SECTION II
DOUZIÀHE SIÈCLE^ ÈTABLISSEHERT DE LA COHXURB D'aXIEïVSI.
La grande révolution municipale qui éclata dans les premières années du xu* siècle était depuis longtemps préparée ; on a pu voir, par ce qui précède, quelles furent les causes de cette révolution , car les griefs de la ville d'Amiens contre le régime seigneurial étaient communs à toutes les villes. Dans les cités comme dans les campagnes , Toi^anisation féodale avait envahi et transformé les anciens pouvoirs sociaux de toute nature et de toute origine. Elle avait ruiné plus ou moins complètement les vieilles institutions u> haines; et les villes, morcelées en seigneuries diverses^ privées de Tunité politique et de la juridiction civile, se voyaient régies, à titre de domaines , par des feudataires grands ou petits. Rien, dans le cours du xi« siècle , n'avait pu remédier aux désordres et aux souffrances de tout genre qui résultaient d'un pareil état de choses, ni les institutions de paix, ni les plaintes et les protestations des bourgeois unis au clergé, ni la royauté capétienne trop faible encore et trop indécise pour rendre efficaces et fécondes ses tentatives d'intervention.
Quand s'ouvrit le xn« siècle , un besoin universel de réforme politique agitait , d'une manière diverse et à différents degrés, la population des villes dans toutes les parties de la France actuelle *. Le but de ce mouvement, quels qu'en fussent les symptômes, était partout le même, et sa tendance peut se définir ainsi : raviver les souvenirs de Tancien ordre civil et rallier tous les débris épars de
4. ReeueU des monuments inédits de l'histoire du Uers état, 1. 1, p. Ss.
9. Deui Tiiles, Cambrai et le Mans, devancèrent toutes les autres; leurs teoiatlvcs de révolution datent du xi« sièrle. Voyez les lettret »ur Vhistoire de France, lettres xiv et suir.
l'existence municipale y les compléter et les fixer par une nouvelle constitution; ressaisir, de gré ou de force, le droit de juridiction urbaine , et substituer aux offices féodaux des magistratures électives; reconquérir les droits utiles de Fancienne municipalité, ses revenus, ses biens conununs , sa banlieue; enfin, ériger l'universalité des citoyens en corporation libre investie des droits politiques et ayant le pouvoir de déléguer les fonctions administratives et judiciaires. Quant au caractère extérieur de cette révolution, aux causes occasionnelles qui la fu'ent éclater simultanément ou la propagèrent de proche en proche , aux instruments politiques dont elle s'aida, aux événements qui l'accompagnèrent et à ses conséquences sociales, il y eut de grandes différences, suivant la condition des villes, dans telle ou telle portion du pays; et, à cet égard, on peut distinguer deux grandes zones : celle du midi et celle du nord. Nous ne parlerons ici que de la dernière, dans laquelle se trouve Amiens. Pour les villes du nord de la France, le moyen de renaissance civile, le ressort révolutionnaire, si l'on peut s'exprimer ainsi, fut l'association jurée, la GAtïde provenant des mœurs germaniques, et employée dans le cours du xi* siècle comme instrument de paix publique , sous rinspiration religieuse et Fautorité de FÉglise. L'application de cette pratique puissante à l'organisation municipale eut cela de nouveau , qu'elle fut toute politique. En outre , son objet fut non-seulement d'établir la paix dans les villes, mais d'y reconstituer la société par sa base , de fonder une assurance mutuelle pour tous les intérêts et tous les droits; de faire sortir de l'association des citoyens une puissance publique s'exerçant pour eux et par eux.
Telle est, dans les documents du xu* siècle, le sens des mots Conjuration et Commune* ; c'est la garantie réciproque organisée
4. CommuDio, nomm ac peuimum nomen. (GuUiert abbat. de NorigeDto, de Vlta •ua, Hb. III, apud. Script rer. gallie. et francic. , t. XII, p. 150.) — Commonio quoquo elTiumTreYirciulam, quae et coiUuraUo dicitur. (Hontheim, Hi«(. Trevir. diplomaU,
SOUS la foi du serment, pour un but de réforme sociale et de rénovation constitutionneDe. Les membres de la cHé formée en Commune prenaient tous collectivement , et Tun à Tégard de l'autre , le nom de Jurés ^ et parfois ce nom s'apjdiquait aussi d^une manière spéciale aux magistrats municipaux , à cause du serment particulier qu^ib prêtaient après leur élection. La constitution commmiale renfermait et garantissait trois espèces de droits s i* le droit politique , droit tout nouveau pour le fond et pour la forme , sauf d*anciens titres d'offices conservés ou rétablis, tels que ceux d'Ëchevins et de Maire * ; 2** le droit civil , droit ancien fondé sur la coutume locale ; 3® le droit criminel , en partie ancien et résultant de la coutume , en partie renouvelé dans la prévision de délits provenant du nouvel ordre de choses , tel que le crime de lèse-eomtnune.
n parait que la révolution d'Amiens fot déterminée ou do moins accélérée par une impulsion venue du dehors , par l'exemple de plusieurs villes voisines. De l'année 11 00 à l'année 1112 , des Communes jurées s'établirent successivement, avec des circonstances et des résultats divers, à Noyon, à Beauvms,à Saint- Quentin et à Laon. Dans cette dernière ville, Tévêque était seul seigneur, et l'abolition graduelle des anciens pouvoirs municipaux avait eu lieu à son profit et sous son nom ; ce fut contre ses droits que se fit la Commune, ou , en d'autres termes , que les bourgeois
1. 1, p. IM.)— Communiam Jaratam. (Charte d'Aliénor, reinad'AngteleiTe et duchetfe d'Aquitaine; fiec des ordonn, des roit de France, t. XI, p. 8f9, note g.) — Voyez Ifs Coneidérationi sur CBlsîoire de France^ placées en tête des tiédie des tempe mérovingiens, chap. Ti.
1. On a vu plus haut Torigine du titre d'écbevins; quant à celui de maire, l'époque de son introduction dans la nomenclature des offices municipaux est incertaine, et tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut emprunté à l'organisation des grands domaiDes sous la première et la seconde race. Son usage dans plusieurs villes du nord et du centre de la Gaule remonte probablement Jusqu'au temps où disparurent le nom et l'office du défenseur, par l'absorption de cet office dans là seigneurie de l'évêque; ce fui le premier point de décadence de l'ancien régime municipal. Adopté en dépit de celte origine par la révolution communale du xii« siècle, le titre de maire reçut alors des prérogatives politiques bien plus hautes que celle des chefs do la curie romains ou de la municipalité gallo-fraiike.
de Laon s^associèrent pour la défense mutuelle de leurs personnes et de leurs biens, et pour rétablissement d'une nouvelle constitution et d'une magistrature élective. La révolution , commencée paisiblement y éprouva des résistances qui amenant bientôt le déchaînement de tontes les passions populaires; il y eut guerre civile accompagnée de pillage et d'incendie ; Tévéque fut tué dans une émeute ^ et les bourgeois révoltés se défendirent contre le roi en personne. Ces événements j quelque tristes et violents quMIs fussent, et par leur violence même, étaient bien propres à semer, dans le pays voisin de l^aon , reffervescence révolutionnaire. Nous savons par Texpérience contemporaine quel rôle ce genre d'excitation joue dans les mouvements politiques , et comment Tincendie s'allume de proche en proche, là où il trouve des aliments préparés. Ce fut en Tannée 1113, au plus fort de la révolution de Laon, qae les bourgeois d'Amiens entreprirent d'ériger leur cité en Commune.
Amiens, comme on Ta vu plus haut, n'était point , quant à la seigneurie de la ville ^ dans la môme condition que Laon; non-seulemenC l'évéque n'y possédait pas toute l'autorité temporelle , mais sa puissance dans les affaires civiles était de beaucoup inférieure à celle du comte; son droit de juridiction ne s'étendait que sur les domaines propres de TËglise, soit dans la ville, soit au dehors, et, dans ces limites même, il était sans cesse envahi. Au contraire, la juridiction du comte d'Amiens embrassait, sauf de simples enclaves, toute l'étendue de la cité et de sa banlieue. C'était par le comte et au profit du comte qu'avait eu lieu la ruine graduelle de la juridiction municipale, l'abolition plus ou moins complète de l'ancienne administration urbaine , la transformation des emplois municipaux électifs et viagers en offices féodaux héréditaires, et la substitution des pairs de fief, appelés Vicomtes y aux juges élus ou Scabins de l'époque carolingienne. La seigneurie du comte ayant ainsi absorbé graduellement tous les pouvoirs politiques, civils et judiciaires, Tassocialion, jurée sous le nom de Commune, par les habitants
d'Amiens^ ne fut autre chose , dans le fait , qu'une conjuration contre cette seigneurie.
En ili3, le comté d'Amiens était possédé/ peu légitimement à ce qu'il semble^ par Ënguerrand de Boves, seigneur de Coucy; et Geoffroy, que l'Ëglise compte au nombre des saints, occupait le si^e épiscopal. Cet homme, plein de zèle pour le bien général et aussi éclairé que le comportait l'esprit de son siècle, sentit ce qu'avait de légitime le désir d'indépendance et de garanties, pour les personnes et pour les biens, qui portait les bourgeois à s'unir en un corps politique se régissant lui-même, capable de résistance* et d'action. Des motifs moins désintéressés contribuèrent à incliner Tévéque Geoffroy vers le parti de la boui^eoisie, car, comme nous l'avons déjà dit, l'entreprise révolutionnaire des habitants d'Amiens tendait à créer dans la ville une nouvelle puissance, ennemie avant tout de celle du comte.
Cette puissance , il est vrai , une fois constituée , pouvait et devait même se tourner contre la seigneurie épiscopale; mais c'était un danger éloigné que l'évêque ne prévit pas ou jugea moindre que le danger présent. Selon les paroles d'un narrateur contemporain , il prêta faveur à la Commune sans que personne l'y contraignit, et quoiqu'il sût bien ce qui venait d'arriver à Laon , l'effroyable meurtre d'un de ses collègues, et tous les désastres de cette ville. Probablement par son entremise , les bourgeois d'Amiens négocièrent avec le pouvoir royal, et obtinrent de Louis le Gros, au prix d'une somme d'argent , l'approbation verbale ou écrite de ce qu'ils venaient d'instituer, c'est-à-dire^ de l'association ou Commune, et des nouvelles magistratures qui, émanées d'elle , étaient destinées à la maintenir, à lui donner force de loi et forme de gouvernement*.
Cette adhésion du roi fixa dans la ville d'Amiens l'état des partis,
1. PoBt funestum excidii Laudunensis eventum, Ambiant , rege iUeclo pecuniis, fecere communiam, cui episcopus, nulla ▼! cxaclus, debuiaaet prœatare favoretn , pr&lartim cam et nemo eum urgerct, et coepiscopi Bui eum mlserablle ciiUum, et infaua-
dont la lutte à main armée était inévitable. D'un côté>la Commune, révoque, les ofTiciers royaux et le vidame de Téglise épiscopale; de l'autre, le comte Enguerrand de Boves, d'abord seul, puis assisté du châtelain qui, bien qu'il ne fût pas son homme-lige, mais celui du roi, se joignit à sa cause et lui ouvrit la forteresse du Castiilon * . Tels furent les acteurs et les rôles dans la guerre civile qui résulta de Vé" rection de la cité d'Amiens en Commune, rôles dont la distribution s'accordait assez bien avec les vieux souvenirs de son histoire municipale. Les événements qui signalèrent la révolution d'Amiens ont été racontés avec prévention et avec un certain sentiment de haine par un contemporain, Guibert, abbé de Nogent. Toutefois, ce récit, rapproché d'autres documents originaux et dépouillé par la critique de son excessive partialité, donne sur la position des deux partis^ sur leurs prétentions, leurs efibrts et les divers incidents de la lutte, de précieux renseignements.
a Enguerrand, comte de la ville (dit le narrateur que nous venons « de nommer), voyant que les anciens droits du comté se trouvaient « supprimés pour lui par la conjuration des bourgeois, traita ceux- « ci en rebeUes et les attaqua par les armes avec tout ce qu'il avait « de forces. De plus , il rencontra un auxiliaire dans le châtelain « Adam, et un poste avantageux dans la tour où celui-ci commana dait; chassé de la ville par les bourgeois . il se renferma dans la « tour-. Voilà par quelles hostilités s'ouvrit, dans Amiens, une guerre civile qui dura plus de trois ans. Les bourgeois , armés sous la conduite des chefs de leur commune , étaient soutenus par toutes
lorum dvium confligfum non Uteret (GulberU abbat. deKovigento, de Yita lua, )ib. III, inter cjui opéra omnla, p. 515.)
4. Ipse autem in fldeiilate lagelrannl hue usqae contra burgenaea sleierat... et eerle Adam régi bominium faoerat, née ab eo defcocrat, rexque eum in sua flde susoeperaU (lbid.,p.5l6.)
i. Yidens itaque Ingelrannua urbis eomes, ex conjurationeburgensiam, comitatua •ibi Jura Tetutta recidi, prout potcrat, jaoi rebelles armls aggreditur. Cui eUam non defuU Adam, sic enim vocatur, et sa», cui prserat ipso, turris auxilium : a borgeoBibusergo urbis puUus, ab urbe in turrim se contuiiU (Ibid., p. 5IA,)
les forces de Tévéque et par Tassistance personnelle de Guermond, seigneur de Picquigny^ vidame ou avoué héréditaire de Tévéché. Durant tout le cours de la guerre^ ce secours ne leur manqua point, et au commencement ils trouvèrent un auxiliaire inespéré dans le fils même d*Enguerrand de Boves, dans le fameux Thomas de Marie, le plus turbulent et le plus cruel peut-être des barons du xii^ siècle. Il avait pris parti pour la commune de Laon , ce qui Tindiqua san^ doute aux Amiénois comme un allié possible pour leur cause; sans doute aussi de grosses sommes d*argent ftirent le prix de cette alliance, en vertu de laquelle Thomas, adopté pour seigneur par les bourgeois d'Amiens , prêta le serment d'associé à la Commune « et se mit en campagne contre son père et contre le châtelain Adam*.
Durant plusieiu*s mois, le comte et le chàtelsdn, cantonnés dans la tour du Castillon , et serrés de près par les bourgeois et par Thomas de Marie, furent réduits à se tenir sur la défensive; mais Thomas ayant reçu de son père des propositions d'alliance et des offres d'argent, se réconcilia avec lui et s'engagea par serment à tourner ses forces contre les bourgeois, Tévêque et le vidame. Dès lors la face des affaires changea : les assiégés du Castillon reprirent l'offensive , et Thomas de Marie se mit à harceler la ville et à ravager les domaines de l'église épiscopale, joignant au pillage le massacre et l'incendie^.
Il parait que dans cette crise une partie des bourgeois, et surtout le clergé de la ville , qui adhérait à leur cause , furent saisis d'un
I. Qui CburgenseB^, eam In comttem Irremiasis assaltibas grassarentar, et Thomam , quasi amantioreni suum dominum , ad commuais illius sacramenta Tocaiites, eontra parentem, ut putatur, suum fliium suBcitarunt. (Guiberti abbat. de NoTigento, df ▼ItAftu&Jib. llI,p.51S.)
3. Exhauslo denique Thomas plurimo quem habebat tbesauri cumulo, opem quoqu^ tngeiranno spopondit contra burgenses, qui bus cum vicedomino adnttebatur episcopus. Thomas Igitur et Adam , qui turri prsesidebat, oœperunt acerrime insistere vicedomino atque burgensibus. Et quamprimum, quoniam episcopum et elericos facUi euro burgensibus faetionis arguebant, res pervasit Thomas ecclesiic. (Ibld.)
C0MHUNA4.E D'AMIENS. 33t
grand découragement. Des voix de blâme s'élevèrent contre une révolution dont le triomphe semblait impossible; oa reprochait amèrement à l'évéque d'y avoir pris part et d'avoir excité des troubles qu'il était incapable d'apaiser. Affligé par ces attaques, et doutant peut-être lui-même de la cause qu'il avait embrassée, Geofiroy prit la résolution de s'éloigner d^Amiens. Dans l'année 1114, il renvoya à Varchevéque de Reims les insignes de sa dignité épiscopale , et se rendit au monastère de Quny, puis à la grande chartreuse près de Grenoble. H revint de cet exil volontaire, sur Tinjonction de son archevêque, vers le commencement de l'année 1115 ^
A son retour, il vit à Beauvais le célèbre Ives de Chartres, auqud il fit part du déplorable état de la ville et de l'église d'Amiens. La ville était sans cesse attaquée par la garnison de la forteresse) on . se battait de rue en rue, et les bourgeois, barricadant leurs maisons pour s'y défendre, transportaient dans les monastères du voisinage ce qu'ils avaient de plus précieux'. Toutes les terres de Pévéque et du chapitre avaient été envahies par Thomas de Marie et occupées par ses gens de guerre. Consulté par Tévéque d'Amiens sur ce qu'il y avait à faire dans de si tristes conjonctures , Ives de Chartres lui donna l'avis de s'adresser au roi et de réclamer aide et secours,
I. Cum ergo TldluetCGodefrldos^ saam née elero nec populo pnesentlam Mse gra- Um, qaia neminem Juvare poterat, assumpto quodam nostro monacho, InconBuIUa omnibus dero suo ac populo llbellum , ut Ita dlcam , repudll dédit, et arciiiepiscopo ' remens! annulum, sandaltaque remisit, et se In exlllum Iturum , numquamque delneeps episeopum fUtunim , utrobique manda?It... Ipse enlm turbam moverat quam sedare non poterat (Gulberli abbat. de Movigento, de Vita soa, lib. ni, inter crjus opéra omnia, p. 516.)
S. Extra muros nrbis Amblanensis est monasterinm S. DionlsU. In lllod tum ciTes Ambianenses aunim, argentum allasqueres comportarant, monachtsque diligenter asservandas commendarant SsTiebat enim per Id tempos In orbe sedltlo et bellom inlestinum, et sicarii pasaim toto oppido ragabanlur magnum omnibus terrorem afférentes. ( Vlta 8. Godefridl Ambian. episc., apud Surlum, mens. noTcmb., p. tt4.)— R(>ferri non possunt ab aliquo, ne ab eis quidem quorum pars periclltabatur, faetn ueces de burgenslbus pcr turrenses, cum ante obsidlonem, tum postea crebriores. Nullus enim apud urbanos actus erat, sed paselo 8o1a.(Guibcrti abbat. de IfoTigento,' (le ViUsua, iib. lU, inter ejus opéra omnIa, p. 516.)
au nom de la paix publique; lui-même écrivit à Louis le Gros une lettre qui s'est conservée jusqu'à nous '•
Le roi, déjà sollicité contre Thomas de Marie, ami et fauteur des bourgeois de Laon , par la plupart des évéques de la province rémoise, marcha sur Laon, punit cette ville des excès qui avaient souillé sa révolution et s'empara de plusieurs châteaux appartenant au fils d'Enguerrand de Boves; puis il se dirigea vers Amiens* En intervenant au milieu de la guerre à outrance que se faisaient les bourgeois de cette ville et leur comte > Louis le Gros n'eut point en vue la poursuite de projets politiques^ l'exécution d'un plan conçu dans le double intérêt du peuple et de la royauté; au bruit des violences et des profanations commises par les adversaires de la commune d'Amiens, il leva sa bannière et se présenta dans la latte conune mainteneur de la paix publique, défenseur des faibles et protecteur des églises^. La royauté ne concevait pas alors d*autrc Me pour elle , et c'est la gloire de Louis VI d'avoir en toute occasion rempli ce rôle avec un courage admirable et une infatigable activité.
Sur ces entrefaites, Thomas de Marie reçut , dans une rencontre
I. Domnus Godeflridus Ambianensucpiscopaâ, Tir rdigiosoa et faoneBtus, naper Bdvici hospiUtitt, ad coiioquium Dosirum pro hiimiliUle lua TenU, importabilcs mùcrias suas et angusUas, quilnu a Tiolatoribus pacU Texatur, lachrymabiliter nobts apeniit, eteonailium quoinodo tanta mala miUgare poœt, a meanxie qnssiTit Quod cum excederei vire» meas,quia eonsUiiun une fortiludioe inuUle eue lolet, hoc unum mlhi pne csterisoccurrit, quaUQUs eum monerem, ut regiam mijertatein adlrel,apu<l quam et consilium iareniri, et au&ilii fortitudo Taleat sociari. Bx Jan ergo fideliUitis et diJertioni* monemus et rogamus regiam majestatem Teatraiii, quaUnus lachrym»bUes ^us quertionn intenta aure perpendatis» et cor Teitnini aculeis dolorû ^us, augleerente pietate» eompungatia. Decet eBim regiam m^iertatem Teitram ut pactum pacis» quod Deo inspirante in regno vestro confirmari fecisUs, nulla lenocinanie araictUa Tel fallcnte desidia Tiolari permitUtia. (iTonis CamoL qtist, apud Script, rer. gaUic et firancic.^ t. XV, p. 164 et I6&.)
9. Halaaulcm ubique tanta egerat CThomas^ ut arehiepiscopi et prewles pro eccleaiis quierinioïkia data ad rc^em dieerent, se in regno ^us Dd ollkia non lacturos, nisi ulcisccrvtur In illunu.. de bis ergo ac similibus cum maiimi.'i eeelcsiarum doloribus, apud rcgias eum impeterentur aures... eoUecto rex adversos eum exerdtd... (Guibcrti abbat. de Novi^^cnto, de Tîla sua, lib. m, Inter fjus opéra omnia, p. 517.)
qu il eut avec le vidame, des blessures qui le mirent hors d'état de continuer la guerre en personne; il se retira dans son château, de Marie, laissant les plus braves de ses hommes de guerre dans la tour du Gastillon, qui passait pour imprenable ^ Ce fut vers la fête des Rameaux de Tannée liiS, que Tarmée du roi, peu nombreuse, niais composée de gens exercés aux travaux militaires , arriva aux portes d'Amiens. La venue d'un pareil secours avait rendu à Tévéque Geoffroy toute son énergie politique; le dimanche des Rameaux, il prêcha devant le roi, l'armée et les citoyens , un sermon où il promettait le royaume du ciel à ceux qui périraient à Tattaque de la forteresse. Guibert de Nogent parle de ce discours avec une colère mêlée de réminiscences classiques, et dit que c'était, non la parole de Dieu, mais la harangue d'un Catilina'.
Dès le lendemain, les machines de siège furent dressées contre la tour du Castillon, et Tévéque se rendit, nu-pieds, au tombeau de saint Acheul , pour implorer l'assistance divine en faveur des assiégeants '. Les troupes royales , réunies aux plus déteraiinés et aux n)ieux armés d'entre les bourgeois , et conduites par le roi en personne, livrèrent un assaut général; mais, malgré l'ardeur des assail* lants et la puissance des machines employées à battre les murs du CaslîUon , cette forteresse , bien défendue , résista. Les machines
I. Confouiu membra Tulnerfbus etiim in poplile lanceam hosUs pedeslris aocepit Qui cum alias, tune in genieulo durissime laesus, veliet nollet, a cœpto desiit.. Thomas igitur turri sabTenlre non potuit intra quam et flliam suam et militum suorum
probiores dimiserat Thomas autcm apud Mamam tuebatur se. (Ibid., p. 516 et
S. Igitar, Dominina Palmarum , revenus a Garthusia, Godefridns episcopus , longe alla quant tbi didicerat, Incipit propagaro. Regem ergo arcessit, etdiecelebrl ao verendo, ipsum et astantem populum adTersus Turrcnses, sermone habilo, non Del, scd Catilinario, irritare Intendit, spondens régna cœlorum his qiil turrim expugnando pcrieriitU (Guibert. abbat. de Novigento, de Vitasua, lib. m, iiiterejus opéra omnia, p. 517.)
3. Postridie pro muro Castellionis (sic enlm Tocatur) ingénies machinœ porrlguntur, eisque milites imponuntur. Turrenses ante cortinis sese protexerant , ne esse eorum proderetur... Episeopos vero nudipes ad Sanctum Aceolum , non tune pro hoo exaudiendtts, abicrat ( Ibid.)
334 monoghaphie de la constitution
d'attaque furent démoutées par les pierres lancées du haut des murs; beaucoup de soldats et de bourgeois périrent , et le roi liôméme fut blessé à la poitrine d'une flèche qui traversa son haubert * . Jugeant la place trop forte pour être enlevée d'assaut , Loub YI résolut de ne point tenter sur elle un nouveau coup de main , et de tourner le siège en blocus; il partit d'Amiens, et y laissa des tnnipes, quiy avec la coopération des bourgeois et de leurs adhérents, ; devaient cerner le chftteau jusqu'à ce que la famine contraignit ceux , qui le défendaient, à se rendre '•
Le blocus de la citadelle d'Amiens dura près de deux ans; ce ne fut qu'en 1117 qu'elle se rendit aux officiers royaux, et que sa reddition délivra la conomune de toute hostilité à main armée. Par ordre du roi y la tour et tous les ouvrages de défense qui la protégeaient furent démolis'; mais, malgré la forfaiture du châtelain Adam^ qui, sans griefs personnels, avait guerroyé contre son seigneur inamédiat, Louis le Gros ne lui enleva point son fief ni ses droits seigneuriaux; seulement , ces droits ne furent plus attachés qu'à un amas de décombres et à une vaste étendue de terrain qui, dans la suite, réunie à la ville et comprise dans son enceinte, retint à travers les siècles et conserve encore aujourd'hui le vieux nom de Castillon*. Enguerrand de Boves et sa famille furent dépossédés du comté d'Amiens, et la famille des anciens comtes, celle de Raoul I*', rentra dans ses droits*.
I. El fervesccnte Jactu miBsilium... etiam regero jaculo In peclore lorieato lieserunL (Guiberti abbat de Novigento, de Viia Bua, Itb. m, p. 517.)
9. Videns igttur rex inexpugnabilem locum, cessU.-obaideri Jubensdum famecoacU 86 reddereot. (Ibid.)
S. Regressus, turrim ejuadem dvltatis, Adœ cujusdam tyranni, eccleaias et totam
' Ticiniam dilapidentis, obsedit ; quam fere biennal! coarctans obsidlooe, ad dedlUonem
defensorei cogena, expugnavit, expugnatam funditus aubvertit, ^jusque snbTenlone
' pacem patriie, régis fungcna offlclo, qui non aine causa giadium portât, gratantiasime
reformavit (Sugerii abbat, liber de Vita Ludovici Grossi régis, apud. Script, rer.
gallic et francic, t. XII, p. 4S.)
4. Une des paroisses d'Amiens se nomme Saint-Firmin en CaatiUoD.
5. Et tam ipaum prœfaturti Thomam nequissimum, quam suos, dominio ejusdem
Cette famille y étrangère à la lutte contre la commune , et devant y au contraire^ sa restauration à rai&*anchi3sement municipal^ était disposée à reconnaître les faits accomplis, et à terminer la révolution par un accord pacifique^ un règlement de droits^ et un partage de pouvoir entre la seigneurie et la cité. Quant à Févéque Geoffroy , il mourut dans Tannée il 16* ; il ne vit point s'organiser et prospérer^ au sein de la paix^ cette constitution libre qui était en partie son ouvrage. Sa mémoire^ entourée d'hommages religieux, mériterait bien aussi des honneurs civils. Un jour peut-être (et nous voudrions que le présent travail pût hâter ce jour) on verra s'élever, au milieu d'une des places publiques d'Amiens , la statue de saint Geofiroy, tenant à la main le pacte d* association communale , et, sur le rouleau déployé , on lira ces mots expressifs qui formaient le premier article , et qui contenaient tout Tesprit de ce pacte civique : a Chacun gara dera fidélité h son juré, et lui prêtera secours et conseil en tout ce a qui est juste'. x>
La loi de la commune, délibérée par les citoyens après leur association sous le serment, fut, selon toute probabilité, soumise en 1117 à Facceptation de la famille qui recouvrait ses titres seigneuriaux, et alors sans doute elle devint l'objet d'un contrat formel entre le corps des bourgeois et le nouveau comte. Ce traité, dont aucune mention ne s'est conservée jusqu'à nous, mais dont il est impossible de ne pas conjecturer Fexistence, fut la première charte
ci vitalis perpetualiter exhœredavU. (Sugeril abbal. , lib. de vita LudOT. Grossi, ap. Script, Ter. gallic cl francic, t. XII, p. 41.)— Voy. plus haut, p. 3M, note. Adèle, sœur des GOintes Simon, Gui et Ivcs, et son mari Renaud» comte de Vermandois, prirent possession du comté d'Amiens en 1 1 47; ils le transmirent, en IH8, à leur gendre Charles de Danemark^
4. Enguerrandt qui lui succéda, Unt jusqu'à la fin de la guerre le parti de la coro^ mune; il est nommé une fois par Guibert de Ifogent, dont le récit -s'arrête avant la prise du Casiillon : « Hue usque persévérât obsidio : et dlci non potest quot de Burgensibus solis quoUdie pêne depereant. Adam vcro extra positus, suburbia et Ingetrannum atque vioedominum crebris hostllltatibus urget (GulbertI abbat. de Noviiseiito, de Vita sua, lib. m , inter ejus opéra omnia, p. 5t7.)
2. Unusquisquejurato suo fldem, auxUium, consillumque per omnia juste obMnri^ bit. (Charte de la commune d'Amiens). — Voyez ci-uprùâ le texte de cette charte.
de la commune d'Amiens. La mesure des droits que la ville s*était créés par sa révolution^ et la mesure de ceux qu'en vue d*une paix durable elle reconnaissait à ses anciens seigneurs, furent établies dans cette charte constitutionnelle , où la souveraineté urbaine était posée comme principe et comme règle , et le pouvoir seigneurial comme exception. Au moyen âge, Tattribut essentiel de la souveraineté, c'était la haute juridiction. Celle du comte passa tout entière à la commune, sauf réserve de l'assistance d'un prévôt^ qui faisait les sommations, instruisait d*ofrice, veillait aux jugements, mais ne jugeait pas', et sauf réserve d'une part dans le produit des amendes, saisies et confiscations judiciaires. La juridiction de l'évéque et celle du chapitre furent maintenues intactes dans leur ancien ressort^ celles du vidame et du châtelain semblent avoir été supprimées dans leur exercice et réservées quant aux droits utiles et aux profits pécuniaires^. Les droits de cens, de tonlieu, de travers et autres, les moulins et les fours banaux restèrent en la possession du seigneur en litre sur chaque portion du territoire communal, et, plus tard , lorsque la Commune voulut réunir ces droits à son domaine propre, il fallut qu'elle les obtînt de chaque titulaire par cession ou par achat'.
La Commune d'Amiens était souveraine , car elle avait le droit de se gouverner par ses propres lois , et le droit de vie et de mort sur
I. Cela était liUéralcment vrai pour les causes cri minelics. Dans les causes elflles, surtout en matière de créances et d'obligations, le prévôt du comte pouvait Ju^er. si les parties y consentaient; sinon , l'affaire était portée devant les magistrals municipaux.
9. Le Utre de vidame d'Amiens et les droits seigneuriaux attaché» à ce titre se eontinuèrent dans la famille des sires de Picquigny. Le titre de châtelain et les droits conservés par Adam subsistèrent dans sa famille ; ils échurent par héritage aux sires do Vignacourt, qui, comme co-seigneurs avec l'évéque, le comte et le vidame , ajoutèrent à leurs prénoms le nom A*Âmiens.
3. La preuve de ce fait et roxplication des termes qui servaient h désigner les diverses catégories de redevances seigneuriales se trouvent dans une charte do Philippe d'Alsace, comte d'Amiens, donnée entre les années 4161 et 4485. Yoy. cette pièce, texte et notes, dans le tome 1 du Kec. des monum, inéd. de VhisL du tiers état^ p. 71.
COMMUNALE DAMIBNS. $37
tous ses membres; elle avait , suivant le langage de ranciennc jurisprudence y haute , moyenne et basse justice. Son pouvoir législatif , administratif et judiciaire était délégué par elle à un corps de magistrats électifs renouvelé chaque année, et dont le chef portait le titre de Mayeur (maire), et les membres celui d^Échevin ou les titres réunis d'i^VAevine^ Prévôt* n Ainsi le vieux nom des juges élus de la constitution carolingienne, qui avait disparu sous le régime féodal, reparaissait avec une signification bien plus étendue, et le titre de Maire, peut-être ancien dans la ville, prenait une valeur politique dont rien jusque-là n'avait pu donner Fidée. L'élu aux fonctions de Maire ou d'Ëchevin était contraint d'accepter ces fonctions sous peine de bannissement, loi remarquable en ce qu'elle faisait revivre et sanctionnait par des garanties toutes nouvelles ce principe de la législation romaine, que les offices municipaux sont une chaire obligatoire'.
De même que la curie des temps romains, Téchevinage régissait les propriétés communes et gérait les finances de la cité; il réglait et administrait la police urbaine; il donnait Tauthenticité aux actes de tout genre , et constituait dans son sein un tribunal chargé de réprimer les infractions aux ordonnances de police et aux règlements municipaux; mais, nous Pavons déjà dit, ses attributions ne se bornaient pas là. A la simple police et à la police correctionnelle, il joignait la juridiction civile et la juridiction criminelle; en toute matière, le droit commun pouvait être modifié par ses décrets ou
I. Oa trouve le titre de prévue dans l'écheviaage d'Amiens dès le xii« siècle, c'està-dire deox siècles Rvant TacquisiUon faite par cette TUIe de la prévôté du roi. Voyes ibid., p. 96, une charte de 4177.
S. « ... Et convient qae ctiis qui pris est faiche le serment de le mairie, et se il ne veult faire, on abatera se maison et demourra en le mcrchy du roy, au jugement des esquevins.
« De reiiief , se 11 maires qui eslus seroit refusolt le mairie et vausist souffrir le damage, Jà pour ehe ne demoureroit qu'il ne tesist l'ofilce ; et se aucuns refusoit l'esquevinage , on abateroit se maison et l'amenderoit au Jugement des esquevins , et pour chou ne demoureroit mie que il ne fesist l'oIRre de l'esquevinage. ■ (Ancienne coutume d'Amiens.) Voyez le texte entier de celte coutume, ibid., p. 457 et suiv. ; voyez aussi Cod. theod., lib. xit, lit. i, de dccurlonibus et D. lib. i » tit. iv, de m«fie« ribut et hoHoribui,
pflf sft jtBnspradênoe. Enfin, «fttnme étorçant la sdoferàifteté isatacq>al6 au nom du cetps des citoyens, il sediail ees actes do sceau de la Gommime, sceau qui, durant plti^eurs tfèdes, eut pour légende à son revers ces mots : Bicimux Ètxm mibi *.
Ken que la charte de transaction, qui, poitr la Commune d* Amiens, fit succéder au mouvement révolutionnaire le régime constitutionnel, ne subsiste plus dans sa teneur authentique, il nous serait possible â*en présenter, non-seulement le fond, mais la forme probable, diaprés un acte postérieur où elle se trouve ^icadrée pour ainsi dire, et modifiée simplement dans quelques-unes de ses formules. Il S'agit des lettres accordées en 4490 par le roi PhiHppe- Auguste aul bourgeois d'Amiens, et portant ^nre^^ton, ou, pour parler plus eiaetemclM, cotifirmation de leur Gomrnfmie'. Nous pourrions extraire de la diarte royale, comme plus ancien qu'elle, tout ce qui s'y trouve depuis Tarticle premier, qui énonce les devoirs mutuels des Jdrés ou membres de la Commune, jusqu'à l'article quarante-cinq, où on lit : « Tous ces droits n'existent que de juré à juré; il n'y a pas ^lité en justice entre lè j^tré et le non jiffé '. » n nous suffirait de supprimer dans ces qusÉante^inq articles les mots roi et royal y qui, selon nous, y furent introduits en 4490 par la chancellerie de Philippe-Auguste. Le texte j ainsi dégagé des formules qui nous semblent provenir d'une révision faite après coup, prendrait place, par conjecture, à l'année 4447, comme étant la loi primitive de la Con£miïne d'Amiens, loi délibérée et votée d'abord par les bourgeois, puis débattue sur certams points entre leurs chefs et le nouveau comte, enfin acceptée et ratifiée par
4. L'autre ^ace, le soel proprement dit, portait: Sigillum dvlum ÂmbianensUtm. Quant à la monnaie d'Amiens, dont un échantillon célèbre est le denier d'argent qui a pour légende Pax civibus itiU, et qui semble appartenir à la seconde moitié du zi« siècle , rien ne montre qu'à l'établissement de la commune , elle ait paaaé , de la dépendance du comte ou de l'éYêque, sous celle des magistrats municipaux.