‹ Essai sur Lycurgue et ses institutionsChapitre 2 sur 9 · SUR · texte numérisé non relu

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LES SOURCES 1. Les Anciens.

On peut diviser en trois groupes les auteurs anciens dans lesquels nous puisons notre connaissance de Lycurgue et de sa constitution.

Les premiers en date sont les plus sobres de détails. Tyrtée ne nomme pas Lycurgue *. 11 a donné une version poétique de la grande rhèlre attribuée au législateur Spartiate, mais modifiée déjà par l'adjonction de Théopompe * : les rois, honorés comme des dieux, gouvernent Tétat, assistés des gérontes; le peuple obéit. Ces institutions viennent d'Apollon.

Comme Tyrtée, Hellanicus ignore Lycurgue ^. Il fait remonter la constitution Spartiate à Eurysthènes et à Proclès.

Hérodote est le premier historien qui nomme Lycurgue *. On connaît son récit simple et bref. Avant ce temps-là, raconte-l-il,

* Bergk, Poetœ lyrici graeci, fragm. 4.

« Plutarque, Lycurgue, 6.

^ Sirabon VIIl, p. 366, A. = Muller, Fragmenta historicorum graecorum I, p. 57. No 94, Didot.

♦ Hérodote I, 65, 66.

les Lacédémoniens avaient les plus mauvaises lois de tous les Grecs et ne se mêlaient pas aux étrangers. Voici comment ils arrivèrent à posséder une bonne constitution : Lycurgue, un notable, s'en va à Delphes; la Pythie lui adresse une apostrophe demeurée célèbre : « Je ne sais, s'éerie-t-elle, si je dois l'appeler un homme ou un dieu ; je crois que tu es plutôt un dieu. » Quelques-uns affirment que la Pythie lui dicta la constitution qui est en vigueur maintenant à Sparte; mais les Lacédémoniens eux-mêmes disent que Lycurgue, étant tuteur de son neveu, le roi Léobolas, a emprunté ces institutions à la Crète. Aussitôt qu'il fut tuteur, Lycurgue réforma toutes les lois et veilla à ce qu'on ne les enfreignît pas. Puis il organisa ce qui concerne la guerre, introduisit les énomoties, les triacades, les syssities, institua les éphores et les gérontes. Les Spartiates eurent dès lors de bonnes lois. Reconnaissants, ils élevèrent un temple à leur bienfaiteur après sa mort et lui rendent encore de grands honneurs *.

Thucydide connaît fort bien la constitution de Sparte, mais rentre encore dans cette catégorie d'écrivains qui se montrent sobres de détails sur son origine. Nulle part il ne nomme Lycurgue, et il se borne à dire (I, 18) que cette constitution dure depuis un peu plus de quatre cents ans au moment où il écrit.

A la fin du Ve siècle et au IV® siècle avant notre ère, la constitution de Sparte attire l'attention des écrivains. Elle les frappe par son caractère stable au milieu des changements continuels que subissent les autres états grecs. Les philo-

1 Plutarque (Lyc. 2) cite le témoignage du poète Simohide (de Géos) d'après lequel Lycurgue était fils de Prytanis, frère d'Eunomos. Le nom du législateur aurait donc été connu avant Hérodote déjà. La même notice se retrouve développée Schol. Platonis, in Rempubl. X, 474, %\ Bekker : Lycurgue était oncle et tuteur de Charilaos et a régné dix-huit ans. Mais cette généalogie n'est pas attribuée ici expressément au poète Simonide. Le Simonide nommé est bien plutôt l'historien, auteur de Généalogies, qui vivait avant la guerre du Péloponnèse. Il y a probablement une erreur dans Plularque ; voyez Busolt, Griechische Geschichte I, p. 129, note 3. Cf. Gilbert, Studien zur altspartanischen Geschichte, p. 88,

sophes fonl des institutions Spartiates l'objet de leurs considérations. Platon reprend pour ses Lois plus d'un trait emprunté à Lacédémone. Xénéphon dans sa Constitution des Lacédémoniens rapporte à Lycurgue loutes les instilulions qu'il décrit *. Son livre n'est qu'un long panégyrique de la ville dorienne et de son législateur. Comme tous les laconisants d'Athènes, il voit dans l'élat Spartiate un modèle qu'il propose en exemple à ses concitoyens. C'est Lycurgue qui a fait la puissance et le bonheur de Sparte. Xénophon lui attribue l'éducation qu'on donne aux enfants, la discipline à laquelle on soumet les hommes. C'est Lycurgue qui a introduit les repas communs, la communauté des biens, la défense d'avoir de l'or et do l'argent. Il a institué les éphores, organisé l'armée, fixé les prérogatives des rois. Le grand législateur n'a pas imité les autres étals, mais il a consulté pour élaborer ses lois les premiers citoyens de la ville, puis il a obtenu pour elles la sanction de Delphes. Lycurgue vivait, dit-on, du temps des Héraclides.

L'ouvrage d'Ephore a eu une grande importance dans l'antiquité^. Pour ce qui concerne Lycurgue, cet historien a utilisé des sources Cretoises. Il affirme avec elles que les lois de Sparte ont été empruntées à la Crète contre ceux qui prétendent, dit-il, que la plupart des institutions Cretoises sont d'origine Spartiate. Lycurgue était tuteur de son neveu. Il est venu en Crète, racontent les habitants de l'ile, chassé par les soupçons injustes de ses concitoyens qui l'accusaient d'aspirer secrètement à la royauté. Éphore le premier nous parle des voyages de Lycurgue : voyage en Crète, où il rencontre Thalétas;

* Je ne vois pas de raisons suffisantes pour nier l'autlienticité de cet écrit de Xénophon. Fleischanderl est d'avis que ce n'est pas Xénophon lui-même qui a rédigé la Constitution des Lacédémoniens ; mais il admet que les matériaux de ce traité ont été réunis par lui. II me paraît que même en acceptanl cette hypothèse on peut parler do la Constitution comme je l'ai fait dans ces pages. Voyez Bruno Fleischanderl : Die spartanische Verfassung bei Xénophon^ Leipzig 1888.

3 Éphore dans Strabon X, p. 735 — Muller, Fragm. Hist. graec, Ip. 249, N» 64.

voyage en Egypte, voyage à Ghios, où il rencontre Homère. De retour au pays, il va à Delphes et en rapporte des lois semblables à celles de Minos. Il se laisse mourir de faim volontairement, loin de son pays ^ Les plus importantes parmi ses institutions sont décrites dans l'ouvrage d'Éphore : l'éducation des enfants, les exercices physiques, les privations qu'on leur impose et les repas publics.

Nous n'avons malheureusement que quelques fragments de la Constitution des Lacédémoniens qu'Aristote avait insérée dans son recueil des constitutions helléniques ^. Mais nous possédons dans les Politiques (11) une critique des institutions de la Sparte du IV© siècle. Au gré du philosophe, Lycurgue n'était pas honoré à Lacédémone autant qu'il aurait dû l'être ^. Il lui attribuait donc une grande part dans la législation de cette ville. Mais il ne fait pas remonter à Lycurgue aveuglément, comme Xénophon, son code législatif tout entier. Il fait une distinction. Pour Aristote, Lycurgue est un homme de la classe moyenne*; il a été tuteur de Charilaos ^. Il a fait un séjour en Crète, puis est rentré au pays et a transformé en aristocratie le gouvernement tyrannique du roi ^. 11 a donné ses lois avec le concours de l'oracle de Delphes ''. Avec Iphitus, il a institué la trêve olympique et fondé les jeux ®. Mais d'autre part, c'est Théopompe qui a introduit les éphores*-^; c'est l'Aegide Timomachos, venu de Thébes, qui le premier a organisé les armées de Sparte *^.

Au milieu du 111^ siècle avant notre ère, Sparte était bien

*Aelien, Var. Hist,, 1.3, 23.

» Muller, Fragm. Hist. graec, II, p. 427 sqq.

^Plutarque, Lyc, 34.

* Polit. IV, 41.

5 Polit, II, 7.

<i Polit. V, 42.

f Glemens Alexand., Strom. I, p. 452 éd. Syib.

8 Plutarque, Lyc. 4 ; cf. Heraclides Ponticus, dans Muller, Fragm, Hist, graec. Il, p. 240.

9 Polit. V, 9, 4 .

»o Muller, Fragm. Hist. graec. II, p. 427, N* 75.

dégénérée : Tancienne discipline avait disparu; le luxe, la corruption avaient envahi la cité. Une vigoureuse réaction se produisit dans le sein du parti démocratique ^ Deux rois successivement, Agis m (IV) et Cléomène III, prennent la têle du mouvement. Pour relever Télat, ils imaginent de rétablir les institutions de Lycnrgue. Ces souverains ont été aidés dans leur tentative par des philosophes stoïciens qui espéraient réaliser à Sparte leur idéal de Tétat. L'un d'eux, Sphaeros, écrivit sur la constitution de Lycurgue un ouvrage dans lequel il présenta Tancienne Lacédémone comme un modèle d'égalité^. Toutes les vieilles institutions furent données comme étant Toeuvre d'un seul législateur auquel on prêta même les mesures nouvelles que philosophes et rois cherchaient à introduire dans la cité. Dès lors l'ancienne tradition, représentée par Hérodote, est entièrement troublée. On ignore le développement des institutions de Sparte, qu'on peut deviner encore chez les auteurs du IV® siècle; elles forment un corps qu'on attribue en bloc à Lycurgue.

Plutarque est le dernier auteur dont nous ayons à parler ici. Sa biographie du législateur a été longtemps la source principale à laquelle on puisait la connaissance de la législation de Lycurgue. De nos jours, la confiance qu'on lui accorde est bien limitée. Il est difficile de dire ce qu'il savait au juste de la constitution Spartiate. D'après les derniers travaux, ses sources principales paraissent avoir été Xénophon, Éphore, Aristote, non pas directement, mais par l'intermédiaire de Phylarque, Hermippos de Smyrne et Aristocrate de Sparte ^.

Plutarque a des prétentions à l'originalité. En réalité il dépend

* Voyez Droysen, Histoire de V Hellénisme, {v2iàwQX\onàQ Bouciié-Leclercq, 4885, vol. III,' p. 405 sqq., 506 sqq.

3 Voyez Claude Jannel : Les institutions sociales et le droit civil à Sparte. âme édit. Paris 4880, p. 59. — Gilbert : Studien z. altspart. Gesch. p. 98. — Busolt, Griech. Gesch. I, 98.

» Fliigel, Bie Quellen in Pliitarch*s Lykurgos, Diss., Marburg 1870. — Gilbert, Studien, p. 95 sqq. — Busolt, Griech. Gesch. 1. 99. — Peter, Der historische Werth von Plutarch's Biographie des Lykurrj^ Rheiniscties Muséum, XXII, p. 62 sqq. 1867,

entièrement de ses garants qu'il ne fait guère que copier. Comme ses auteurs ont puisé eux-mêmes à différentes sources, il en résulte dans son travail un certain nombre de contradictions. H a fait de la vie de Lycurgue un véritable roman. C'est lui qui présente la légende sous sa forme la plus complète. Il se rend du reste bien compte des difficultés qu'elle soulève : « Touchant le législateur Lycurgue, on ne saurait dire aucune chose qui ne soit sujette au doute, car les rapports sont différents aussi bien sur son origine, sur ses voyages, sur sa mort, que sur son activité en tant que législateur et homme d'étal, et c'est sur le temps auquel il a vécu qu'on est le moins d'accord. »

Plutarque expose ensuite les dates fournies par ses auteurs, dates qui différent si bien l'une de l'autre que Timée, pour les concilier, a fini par admettre deux Lycurgue.

D'après la légende ordinaire, poursuit le biographe, Lycurgue était le fils cadet du roi Eunomos. Ce souverain ayant été tué dans les troubles qui signalèrent son règne, son fils aîné Polydeclès lui succéda. Celui-ci mourut bientôt laissant une veuve enceinte et Lycurgue se vit chargé delà régence. Sa belle-sœur lui ayant fait savoir que, s'il voulait l'épouser, elle était prêle à faire périr l'enfant qu'elle portait dans son sein, Lycurgue feignit d'entrer dans ses vues; puis, l'enfant né, il le proclama roi sous le nom de Charilaos. La veuve, trompée dans ses espérances, l'accusa, pour se venger, de rechercher la couronne, et le régent, pour échapper aux ennemis que la reine lui suscitait, résigna ses fonctions et se mit à voyager. Il se rendit en Crète et choisit parmi les institutions de celte île celles qui conviendraient à Sparte. Puis il parcourut l'Asie, l'Egypte et s'en fut jusqu'en Inde. Mais pendant son absence les affaires allaient mal au pays. On rappelle Lycurgue; il revient et, encouragé par la Pythie, il décide de réformer l'état. Aidé de trente notables, il se met à l'œuvre. Il organise la gérousie, divise le pays en lots égaux qui furent distribués aux Spartiates; il institue les syssities, qui soulèvent contre lui la colère des riches. Mais l'éducation est pour lui le but suprême de toute la législation, et notre auteur décrit longuement la discipline à laquelle

il soumit les Lacédémoniens. Plus lard, Lycurgiie rencontra Iphilus à Olympie et organisa avec lui des jeux.

Plularque termine sa biographie par un éloge enthousiaste de celle conslitution. 11 raconte que Lycurgue fil jurer à ses concitoyens de rester fidèles à celle-ci jusqu'à son retour de Delphes. La Pylhie ayant déclaré que Sparte serait heureuse aussi longtemps qu'elle garderait ses lois, le grand homme ne retourna pas dans la ville de TEurotas mais se laissa périr de faim pour ne pas^délier les Lacédémoniens de leur serment.

Nous avons vu naître et grandir la légende de Lycurgue. Pendant des siècles son œuvre paraît ignorée; Hérodote au Ve siècle a commencé sa réputation. Comme un ruisseau qui va grossissant, la tradition ^s'enrichit au cours des siècles. Les philosophes du IV® siècle voient dans la constitution de Sparte une œuvre remarquable qu'ils attribuent à Lycurgue. Mais on pouvait douter encore que toutes les institutions de Lacédémone dussent lui être rapportées. Aristote fait des restrictions; au témoignage d'Héraclide de Pont quelques-uns seulement attribuaient au législateur la constitution de Sparte dans son ensemble*. Les politiciens du ill® siècle enfin rapportent à Lycurgue toutes les institutions de l'ancienne Sparte et y ajoutent celles qu'ils ont imaginées eux-mêmes. Les détails concernant la personne de Lycurgue vont se multipliant à mesure qu'on s'éloigne du temps qui l'a vu naître, et la légende se trouve entièrement formée chez Plutarque qui recueille dans sa biographie à peu près tout ce qu'on a dit de Lycurgue pendant des siècles : le petit ruisseau est devenu un grand fleuve.

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