‹ Essai sur Marc-AurèleChapitre 13 sur 16 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

La statue équestre de Marc-Aurèle domine encore, du haut du Capitole, la Rome des anciens jours. De tant de statues en bronze élevées , dans l'antiquité , à la mémoire des empereurs , c'est la seule qui ait été épargnée par l'action destructive des siècles ou par Tavidité des hommes plus destructive encore. Cette exception était bien due au meilleur et au plus glorieux des Antonins. Avec lui, ainsi qu'on Ta dit, la philosophie s'était assise sur le trône, philosophie active , efGcace , dirigeant vers le bien de l'humanité les forces redoutables que mettait alors aux mains d'un seul homme le titre d'empereur des Romains.

MARC-AURÉLB. 1

Malheureusement 9 si le bronze et le marbre nous ont conservé l'image d*un prince que la reconnaissance publique avait placé parmi les dieux pénates et que chacun voulait posséder dans sa maison (i), ses actes nous sont aussi peu connus que ses traits nous sont familiers. Un règne de vingt années, glorieux pour l'empire, heureux pour les peuples, n'a pas trouvé d'historiens dignes de lui. La sèche biographie de Jules Capitolin, l'extrait de Dion Cassius par Xiphilin , quelques pages d'Hérodién, d'Aurélius Victor ou d'Eutrope, et les bas-reliefs de la oolonne Antonine, voilà ce qui nous reste sur les événements extérieurs. Quant à l'homme, il s'est fait pleinement connaître en nous laissant, dans ses œuvres morales, un des plus beaux livres de l'antiquité païenne. Voyons s'il nous sera possible d'emprunter aux monuments contemporains, aux inscriptions surtout, quelques détails ignorés sur les institutions

(1) On traitait de sacrilège, dit Jules Capitolin, quiconque n'avait pas chez soi l'effigie de Marc-Aurèle; aujourd'hui même, ajoute ce chroniqueur qui écrivait sous Dioclélien, on trouve dans beaucoup de maisons d' s statues de Marc-Aurèle à côté de celles des dieux pénates {Fie de Marc-Aurèle, c. xviii). Alors même que ce prince n'était encore que César, l'enthousiasme qu'il inspirait multipliait ses portraits à l'usage du peuple : « Tu sais, lui écrit Fronton, que, sur toutes les tables des changeurs, dans toutes les boutiques, dans toutes les tavernes, dans tous les vestibules, à tous les auvents, à toutes les fenêtres, partout enfin, on voit exposées tes images, la plupart, à la vérité, mal peintes ou grossièrement sculptées. Eh bien! chaque fois que je rencontre sur mon chemin un de ces portraits si peu ressemblants, ma bouche s'entr'ouvre pour t'envoyer un baiser. » (Lettres de Marc- Aurèle et de Fronton^ éd. Cassan, 1. 1, p. 265.)

d'un souverain , dont le nom rappelle Tépoque la plus heureuse pour l'humanité pendant la longue durée de l'empire.

Issu d'une famille qui avait été établie longtemps dans la Bétique, MaroAurèle eut pour père Annius Vérus, et pour mère Domitia Lucilla, à laquelle on donne à tort le nom de Calvilla, ainsi que Borghesi l'a établi par des preuves incontestables empruntées à Tépigraphie (1).

(i) L'exactitude des noms, quand il s'agit de personnage^ historiques, a une véritable importance^ et^ sous ce rapport^ l'épigraphie a corrigé bien des textes fautifs. Malheureusement ces corrections, consignées pour la plupart dans des mémoires isolés ou dans des recueils spéciaux, arrivent tard à la connaissance du public. C'est ainsi que les travaux les plus récents publiés en France sur Marc-Aurèle continuent à lui donner pour mère Domitia Galvilla^ bien que depuis longues années cette erreur du texte de Gapitolin ait été signalée en Italie par le savant épigraphiste de Saint-Marin^ M. Borghesi. En effet, un grand nombre d'empreintes de briques, tuiles ou autres objets en terre cuite, qui portent toutes le nom de Domitia Lucilla, femme de Férus, ont été reconnues comme appartenant à la mère de Marc-Aurèle, femme de Publius Annius Férus, et sur les propriétés de laquelle existaient plusieurs briqueteries ou fours à poteries dont de nombreux produits sont parvenus jusqu'à nous. Non-seulement sur toutes ces inscriptions on ne lit jamais que les noms de Domitia Lucilla, mais ces mêmes noms lui sont donnés par Spartien dans la vie de Didius Julianus (ehap. i), et par son fils Marc-Aurèle lui-même dans ses Pensées (1. vni, c. 25). Gapitolin, dans un des passages où il en parle, l'appelle aussi Domitia LucUla; mais, comme au commencement de la vie de Marc-Aurèle il dit que la mère de ce prince s'appelait Domitia CalviUa, ajoutant qu'elle était fille de Calvisius qui avait été deux fois consul, on s'est obstmé à préférer ce seul témoignage à tant d'autres qui ont d'autant plus de valeur que la plupart d'entre eux, c'est-ènlire les monuments épigraphiques, sont contemporains et di-

Le futur empereur, (ils d'un simple particulier, naquit à Rome, dans la villa que possédait sa famille sur le mont Cœlius, le sixième jour avant les kalendes de mai, sous le consulat d'Augur et d'Annius Vérus, son grand-père, c'est-à-dire en Tan de Rome 874 [26 avril de Tannée 121 de notre ère], ainsi que nous l'apprennent non-seulement Capitolin, mais l'inscription donnée par Marini

réels, n'ayant pas subi l'épreuve toujours dangereuse qui consiste à passer par les mains d'un copiste souvent inexact ou infîdèle. On n'a pas réfléchi qu'en tous cas, si elle avait porté le nom de son père, elle aurait dû s'appeler Calvisilla, et non pas Calvilla qui serait le diminutif féminin de Calvus. Déjà Marini avait dit, dans son livre sur les figulines ou terres cuites, livre qui existe en manuscrit à la Vaticane : « Je suis entièrement convaincu que le mot Calvilla s'est « trouvé écrit dans le livre de Capitolin contre sa volonté et par suite a d'une erreur. Il voulait mettre Domitia Lucilla Calvisii fUia, et, « entraîné par ce mot Calvisii, le copiste ou lui-même auront écrit « Calvilla, Ces sortes d'erreurs dans les noms propres où la conson- <f nance du mot suivant influe sur le mot qui précède, sont frète quentes dans les manuscrits et ont été plus d'une fois relevées par « les critiques. » Ajoutons à l'appui de cette opinion du savant épigraphiste qu'il serait contraire à l'usage suivi chez les Romains que la mère de Mirc-Aurèle eût eu à la fois les deux noms de Calvilla et Lucilla, comme l'ont voulu Eckhel, E.-Q. Visconli et quelques autres, attendu que ces noms ont tous deux la forme du gracieux diminutif qui ne s'employait que pour celui des noms de la jeune fille dont on rappelait de préférence. Ainsi aucun autre exemple ne se retrouve, dans toutes les inscriptions de l'antiquité latine, de deux noms de cette forme appliqués à la même femme. Si la mère de Marc-Aurèle avait eu un troisième nom, elle se serait appelée Domitia Calva Lucilla, et non pas Domitia Calvilla Lucilla (voy, le Mémoire de M.Borghesi intitulé : Figulina di Domizia Lucilla, madré deW imperatore M. Àurelio, 1" vol. du Giornale arcadico, p. 359-369).

{y4tti de Fratelli Awali^ II, p. 387) et qui porte en tête : NATALES CAESARUM. Son père mourut jeune, n'étant encore parvenu qu'à la préture, dans cette carrière des honneurs que les membres des familles patriciennes parcouraient d'une marche progressive et presque toujours régulière. L'enfant fut adopté par son aïeul deux fois consulaire. Bientôt il plut à l'empereur Adrien, à la famille duquel il était allié et qui admirait son bon naturel, sa docilité, son extrême franchise : aussi le prince, par une aimable plaisanterie, Tappelait-il non pas Vérus, mais Verissinms^ et nous voyons que, fier d'un nom qui convenait si bien à sa loyauté, Marc-Aurèle le prit quelquefois sur ses médailles (1). A six ans le jeune Annius fut inscrit dans l'ordre des chevaliers, et deux ans plus tard dans le collège des prêtres saliens (2). Sa nomination à

(1) Voy. la médaille citée par Vaillant, num. graec, p. 58, où on lit autour de la tête de Marc-Aurèle BHPICCIMOC.KAICAP. S. Justin adresse son apologie du christianisme à Tempereur Antonin et à son fils Vérissimus le philosophe, oùy,piaaij>.« uîô) (^iXcaocpw.

(2) « A huit ans, le*jeune Vérus, qu'Adrien appelait Vérissimus, dit a J. Capitolin, fut appelé à faire partie du collège des saliens. 11 eut à « cette occasion un présage de son futur avènement à Tempire. Le « jour où les prêtres du collège jetaient, selon la coutume, des fleurs « sur le lit sacré où reposait la statue de Mars, tandis que les couronnes « tombaient çà et là, celle du jeune Vérus fut la seule qui alla se po- « ser comme avec la main sur la tête du dieu. 11 fut, pendant son sa- « cerdoce, présul ou conducteur des danses, chef des chœurs et magis- « ter {prœsuly vates et magister). Il accomplit souvent les cérémonies tt d'inauguration et d'exauguration, n'ayant personne pour le guider, « car il savait toutes les hymnes par cœur {Fie deMarC'Àurèle,c, iv).» Les détails donnés par le chroniqueur latin à l'occasion du sacerdoce

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un sacerdoce, dans un âge si tendre, semble indiquer que déjà l'empereur songeait à fonder par l'adoption une dynastie et prévoyait que le jeune enfant, qui lui devenait chaque jour plus cher, serait un digne héritier de Tem-

de Marc-Aurèle sont précieux , en ce qu'ils nous font mieux connaître l'antique institution des saliens^ sur laquelle^ comme sur tant d'autres institutions sacerdotales, nous n'avons que des documents incomplets. On sait que les saliens palatins, destinés à la garde des boucliers sacrés nommés ancilia^ et dont Torigine est généralement attribuée à Numa^ bien que d'autres traditions la fassent venir de la Grèce (Festus , sub yrooeSalii; Plutarque, Numa, 13; Senrius, jEneid,, n, 325 et vin, 285), formaient un sacerdoce répandu en Italie depuis une haute antiquité. Choisis à Rome parmi les patriciens (Denys d'Halic, 1. ii, c. 70), ils se recrutèrent toujours dans cette caste privilégiée : « Si vous n'aviez plus de patriciens, dit Cicéron dans son discours pro domo, où trouveriez-vous un roi des sacrifices, des flamines, des saliens (Pro domo, § 14) ?» Et Lucain confirme ce fait quand il raconte qu'au pied des autels de Numa tombèrent ces boucliers que Télite des jeunes Romains agitent au-dessus de leurs tètes patriciennes : Quas lectajvr ventus Patricia cervice movet (Phars., ix , 477). Appartenir à ce sacerdoce fut donc toujours l'apanage des plus hautes classes de la société, sous la république comme sous Tempire. Juvénal, voulant stigmatiser les fraudes des dames romaines, qui, pour tromper les vœux d'un mari et introduire dans une noble maison d'indignea héritiers , allaient recueillir dans les bas-fonds de la ville des enfants supposés, dit qu'un jour on verra ces faux rejetons devenir des prêtres saliens et se parer du nom usurpé des Scaurus {Sot., vi, 605). Il est donc naturel que le parent d'Adrien, le jeune enfant dont peut-être il préparait déjà les hautes destinées, ait été admis dans ce collège aristocratique où l'une des conditions de l'admission était aussi la jeunesse, ainsi que nous l'apprend Denys d'Halicarnasse (/. c), et que le prouvent quelques inscriptions funéraires, par exemple : M.IVNIVS SILANVS...SALIVS VIXIT ANNIS XX (Marini, Fr, arv., p. 86) ; — L . NONIVS QVIN- TILIANVS SAUVS PALATINVS VIX^Y ANNw XXIIII [OrelU, 4954). Toutefois l'admission de Marc-Aurèle à un âge si tendre, puisqu'il

pire da monde, Annius Vérus, le grand-père de Marc- Aurèle , ne négligeait rien de son côté pour que l'éducation la plus complète mtt en relief 1^ dons heureux d^une précoce intelligence : « Je rends grâces aux dieux , a

n'avait que huit ans^ tenait probablement à Taffection de Tempereor, dont la volonté était toute-puissante pour les choix à faire dans les sacerdoces^ ainsi que le prouve^ en particulier pour le collège des saliens, l'inscription suivante : MARCO SALONIO || A . TI . CLAVDiO. CAESARE II AVGVSTO GERMANIC0||CENS0RE ADLECTO IN||SENA- TVM.ET INTER TRIBVNIC10S.RELAT0||AB.E0DEM ADSCITO.INO NVMERVM . SALIORVM || SALONl A . MATER || FILIO . PIENTISSIMO || VI- VA.FECIT (Henzen, 3« vol. d'Orelli, 6005). Le passage de J. CapitoUn relatif au sacerdoce de Marc-Aurèle nous fait encore connaître quelle était la hiérarchie des grades chez les ministres du culte des saliens. Le présul était à la tête du collège : Salios Martis sacerdotes, dit Aurel. Victor (De f^ /., 3, 4), quorum primus prœsul vocatur. Qu'il fut aussi le chef des danses sacrées^ le nom l'indique et Festus le confirme : Redantruare dicitur insaliorum exultationibus quumprxsul amptruavUy quod est^ motus edidit, ei referuntur invicem idem mottis {suh Yoce redantruare). Le vates était probablement chargé d'exécuter ces anciens chants saliens à peine compris des prêtres qui les répétaient : Saliorum carmina vix sacerdotibus suis satîs intellecta, dit Quintilien (l. i, 6, 40), toute cette liturgie oii les dieux étaient célébrés : In deos singulos versus facti a nominibus eorum appellabantur ut Januli, Junonii^ Minervii (Festus, sub voce Axamenta), Toutefois, à ces vers antiques consacrés aux divinités du vieil Olympe, on ajoutait sans doute de temps en temps de nouvelles strophes, puisque les empereurs ou les membres de leur famille voulaient être chantés par les saliens à Tégal des immortels. Dion Gassius nous l'apprend pour Auguste (1. li, c. 20), et nous en trouvons la confirmation sur le monument d'Ancyre : Nomxnque meum fncfVSVM EST IN SALIARE CARMEN (voy. Marini, Fr. arv., p. 596 et 597). Tacite nous apprend que le même honneur fut accordé à Germanicus : Ut nomen ejus saliari carminé caneretur (Ann,, ii, 83), et le fragment d'un sénatusconsulte gravé sur bronze, relatif aux honneurs à rendre à Drusus,

dit plus tard Marc-Aurèle, d'avoir eu de si bons pareuts. J'ai dû à leur tendre sollicitude l'avantage d'avoir reçu, dans le sein de la famille et sans fréquenter les écoles publiques, les leçons d'excellents maîtres. Ils m'appri-

fils de Tibère, contient d'après les restaurations de M. Borghesi les deux lignes suivantes : VTIQVE OMNIBVS sacris carminibus Drusi\\ CAESARIS NOMINA ^ecitentur (Bull, de Vlnst. archéoL, 1831, 137- 138). Enfin Marc-Aurèle lui-même , lorsqu'il eut perdu son jeune fils Annius Vérus, voulut que son nom fût inséré dans les hymnes des saliens : Jussit ut saliari carmini nomen ejus insei'eretur (J. Capit. M. Anton. y c. 21). Les rues de Rome retentissaient de ces chants officiels dans les fêtes de Mars, pendant le mois qui porte ce nom (voy. le Kalendar. prœnest. au 1" mars et au 19 du même mois : FACIVNT IN COMITIO SALTV5 salii adstantibus powTlFlCIBVS ET TRIBVNO CELERVM; Orelli, t. II, p. 386), alors que les saUens, partis de leur sacrarium sur le Palatin, parcouraient la ville, chantant, dansant, frappant sur les boucliers sacrés, puis se reposant à ces stations dont parle une inscription trouvée parmi les ruines du temple de Mars vengeur, au forum d'Auguste, inscription donnée par d'anciens collecteurs, mais nouvellement corrigée sur le marbre par M. Melchiorri (Bull.de rinsLarchéoL, 1842,p. 144) : MANSIONES.SALIORVM.PA- LAT1N0||RVM. A. VETERIBVS.OB. ARMORVM. AN || NALIVM.CVSTO- DIAM . CONSTITVTAS . LONGA |1 AETATE . NEGLECTAS . PECVNIA . SVA II REPARAVERVNT PONTIFICES VESTAE|1V.V.C.G.PR0 MA- GISTERIO.PLOTII . ACILUULVCILII . VITRASU. PRAETEXTATl.V.C. M. Borghesi a supposé que ce monument pouvait appartenir à la fin du quatrième siècle : ainsi l'institution des saliens se serait maintenue jusque-là, à travers les changements qu'avait subis l'empire. Il est vrai que les lieux consacrés à leur culte avaient été bien négligés : Mansiones longa aetate neglectas, dit l'inscription. A l'époque de l'empire, les salii palatini paraissent avoir joint à leurs attributions primitives un culte tout particulier de la maison impériale, et lui avoir emprunté un nom nouveau. Marini a publié (Fr. arv., p. 166) un fragment de fastes sacerdotaux que M. Borghesi, après les avoir comparés à d'autres inscriptions de la même époque (règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle),

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rent à diriger tous les mouvements de mon âme et à éviter tout acte qui n'aurait pas été conforme aux lois de la raison {Pensées^ 1. I, 4? ^7)- »

L'histoire a conservé le nom de ces maîtres, qui comprenaient leur tâche et devinrent plus tard les amis ou les conseillers de l'empereur. Fronton, Hérode Atlicus, Apollonius de Chalcis, Junius Rusticus, Sextus de Chéronée, plusieurs autres, orateurs, philosophes ou grammairiens, lui apprirent l'art de la parole et l'initièrent à cette philosophie stoïcienne que le travail latent de la civilisation adoucissait chaque jour et dont plus tard le jeune élève devait résumer la plus parfaite expression. La correspondance de Fronton avec Marc-Aurèle, retrouvée îl y a quelques années par le cardinal Maï dans les palimpsestes de la bibliothèque Ambrosienne et de la Vaticane, nous a appris sur la jeunesse du prince et la marche imprimée à ses études littéraires plus qu'il ne nous est donné de connaître sur les années les plus glorieuses de son règne. Sous l'afféterie du style de cette correspondance, défaut d'une époque de décadence, et défaut plus saillant encore dans les lettres du professeur, on reconnaît dans celles de Marc-Aurèle une grâce bienveillante et la reconnaissance d'un cœur qui s'épanche

a cru devoir attribuer au collège des saliens. En effet , plusieurs des personnages qui y sont indiqués se retrouvent sur d'autres monuments contemporains comme salii palatini ou comme appartenant à Vordo sacerdotum domus Avgustae palatinœ. Le savant épigraphisle en a conclu que ces deux dernières dénominations étaient identiques (voy. Bull, iVapo/.,ni, p. 100).

à chaque ligne en expressions de gratitude pour l'enseignement du mattre, ou de sollicitude pour la santé de Pami : « Comment veux-tu que j'étudie, lui dit l'aimable disciple, quand je sais que tu souffres (1. v, ep. 19)? j» et ailleurs : a Je t'aime plus que personne ne t'aime, plus que tu ne t'aimes toi-même : je ne pourrais lutter de tendresse qu'avec ta fille Gratia, et j'ai bien peur encore de la vaincre. Ta lettre a été pour moi un trésor d'affection, une source jaillissante de bonté, un foyer d'amour ; elle a élevé mon âme à un tel degré de joie que mes paroles ne suffisent pas à le redire (1. u, ep. 5). » Malgré Taffectation de ce langage, on aime à voir dans ces lettres, en les parcourant toutes, le témoignage d'une profonde affection, dont Texpression se trouve malheureusement affaiblie par l' exagéra tioji qu'inspiraient alors les habitudes de la littérature, ainsi que par les relations de disciple à professeur qui faisaient, de ces témoignages d'une sincère sympathie, des espèces d'exercices oratoires.

La jeunesse de Marc-Âurèle se passa dans de sérieuses études, que de fréquents voyages à la campagne, à Lorium, à Lavinium ou sur les bords du golfe de Naples, n'interrompaient jamais coniplétement. A peine si les distractions de la chasse ou des vendanges, sous le beau ciel de la Campanie, enlevaient quelques heures à la lecture ou à la composition. Cependant cet heureux climat réunit, au dire de Marc-Aurèle, toutes les séductions des lieux les plus favorisés. La première moitié de la nuit, écrit-il à Fronton, est douce comme une nuit du Laurentin; au chant du coq, c'est la fraîcheur de Lanuvium; au

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lever du soleil, on se croirait dans les hautes forêts de TAIgide ; puis peu à peu le ciel s'embrase, on éprouye d'abord la douce température de Tusculum ; quand le soleil est à son midi, on sent la chaleur de Pouzzoles, pour se retrouver enfin vers le soir aussi dispos que sous les frais ombrages de Tibur (1) : « Nous allons souvent entendre nos faiseurs de panégyriques : ce sont des Grecs, il est vrai, mais de merveilleux mortels : croiraistu que moi, qui suis aussi étranger à la littérature grecque que le mont Cœlius , qui m'a vu naître , est étranger au sol de la Grèce, je ne désespère pas, grâce à leurs leçons, d'égaler l'éloquent Théopompe (2) ? — J'ai entendu, il y a trois jours, déclamer Polémon. Veux-tu savoir ce que j'en pense ? voici ma réponse : Je le comparerais volontiers au cultivateur habile et plein d'expérience qui ne demande à son champ que du blé et de la vigne. Il a sans doute d'heureuses vendanges et d'aboiidantes récoltes; mais on cherche en vain, dans ce domaine, le figuier de Pompéi ou la rose de Tarente : en vain on voudrait se reposer à l'ombre d'un platane. Tout est utile, rien n'est agréable; il faut louer froidement ce qui ne saurait charmer. Tu trouveras peut-être mon jugement bien téméraire quand il s'agit d'une si grande gloire ; mais c'est à toi que j'écris, mon maître, et je sais que ma témérité ne te déplaît pas (3). — J'ai lu aujourd'hui depuis la septième heure, dit-il encore, et

(1) L. II, epist. 2.

(2) Ihid,

(3) L. 11^ epist. 3.

j'ai trouvé dix images ou sujets de comparaisons... Je passe ici les nuits à étudier : je viens de faire pendant ces dernières journées les extraits de soixante livres en cinq tomes! Soixante! Mais, quand tu liras parmi tout cela du Novius, des Âtellanes, de petits discours de Scipion, tu seras moins effrayé du nombre (1). »

Nous emprunterons encore à cette con*espondance une dernière citation, qui prouve qu'au milieu de cette vie sérieuse il y avait place quelquefois pour l'entrain de la jeunesse, et qui prouve encore que dans l'Italie méridionale les routes n'étaient pas beaucoup plus sûres, au beau temps des Antonins, qu'elles ne le sont aujourd'hui : « J'étais monté à cheval, dit le prince, et je m'étais avancé assez loin sur la route. Tout à coup nous apercevons au beau milieu du chemin un nombreux troupeau de moutons. La place était solitaire : deux bergers, quatre chiens, rien de plus. L'un des bergers dit à l'autre, en apercevant notre cavalcade : Prenons garde, ces gens m'ont l'air des plus grands voleurs du monde. — J'entends le propos, et, piquant des deux, je me précipite sur le troupeau : les brebis effrayées se dispersent pèle- mêle en bêlant. Le berger me lance sa houlette ; elle va tomber sur le cavalier qui me suit ; nous repartons au plus vite, et voilà comme le pauvre homme, qui croyait perdre son troupeau , ne perdit que sa houlette (2). »

(1) L. Il, epist. 9.

(2) L. Il, epist. 17.

La rhétorique de Fronton avait une puissante rivale dans le cœur de Marc-Aurèle ; c'était la philosophie. Dès rage de douze ans, dit Jules Capitolin (1), il avait pris le costume de philosophe et en pratiquait toutes les ans* térilés. Il étudiait enveloppé du manteau grec, et couchait sur la dure. Il fallut les plus grandes instances de sa mère pour le décider à mettre quelques peaux sur sa couche, et plus d'une fois ce renoncement à toute espèce de bien être compromit sa santé, que fatiguait déjà Tardeur de ses études. A Tâge de quinze ans il prit la robe virile et fut fiancé à la fille d^^Elius César, alors Théritier du trône. Peu de temps après, il fut créé préfet de Rome pendant les fériés latines, c'est-à-dire qu'en l'absence des consuls allant présider aux fêtes du mont Albain, il devint le premier magistrat de la ville. Il fit briller, dit-on, dans cette haute fonction, comme dans les festins qu'il offrit par ordre de l'empereur, une grande magnificence. Ainsi s'annonçait, chaque jour, par de nouvelles faveurs, la brillante destinée du jeune philosophe, qui, loin d'ambitionner de nouveaux honneurs, semblait se détacher davantage des biens du monde et céda à sa sœur tout le patrimoine qui lui venait de son père (2). A la mort d'iElius, en Tan de Rome 891 (de

(1) f^iede Marc-Jntonin, c. 2.

(2) Lorsque sa mère Domitia Lucilla l'appela au partage, dit J. Capitolin, il répondit que les biens de son aïeul lui suffisaient, et il ajouta qu'il la laissait libre de disposer en faveur de sa sœur, Annia Cornifîcia, de tout ce qu'elle possédait elle-même ( f^ie de M, Aur, , c iv). Marc-Aurèle conserva sa mère encore quelques années; cependant elle

J. C 138), Ântonin fut adopté par Adrien, créé César, et associé à la puissance tribunitienne, sous la condition d'adopter Marc-Aurèle, alors âgé de dix-sept ans, et le jeune Lucius Yérus, fils du César qui venait de mourir. C'est alors que le prince dont nous écrivons Thistoire changea le nom de son père, Annius Yéros, contre le nom d'Aurélius , qu'il prit en entrant par l'adoption dans la famille Aurélia, qui était celle d'Antonin.

Adrien ne survécut que peu de mois aux dispositions qu'il venait de prendre pour assurer à l'empire une ère prospère en désignant ainsi les héritiers de son pouvoir. Il mourut à Baies, le 10 juillet; et Marc-Aurèle, alors questeur, fut choisi par le nouvel empereur pour ètrOy

mourut avant son avènement à Tempire^ contrairement à Topinion émise par Fabretti et quelques autres archéologues, qui ont voulu lui attribuer les médailles portant pour légende Lucilla Augusta. Visconti, en publiant Tinscrlption métrique consacrée par Hérode Âtticus à sa femme Régilla {Iscr, Triopee, opère varie, t. \, p. 284), a remarqué à ce sujet que^ l'auteur de l'inscription ayant placé la mère de l'empereur aux Champs-Elysées parmi les héroïnes et non parmi les déesses^ on en pouvait conclure qu'elle n'avait pas porté le titre d'Âugusta, et que^ par conséquent^ son fils n'était encore que César lorsqu'elle mourut. Les nombreuses empreintes sur briques^ tuiles ou poteries, qui portent le nom de Domitia Lucilla cessent en effet de paraître après l'an de Rome 908 (de J.-C. 155). Au lieu de trouver sur ces monuments : T, Clauditts Secundinus ex prœdiis Lucillœ veri^ on y trouve : r. Claudius Secundinus ex prœdiis Cœsaris nostri. C'est donc dans rintervalle qui s'est écoulé entre l'année 908 et le mois de mars de l'année 9il, date de Tavénement de Marc-Aurèle^ que ce prince perdit sa mère. Dans tous les cas, elle n'avait pas disposé de tous ses biens en faveur de sa fiUe^ puisque son fils eut en partage les propriétés où se trouvaient les briqueteries.

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malgré sa grande jeunesse^ son collègue dans le consulat. Il devint dès lors Tassocié de toutes les charges ainsi que de toutes les grandeurs du rang suprême. Il eut à la fois pouvoir adoainistratif, pouvoir militaire, pouvoir religieux; un décret du sénat l'agrégea dans la même journée à tous les grands sacerdoces (1). Dès lorscom-

(1) Pius Marcum in coUegia sacerdotum jttbejUe senatu recepU (J. Gapit. vita M. Ant.^ c. vi). On sait avec quel empressement les empereurs avaient réuni en leur personne toutes les hautes charges de la république. Armés de la puissance proconsulaire, delà puissance tribunitienne^ de celle des censeurs, qui mettaient entre leurs mains l'administration et la justice; imper atores, c'est-à-dire chefs de toutes les troupes^ ils avaient jugé le mobile religieux trop puissant pour ne pas vouloir en diriger Taction à leur gré. En conséquence^ le prince était non-seulement souverain pontife^ mais agrégé à tous les grands sacerdoces, h iraaat; rai; wpwouvaiç, d'après le témoignage de Dion Gassius (1. Lm, § 17). En effet, une inscription , mal reproduite par Muratori, mais corrigée par Henzen, nous montre déjà Auguste RONliYex mjiimus AVGVR XWIR Sam'* Faciundis VII VIR EPULO- ISum, c'est-à-dire appartenant aux quatre grands sacerdoces ( voy. Orell., 3' vol., p. 60, n° 645, 5). Tibère porte aussi, dans plusieurs monuments épigrapbiques, les titres de souverain pontife, d'augure, de quindecemviTy de septemvir epulonum (voy. Grut. 235, 10; Maffei, mus, ver on y 95, 4). Cependant, si les chefs de l'État réunissaient ainsi dès l'avènement de l'empire toutes les grandes dignités sacerdotales, les princes de la famille impériale se contentèrent tout d'abord d'exercer un, deux ou trois sacerdoces. Néron fut le premier qui, ayant été adopté par Claude et nommé Gésar, fut bientôt après agrégé, par un sénatus-consulte, à tous les collèges, ainsi que le prouvent les médailles de l'an de Rome 804 (il avait quatorze ans), où on lit SAGERDos GOOPTa^tts IN OMN/a GONLegfta SVPRA NVMertim EX ^>enattu ConsuUo (Eckhel, D. N. V., t. VI, p. 26i). Dès lors les fils des empereurs, héritiers présomptifs du pouvoir, participèrent à tous les honneurs qui appartenaient à la religion de TEtat. Nous voyons Domhien

mença la vie d'abnégation et de philosophie pratique qu'il devait mener pendant ces quarante années, qui sont, dans les tristes annales de l'empire, ce qu'est l'oasis au milieu du désert. Entraîné par un profond amour de l'humanité, par la rectitude de son jugement, par sa conscience, il

désigné, sur une inscription qui date du règne deVespasien^ comme prince de la jeunesse et prêtre de tous les collèges^ SACERDOS COL- LEGIORUM OMNIUM (Marini, Fr. arv., p. 491). C'est également aux collèges des prêtres, in collegia sacerdotum , que Marc-Aurèle fut agrégé en 893 (de J.-G.^ 140)^ année de son premier consulat^ d'après le témoignage de Capitolin confirmé par les médailles de cette même année, portant d'un côté AURELIUS.CAESAR AUG.PII.F.C0S.,et au revers les Insignes du culte (Eckhel, t. VII, p. 46). Nous devons faire observer, à cette occasion, que la nomination dans les collèges sacerdotaux n'était décidée par Tautorité du sénat, ex senahts consulta, que quand il s'agissait d'accorder cet honneur à l'empereur ou au César. Les chefs de l'État avaient eu la pudeur de ne pas vouloir se nommer eux-mêmes. Pour tout autre personnage, la nomination venait directement de l'empereur, qui non-seulement voulait avoir son rang dans les hautes congrégations religieuses, mais ne voulait y trouver que des collègues de son choix. Si l'action du sénat parait encore sous les premiers règnes, elle y est subordonnée à la volonté du prince, ainsi que nous l'apprennent ces paroles de Tacite : « Tibère fit nommer pontifes par le sénat Vitellius, Véranius etServaeus, » Cœsar auctor senatuifuU, yUellio atque Feranio et Servœo sacerdotia tribuendi {Ann,, 1. ra, 49). Dès le règne de Claude, c'est l'empereur qui nomme sans intermédiaire. Une inscription appartenant au collège des Frères Arvales nous montre Ti. Claude César Auguste Germanicus nommant directement un nouveau membre du collège en remplacement de celui dont la mort laisse une place vacante (Marini, Fr. arv., t. XU, etc., p. 84). Sous le règne d'Olhon, nous voyons ce prince, d'après Tacite, mettre le comble aux honneurs qu'il rendait à des vieillards en les nommant augures ou pontifes, et rendre à de jeunes patriciens, à peine arrivés de l'exil, les sacerdoces de leurs pères ou de leurs aïeux {HUt., 1. f.

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ne voulait plus entendre que la voix sévère du stoïcisme; il étudiait sans relâche la doctrine du Portique, tempérée dès lors par je ne sais quel souffle de christianisme qui passait sur le monde et dont il eut le tort de méconnaître l'origine tout en éprouvant sa douce influence. Ses aspirations vers la science étaient plus vives que jamais; mais il voulait avant tout apprendre à se gouverner luimême, puisqu'il se savait appelé à gouverner les autres. Fronton se désolait de voir son élève, tout occupé de la morale stoïcienne, négliger ces exercices de rhéteur qui avaient fait sa propre gloire et dont il s'exagérait rimportance : « Cherche, lui dit-il, à atteindre la sagesse de Zenon ou de Cléanthe; mais n'oublie pas qu'il te faudra revêtir le manteau de pourpre, et non le manteau de laine grossière des philosophes. Si l'étude de la philosophie n'avait à s'occuper que des choses , je m'étonnerais moins de te voir mépriser le talent de la parole : et cependant n'as-tu pas recherché autrefois toutes les

§ 77). Sous le règne de Vespasien, Salvius Libéralis est inscrit dans le collège des Arvales EX TABELLA IMP. CAESARIS VESPASIANI AUGusti (Maiini, Fr. ^ry.,tab. xxii),et Pline écrit à l'empereur Trajan : «c Persuadé, seigneur, que les témoignages d'estime accordés par un si bon prince sont la plus haute récompense que puisse obtenir une conduite irréprochable, je viens vous supplier d'ajouter aux dignités dont votre faveur m'a comblé celle d'augure ou de septemvir, qui sont toutes deux vacantes. J'aurai, par le droit de sacerdoce, la satisfaction d'adresser aux dieux en public les vœux que je fais en particulier pour vous (1.x, lettre 8). » Il n'y a donc aucun doute qu'au siècle des Antonins la nomination dans les collèges sacerdotaux n'appartînt aux empereurs, qui n'avaient plus laissé d'autre droit au sénat que celui de les y inscrire eux-mêmes.

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