commerce, celle des eaux et forêts et celle de la marine'. Golbert, d'abord simple intendant, puis contrôleur général des finances^ avait, par l'ascendant du génie, contraint le roi à élever ses fonctions dans le conseil jusqu'à celles de régulateur de tous les intérêts économiques de rÉtat. De la sphère spéciale où son titre d^emploi semblait devoir le renfermer, il porta du premier coup la vue aux plus hautes régions de la pensée politique, et, enveloppant toutes choses dans cette synthèse, il les considéra, non en elles-mêmes, mais dans leur accord avec Tidéal d'ordre fécond et de prospérité croissante qu'il se formait. Il lui parut qu'une grande nation , une société vraiment complète devait être à la fois agricole , manufacturière et navigatrice , et que la France , avec son peuple né pour Faction en tout genre, avec son vaste sol et ses deux mers, était destinée au succès dansées trois branches du travail humain. Ce succès , général ou partiel , fut à ses yeux le but suprême et le seul fondement légitime des combinaisons financières. Il s'imposa la tâche d'asseoir l'impôt, non sur les privations du peuple , mais sur un accroissement de la richesse commune, et il réussit, malgré d'énormes obstacles, à augmenter le revenu de l'État en réduisant les charges des contribuables*.
Dans ses plans formés surtout en vue de la prospérité matérielle , Colbert fit entrer pour une large part le soin des choses de Fintelligence. Il sentit qu'au point de vue de l'économie nationale, des liens existent entre tous les travaux, entre toutes les facultés d'un peuple ;
I. Ordonnance civile touchant la réformation de la justice (avril 1667); ordonnance pour la réformation de la ju>tice, faisant continuation de celle d'avHl 1667 (août 1669); édit portant règlement général pouries eaux et forêtd (août 1669); ordonnance criminelle (août 1670); ordonnance du commerce ( mars 1673); ordonnance de la marine (août 1681). Berueil dei anciennes loi* françaises, t. XYUI, p. 103, 341,319 et 371; t. XIX, p. 92 it 3(2.
% Voy. Ie.4 Recherches de Forbonnais sur les financée de la France et l'ouvrage de M. Pierre Clément sur l'administration do ColberU
Digiti
il comprit le pouvoir *de la science dans la production des richesses, rinfluence du goût sur Tindustrie, des arts de l'esprit sur ceux de la main. Parmi ses créations célèbres on voit l'Académie des sï^iences, TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, les académies de peior ture, de sculptiu*e et d'architecture, l'école de France à Rome, Técole des langues orientales, TObservatoire, Fenseignennent du droit à Paris. Il institua , comme partie du service public et de la dépense ordinaire , des pensions pour les littérateurs, les savants et les artistes, et ses bienfaits envers eux ne s'arrêtèrent pas aux limites du royaume. Quant aux mesures spéciales de ce grand minisire pour la régénération industrielle de la France , leur détail dépasserait les bornes où je suis tenu de me renfermer. Les changements qu'il opéra dans toutes les branches de l'administration financière, ses travaux pour accroître ou pour créer le capital national sous toutes ses formes*, ses encouragements de tout genre distribués à toutes les classes d'hommes concourant à TœmTe de la production , depuis le chef d'entreprise jusqu'au simple ouvrier, ce vaste et harmonieux ensemble de lois, de règlements, de statuts, de préceptes, de fondations, de projets, se trouve habilement exposé dans des publications récentes*. Il me suffira d'y renvoyer le lecteur et de dire que c'est à l'impulsion donnée par Colbert, à ce principe de vie nouvelle répandu en nous il y a près de deux siècles, que nous devons de compter dans le monde comme puissance maritime et commerciale.
Colbert eut cela de commun avec d'autres hommes doués du génie organisateur qu'il fit des choses nouvelles par des moyens qui ne l'étaient pas, et se servit comme instrument de tout ce qu'il avait
1 Les routes, les canaux, les bàtimeots civils et militaires, les arsenaux, la marine marchande et la marine de l'État.
2. Voy. le tome XIV de VBiêtolre de France de M. Henri Martin , l'ouvrage de M. Pierre Clément cité plus haut , et VHistoire de Vadministraiion en France, depuis le règne de Philippe' Augune Jusqu'à la mort de Louis XIV, par M. Dareste de la Chap fanne
Digiti
sous la main. Loin de lutter contre les habitudes et les pratiques anciennes^ il eut l'art d'en tirer des forces^ vivifiant par une volonté inspirée et par des méthodes d'application originales , ce qui semblait inerte et usé. C'est ainsi que, pour les finances et le commerce, il transforma une accumulation de procédés empiriques en un système profondément rationnel. De là sa puissance et ses merveilleux succès dans son temps , dont il ne choqua point les doctrines; de là aussi la faiblesse de quelques parties de son ouvrage aux yeux de l'expérience acquise et de la science formée après lui. A-t-il eu tort de ne tenir aucun compte du vœu des états généraux de 1614 pour radoucissement du régime des jurandes, et de marcher, dans ses règlements , au rebours de cette première aspiration de la France vers la liberté du travail*? La réponse à celte question et à d'autres du même genre que soulève l'administration de Colbert' ne peut se faire isolément. Tout est lié dans les actes du grand ministre de Louis XIV, et, sur cet ensemble systématique, deux faits dominent : le premier, c'est qu'il fit découler tout du principe de l'autorité, qu'il ne vit dans la France industrielle qu'une vaste école à former sous la discipline .de l'État' ; le second, c^stque les résul-
I. Voy. plut haut, cbap. tii.— Édll de mare 1678, portant que ceux qui font profealion du commerce, denrées ou arts, qui ne sont d'aucune communauté, seront établis en corps, communautés et Jurandes, et qu'il leur sera accordé des statuts. Rec. des anc. lois françaises, t. XIX, p. 91.
9. Notamment celle des tarifs des douanes. Voy. l'édit de septembre 1664, portant réduction et diminution des droits de sorUe et d'entrée, avec la suppression de plusieure droits ( Recherches de Forbonnais sous cette date), et l'analyse faite par M. Pierre Clément de l'ordonnance de septembre 1667, Histoire de ta vie et de Vadministration de Colbert^ p.SSf et 816.
8. Les arts étaient nouveaux ou presque totalement oubliés par l'intemiption du commerce. Nous ignorions les goûts du consommateur étranger; nos manufacturiers, pauvres, écrasés sous les taxes et la honte de leur état, n*avalent ni les moyens ni le courage d'aller puiser au loin les lumières ; il s'agissait d'imiter et non d'in- ▼enter. Le ministre donna aux ouvriers des Inslrucllons, et la plupart (tirent bonnes, parce qu'elles étaient ré tli^ées par des négociants ou des personnes expérimentées soit dans l'art, soit dans le eom nerce étranger. Chaque règle était appuyée de son motif. ( Forbonnais, Hecherchei et contidéfatlons siir les finances de France^ i. Il, p.3:e.)
Digiti
iats immédiats lui donnèrent pleinement raison y et qu'il parvint à pousser la nation en avant d*un demi-siècle '•
n avait fallu de longues années de guerre pour que Tœuvre de Richelieu s'accomplit; pour que celle de Colbert, complément de l'autre ^ se développai librement et donnât tous ses fruits , il fallait de longues années de paix. Après le traité de Westphalie et le traité des Pyrénées*, un repos durable semblait assuré à l'Europe et à la France, mais ce que promettaient ces deux grands pactes, Louis XIV ne raccorda pas. Au moment où le jeune roi paraissait livré tout entier aux soins de la prospérité intérieure', il rompit la paix du monde pour courir, sous un prétexte bizarre, les chances d'un agrandissement extérieur. Il entreprit , au nom des prétendus droits de sa femme , Tinfante Marie-Thérèse , et contre Tavis de ses meil* leurs conseillers, la guerre d'invasion que termina le traité d'Aix-la- Chapelle^, guerre injuste, mais dont l'issue fiit heureuse pour le roi et pour la France. Le roi y gagna un renom d'habileté politique et
I. Voyex, dans l'ouvrage de M. Dareate de la Chavanne, H f noire de Vadmlnitiro" tion en France, etc., t. Il, p. SSl, un tableau des manufactures créées par Colbert.
t. 1648 et 1650.
I. L'affection que nous portons à nos iv^eU nous ayant fait prérérer à notre gloire et à l'agrandissement de nos États la satisraetion de leur donner la paix , nous avons en même temps employé nos principaux soins pour leur faire recueillir les fruits d'une parfaite tranquillité; et comme le commerce, les manufactures et l'agriculture sont les moyens les plus prompts , les plus sûrs et les plus légiUmes pour mettre l'abondance dans notre royaume, aussi nous n'avons rien oublié de toutes les cbotei qui pourroient obliger nos sujets de s'y appliquer. (Édit de décembre 1663, por|;>nt réduction des rentes du denier dix-huit au denier vingt, kee. des anciennes hit ftançaUet, t XVIli, p. 69. )
4. Ce traité fut signé le i mai 1668. » Voyez sur le droit de dévolution invoqué par Louis XiV à la mort de Philippe IV, roi d'Espagne, et sur les événements de la guerre de 1667, l'ouvrage de M. Mignet , Wégocia lions relatives à la succession (TE^pagne, t l«r, a* partie, sect. I et S ; t. II , 3« partie, sect. 9. — Les opposants à C4'tle guerre, dans le conseil du roi, furent Colbert et le ministre des affaires étrangères, de Lionne, run des plus grands diplomates qu'ait eus la France , négociateur du traité de Westplialie^de la ligue du Rhin et du u*aité des Pyrénées. ^81, avant la guerre de Fian- • dre, on eût donné au roi Cambrai, ou même Bergues, il se seroit peut-être con* « tenté. Lionne, surtout, étoit au déisepoir de la guerre. • (OBuvres de Racine, t Vi,p. 338.)
Digiti
militaire ; la France, en acquérant plusieurs villes de la Belgique *, fit un pas considérable dans les voies de son agrandissement naturel. Mais dans ce premier coup de fortune , il y eut quelque chose de funeste. Une fois éveillée pour la gloire des armes, la passion chez Louis XIV ne se reposa plus ; elle attiédit en lui le zèle pour les travaux pacifiques ; elle le fit passer, de l'influence de Colbert , sous celle du conseiller le plus désastreux^. Et non-seulement elle le rendit moins occupé de progrès au dedans que de conquêtes au dehors, mais encore, dans les affaires extérieures , elle le détourna de la vraie politique française , de cette politique à la fois nationale et libérale dont le plan avait été conçu par Henri IV etTédifice élevé par Richelieu'.
Quelque embarras qu'on éprouve, comme patriote, à juger rigoureusement la politique d'un règne d'où la France sortit avec ses frontières fixées au nord et, en grande partie, à Test*, il faut séparer deux choses dans les guerres de Louis XIV : le résultat et l'intention; les conquêtes raisonnables, qui à ce titre subsistèrent, et les folles entreprises qui, tendant bien au delà du véritable but , purent s'y trouver ramenées plus tard, grâce à d'heureuses nécessités. La guerre de Hollande, par l'esprit de vengeance qui l'inspira et la manière dont elle fut conduite, eut ce caractère; si elle produisit les avantages territoriaux obtenus à la paix de Nimègue, ce fut parce que la cour de Madrid, en s'alliant aux ennemis du roi, lui fournit Toccasion d'attaquer de nouveau la Franche-Comté et les Pays-Bas espagnols*. Un
4. Charleroi , Binch, AUi, Douai, Tournai, Oudenarde, Ulle. ArmenUère8,Courtrai , Bergues et Furnes.
t. Le marquis deLouvoU, fils du ministre Letellier, d'abord associé à son père dans le département de la guerre, puis chargé seul de ce portefeuille en 1668.