‹ Essai sur Lycurgue et ses institutionsChapitre 5 sur 9 · Institutions sociales · texte numérisé non relu

Institutions sociales

§ 1. Nous avons vu que les Doriens habitant la Laconie ont conservé parmi eux les institutions politiques que leurs ancêtres possédaient déjà du temps d'Homère. De même, ils ont apporté avec eux les institutions militaires propres à leur race, qui leur étaient indispensables pour conquérir leur nouvelle patrie et s'y maintenir contre les ennemis qui les environnaient. Dans ces deux domaines nous n'avons pas constaté l'influence d'un homme qui aurait imprimé aux institutions des Lacédémoniens dès l'origine un cachet particulier, les distinguant parmi les autres états grecs.

Il en est tout autrement des institutions sociales de Sparte. Elles n'existaient pas à l'arrivée des Doriens dans le pays. Comment auraient-elles existé, puisqu'elles s'appliquaient à un ordre de choses qu'on ne pouvait pas prévoir avant la conquête? L'état dorien établi sur les bords de l'Eurotas, il fallait trouver un moyen de le rendre stable. Ce moyen, c'est avant tout l'édu-

1 Pausanias II, 2, 6.

calion. Or Torganisalion rie réducalion ne peut pas être uniquement Tœuvre d'une race, lorsqu'elle présente un caractère aussi orij>inal que celle des Sparliales. H est dans la difficile question qui nous occupe un point sur lequel tous les auteurs anciens sont d'accord : Sparle a eu une discipline plus sévère que loul autre élat de Tantiquilé. Elle a un code éducatif qu'on ne rencontre aussi complet nulle part ailleurs. Fustel de Coulante a écrit que l'éducation était à Sparte la même que dans Jos autres cités «grecques et ne se distinguait que par une sévérité plus grande '. Il n'y a pas seulement une différence de mesure, il y a une différence d'espèce. On ne trouve dans aucun autre élat grec les femmes soumises aux mêmes exercices que les hommes, l'enfant enrôlé par l'état dès l'âge de sept ans, élevé par lui en vue de la guerre et surveillé pour ainsi dire jusqu'à sa mort. C'est dans cet enseignement universel imposé à tous, a dit Grote, que Ton doit chercher l'attribut dislinctif de Sparte*.

Eh bien, cet enseignement, les anciens sont unanimes à le rapporter à Lycurgue. Le grand législateur n'a pas de concurrent sur ce terrain, et parmi les nombreuses institutions que les Grecs lui ont prêtées, c'est Viyoy^ri qui a excité le plus leur intérêt. Sans doute même dans ce domaine on a amplifié le rôle de Lycurgue. On a ajouté, nous aurons l'occasion de le voir, beaucoup de choses à l'œuvre primitive du législateur. Mais le rôle réel qu'il a joué est déjà extrêmement important par luimême et suffit à expliquer les honneurs extraordinaires qu'on lui a décernés.

La situation a changé pour le peuple dorien établi au cœur de la Laconie. A la vie aventureuse qu'il avait menée, va succéder ime vie plus calme. Il était à craindre que les Spartiates ne s'amollissent dans la belle vallée de l'Eurotas. Le relâchement de la discipline aurait eu pour conséquence immédiate la disparition de la communauté dorienne submergée sous des

* Bulletin de l'Académie des sciences morales et politiques, Tome GXllI, p. 648.

2 Grote, Histoire de la Grèce, III, p. 317.

flots d'ennemis. Le bul de rédur:;(lion qu'on allail donner aux enfrinls devait donc êlre de les maintenir dans une supériorilé physique qui leur fil accepler sans répupnance la discipline de leurs pères. Arislole le déclare : le législateur à Sparle n'a eu en vue que la verlu militaire : aÛTïi'-àp /pïiTip irpôîto xpa-reîv '.

Grâce aux nombreux détails que nous ont transmis Xénoplion, l<]pliore et surtout Pluiarque, nous pouvons nous faire une idée très complète de ce qu'a été l'àywyvf Spartiate '.

Afin (le donner aux Lacédémoniens de vigoureux descendants, I.ycurgue a soumis les femmes à la même discipline que les liommes.

D'après Aristote, le législaleur aurait négligé l'éducation des jeunes filles. Il se trouve en contradiction sur ce point avec Xénophon, Plutarque, et la tradition générale de l'anliquilé; voyez en particulier Théocrite XVIll 22, et la reniaïquo du scoliasle qui constate que les Lacédémoniennes avaient coutume de se livrer aux mêmes exercices phy^^iques que les hommes. On sait que les danses formaient à Sparte une partie de la gymnastique; c'étaient des exercices sérieux, calculés pour assouplir et endurcir le corps. Les jeunes filles avaient leurs danses spéciales; d'autres étaient communes aux jeunes gens des deux sexes. Les femmes devaient .'i cette gymnastique une beauté célèbre dans l'antiquité; elles lui devaient aussi un caractère énei^ique, une sorte de virilité intellectuelle dont Plutarque nous a conservé mainte preuve. Il est donc sur que Lycurgue a soumis les femmes à sa discipline pour ce qui concerne les exercices du corps. Comment expliquer le passage d'Aristole qui l'accuse de les avoir négligées?

Il est probable que l'entreprise a moins bien réussi au législateur avec les femmes qu'avec les hommes, ou plutôt les femmes des Spartiates se sont soustraites plus vite à la discipline générale que leurs maris. Nous savons qu'au IV* siècle elles

1 Arialote. Pol.ll, 9,

^Xénophon. Constit. d'.s Lacéd., Il sqq. ; Épliore, dans Strabon, X. p. 735 (Muller, Fragm. Hist. gr., I, p. 2i9, N" 64); Plutarque, Lycurgue, 1 i sqq.

avaient beaucoup dégénéré. Peut-être le genre de vie que Lycurgue leur imposait a-t-il contribué à les dévergonder aussitôt que Tancienne pureté des mœurs eul disparu.

Le mariage était obligatoire, et les prescriptions imposées par Lycurgue aux jeunes époux avaient pour effet d'assurer aux enfants une forte constitution. Le père était tenu d'apporler son nouveau-né aux membres les plus âgés de sa phyle ^ Un citoyen qui aurait refusé de le faire aurait perdu ses droits poliliqties. Les vieillards décidaient si Tenfant était robuste. S'il ne rélait pas, on l'envoyait mourir dans une gorge du Taygéte (aTuoOeTat). S'il était au contraire bien conformé, on le rendait aux parents pour l'élever jusqu'à l'âge de sept ans. Les femmes des Lacédémoniens avaient la réputation d'élever très bien leurs nouveaux-nés; les nourrices de Sparte étaient célèbres dans la Grèce entière.

A sept ans, l'enfant passait sous la discipline diiecte de l'état. Il était enrôlé dans les ayeT^at (fioOat) et y faisait son éducation. Ces troupes d'enfants étaient partagées en un certain nombre de subdivisions (iT^at). Chaque groupe avait un chef particulier (ây6>.àp)rviç, ^^ouayop, 'iXapyoç). Tous étaient placés sous la surveillance générale du pédonome. Là on s'appliquait à endurcir les jeunes garçons par des fatigues et des privations de toute espèce. Jusqu'à douze ans, ils jouent nus le plus souvent. A partir de cet âge, ils ont un vêtement, le même pour toute l'année, ils couchent sur un lit formé de joncs, qu'ils ont cueillis eux-mêmes dans le lit de l'Eurotas. Chaque année on leur imposait des flagellations terribles auprès de l'autel d'Artémis Orthia; c'était à qui les supporterait le mieux. On allait jusqu'à donner aux enfants une nourriture insuffisante, afin de les habituer aux privations et pour les obliger à se procurer le surplus par ruse. C'est ainsi que le vol intelligent était encouragé.

L'éducation intellectuelle se bornait à fort peu de chose. Les enfants exerçaient des chants qui célébraient la vaillance,

' Instit. Lac, XXI.

louaient les guerriers moris pour la pairie et honnissaient les lâches.

Agé de vingt ans, le jeune homme recevait le comman'Iement (l'une division d'enfants; il avait à les surveiller, à les inslruire, à les punir, à leur donner en un mot l'éducation qu'il avait lui-même reçue. Chaque jeune homme choisissait un enfant {dGTzrri\oL^, atraç) auquel il s'unissail par un lien plus étroit dans un but pédagogique. L'aîné était responsable des actions, des paroles même de son préféré. Mais ces relations, nous dit Xénophon, ne dégénérèrent jamais en rapports sensuels ; la loi punissait sévèrement la pédérastie.

Les jeunes gens étaient soumis, eux aussi, à une discipline spéciale qui les suivait jusque dans l'âge d'homme. On leur inculquait la modestie, l'obéissance, la dominalion sur eux-mêmes, le respect des vieillards. Lycurgue défendait aux Spartiates de voyager; il leur interdisait la pratique des métiers. 11 écartait d'eux les étrangers oisifs, qui auraient pu exercer une influence corruptrice sur les jeunes gens. Les hommes consacraient aux exercices physiques, au chant, à la danse, à la chasse et aux entretiens dans les liayjxi tout le temps qui n'était pas pris par la guerre. En campagne, dit Plutarque, les exercices étaient moins pénibles qu'en temps de paix, si bien que les Spartiates en vinrent à considérer la guerre comme un temps de repos.

Lycurgue faisait dépendre de l'observation rigoureuse de ces prescriptions l'obtention des droits complets du citoyen ; c'est pourquoi Xénophon dit que, seule, la ville de Sparte cultivait officiellement la vertu.

§ 2. La cryptie, dont Aristote attribue l'institution à Lycurgue, offrait aux Spartiates l'occasion de s'exercer en temps de paix déjà aux dangers de la guerre ^ D'après le témoignage le plus digne de foi, la cryptie avait un double but: exercer les jeunes gens et surveiller les hilotes ^. A cet effet, on envoyait

1 Plutarque, Lycurgue, 28 ; cf. Héraclide, dans Muller, Fragm. Hist, gr. Il, p. 240.

3 Platon, Lois, I, 633.

chaque nnnée nn certnin nombre de Spartiates armés d'une épée et munis de provisions dans la campagne. Le jour, ils se tenaient cachés, observant la conduite des hiloles. La nuit, ils surprenaient et tuaient ceux d'entre eux qui leur paraissaient dangereux pour la sûreté publique.

Plularque s'indigne qu'Arislote ait osé attribuer à Lycurgue une mesure aussi cruelle. La situation dans laquelle les Lacédémoniens se trouvaient sulïît à expliquer cette coutume, et la manière dont ils firent disparaître, d'après Thucydide, deux mille hiloles en une seule lois, prouve que la haine qu'ils éprouvaient pour leurs esclaves n'avait d'égale que leur cruauté ^ Plularque le dit lui même : on reprochait à Lycurgue dans Tanliquité déjà d'avoir enseigné la bravoure plutôt que la justice ^.

La crypiie rentre évidemment dans l'aywyy) Spartiate, et sur le témoignage d'Arislote, confirmé par celui d'Héraclide, je n'hésite pas à faire remonter celle institution à Lycurgue.

§ â. Les syssiiies ne sont pas, comme la crypiie, une institution propre aux Spartiates ^. On les retrouve à Thébes, à Mégare, chez les Cretois, à Thurium, à Milet. Ce n'est pas même une institution purement hellénique, puisque, au dire d'Aristote, les Œnolriens et les Carthaginois les connaissaient *. Si donc les anciens allribuent à Lycurgue l'invention des syssities, la nouvelle présentée sous celte l'orme ne saurait élre exacte.

A Lacédémone, les syssities étaient à l'origine une institution purement rnililaire. Cela se voit clairement dans Hérodote, qui en fait une subdivision de l'armée, et dans Platon, qui déclare que le législateur les a instituées 7:^:0; tov ':rd>.e[xov ^, Cela se voit encore dans les expressions qu'emploie Xénophon et dans le mode de recrutement de ces sociétés fermées ^.

i Thucydide IV. 80 ; cf. Diodore XÏI, 76.

2 Plularque, Lycurgue, 28.

^ Bielschowsky, De Spartanorum syssitiis, Diss, Breslau 4869, p. 54. Slehfen, De Spartanorum re militari, Diss., Greifswald 4881, p. 24 sqq. * Aristote, Polit . VII, 9, 4 ; VII, 2, 8.

3 Hérodote, I, 65; Plalon, Lois, I, 633.

«'Xénophon, Constit. des Lac, V : auaxYJvia, awa/r^vElv; cf. Plut. Zî/c.,42.

Comme telles, les syssilies appartenaient au bagage que les Doriens ont apporté avec eux dans le Péloponnèse. Mais une transformation s*est opérée olans le cours des siècles, et cette institution, militaire au début, est devenue sociale. Voici les preuves de ce que j'avance :

Xénophon raconte que les Spartiates mangeaient autrefois chez eux et se livraient à des excès de table '. Lycurgue les fit manger en public pour leur apprendre la modération. Ces repas publics devinrent pour lui un moyen éducatif parce que les jeunes y apprenaient de leurs aînés la pratique des vertus.

Pour Arislote, les syssilies à Sparte représentent une mesure démocratique qui a manqué son but 2. En effet, les pauvres ne pouvant pas y venir, perdent leur droit de cité.

Dicéarque, Phylarque, Sphaeros (ces deux derniers écrivaient au moment où Agis et Cléomène cherchaient à relever celte inslilulion ruinée par le luxe des riches), ont perdu complètement le souvenir de Torigine militaire des syssilies ^.

Plutarque, qui puisait pour cette partie de son œuvre dans Dicéarque, nous dit que Lycurgue a institué ces repas communs pour lutter contre les excès de table et Tamour des richesses*. On y amène les enfants.

II y a donc eu, l'élude des sources nous le révèle, un profond changement dans les syssilies. De purement militaire qu'elle était, rinstilution est devenue sociale. Elle soumet tous les Spartiates au même genre de vie simple; elle est la base de l'égalité que Lycurgue a voulu établir enlre ses concitoyens ^. Elle fait même partie de rayw-yv), puisque les jeunes gens s'y trouvent comme à l'école de leurs aînés et qu'on y amène les enfants.

1 Xénophon, Constit. des Lac, V.

«Arislote, Polit. II. 6, 24.

J Dicéarque, dans Muller, Fragm. Hist. gr. 11, p. 242, N'> 23; Pliylarque, ibid. I, 346 ; Sphaeros, ihid. III, 20.

♦ Plutarque, Lycurgue, 40, 42 ; cf. Cléomène, 44.

3 Comparez le passage d'Éphore, dans Strabon X, 735 (Muller ï, 250) : on Grêle, dit- il, les syssilies ont pour but de faire disparaître la différence qui existe entre les riches et les pauvres.

De quand date cette Iransformalion ?

Je n'hésite pas à rallribuer h Lycurgue. Le législateur a utilisé pour sa lâche d'éducateur ce repas des guerriers (àv^peta ot^tTta) et en a fait le repas commun des citoyens (TuactTta). Ce n'est pas que cette institution ait perdu tout caractère militaire. Lycurgue a profité de l'origine de ces repas pour y faire régner une discipline sévère, et pour en faire un moyen d'égalité et d'éducation d'autant plus puissant. Les polémarques continuent à présider le repas comme autrefois. Les citoyens doivent y prendre part sous peine de perdre leurs droits. Ces labiées paraissent même s'être recrutées comme jadis les subdivisions militaires. C'est pourquoi Hérodote qui n'y regardait pas de si près a rangé, lui dernier, les syssilies parmi les divisions de l'armée. Mais Thucydide les passe sous silence dans un passage où il aurait dû les nommer, si elles avaient été encore de son temps une unité tactique *. Platon, avons-nous vu, connait fort bien l'origine de ces repas; mais puisqu'il rappelle que le législateur les a institués en vue de la guerre, cela ne prouve-til pas précisément qu'une transformation s'est produite depuis lors? Xénophon, qui, au chapitre V, parle des syssilies comme d'une institution sociale, ne les nomme plus lorsqu'il décrit l'organisation de l'armée au chapitre XI.

Deux réflexions appuieront la conclusion que j'ai tirée de l'étude des auteurs.

Les citoyens pauvres qui ne pouvaient plus payer leur quotepart, n'assistaient plus aux syssilies et perdaient leurs droits politiques, nous dit Aristote*; mais ils n'étaient pas rayés de l'armée. Comment l'état aurait-il pu se priver de leur concours alors que l'on constatait précisément, comme un fait regrettable, que le nombre des Lacédémoniens allait décroissant dans les armées de Sparte ?

En second lieu, ces subdivisions de l'armée ne pouvaient plus subsister le jour où les périèques, qui n'ont jamais été admis

1 Thucydide V, 68.

2 Aristote, Pol. Il, 6, 24 .

\ repas publics, ne comhallirenl plus à part mais fiiMîiil in- -|ii>rés dans l'arméti îles Spartiates. Celle lusioii des deux ■ps prouve précisément ce que j'avjince : à l'époque classique,

syssities son) une insliUition sociale soumise à une discipline ère, mais non plus une iinilé tactique de l'armée Spartiate.

transformation remonte à Lycurgue; c'est ainsi qu'il faut erpréler les passages d'Hérodote, de Xénopljon et de Pluque qui rapportent au législateur l'institution des syssiiies à irle.

j 4, Xénophon et Plutarque ont piésenté comme étant de ^urgne plus d'une coutume <]u'un ne sautait lui allribuer ou ' n'élait que la conséquence de la discipline qu'il a imposée

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