INTRODUCTION
L Le manuscrit. Le manuscrit dans les anciens fonds de la bibliothèque royale de Copenhague, N :0 3555, décrit par M. Abrahams dans sa ,, Description des manuscrits français du moyen âge de la bibliothèque royale de Copenhague” sous le numéro49, se compose de 80 feuillets de parchemin. G. Paris date ce manuscrit unique du commencement du XIV* siècle. Il est très probablement copié sur un poème composé dans un parler du duché de Bourgogne ou d'un endroit voisin au commencement du XIII siècle (v. V. La langue). La première et seule édition qui existe, celle de Hofmann et Muncker, a été imprimée chez Niemeyer (Halle a/S) en 1880 et est aujourd'hui complètement épuisée. Un connaisseur comme le regretté Ch.-V. Langlois écrivait encore récemment qu'il était ,,scandaleux que depuis près d’un demi-siècle, il ne se soit trouvé personne pour donner . .. au public ce très remarquable texte”.') Ceci justifierait, s’il le fallait, notre publication.
IL. L'oeuvre. Le poème que nous publions ici sous le nom de Joufrois appartient à ce genre littéraire qu’on est convenu d'appeller ,;romans d’aventures”.*) Ce sont des histoires d'amour plutôt que de combats. Elles s’attachent à la vie réelle et ont été composées pour être lues en public ou en privé. D’ordinaire, elles sont écrites en légers octosvllabes rimant deux par deux. Le roman de Joufrois se compose de trois épisodes assez nettement distincts. Dans le premier le comte Joufroi, fils de Richier, comte de Poitiers, et de sa femme Alienor, part pour Angleterre pour se faire ,,adouber” par le roi Henri (140 et suiv.). À la cour d'Angleterre il y
1) La vie en France au Moyen Age, t. ler. 1924, p. 109. 2?) Bédier-Hazard, Hist. d. L. litt. française, t. Ier, p. 42.
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avait un sénéchal déloyal. Celui-ci, pour se venger de la reine Alis qui avait dédaigné son amour, raconte au roi que la reine lui était infidèle (200—04). Indigné, ce jeune Joufroi accuse le sénéchal de mensonge et le tue en duel après un terrible combat (572 et suiv.). Bientôt il apprend que son père était mort et il retourne en France (788). A la maison il entend parler de la belle châtelaine Agnès de Tonnerre que son mari jaloux tient enfermée dans une tour (81013). Après avoir fait ses préparatifs 1l part avec sa suite pour Tonnerre et s'installe près de la tour sous le grand poirier qui était le rendez-vous favori de la société de la ville. C’est ici qu’il accomplit des exploits de tournoi considérables, c’est ici qu'il célèbre ses succès, ayant eu soin d'inviter toute la ville à sa fête et c'est encore ici que Madame Agnès a pu le voir de sa fenêtre. Après la fête il fait attacher les chevaux conquis aux branches du poirier qui lui avait servi d'hôtel, et part pour son pays. Mais bientôt il revient sous le déguisement d’un ermite, se fait donner du châtelain de Tonnerre l'autorisation de construire un ermitage dans le voisinage de la tour (1612—16). Le sire de Tonnerre, qui ne se doute de rien, autorise sa femme à aller se confesser chez le pieux ermite. Celui-ci, une fois seul avec la dame, se débarrasse de son froc et fait une déclaration d'amour à la dame : comme le dit le poème ,,il s'entendait mieux à ce métier qu'à lire le psautier” (2117—18). Après quelques jours de bonheur, le comte prend congé et repart pour ses domaines, sans plus jamais revenir à Tonnerre. La fin de ce premier épisode est assez abrupte. | Le second raconte comment le comte Joufroi reçoit un jour d’une dame inconnue un cadeau d'amour consistant en un grand écrin d'ivoire plein de précieux joraux (2203-—17): Le comte se met aussitôt à la recherche de la dame et emmène avec lui un de ses chevaliers, messire Robert. Celuiei, au cours d’une discussion, déclare que si le comte était plus riche que lui, Robert, il nétait pas si bon chevalier (2425—38). Aussitôt, le comte partage tout ce qu’il possède avee messire Robert, afin de lui prouver que même sans la supériorité de la richesse, il lui était supérieur en chevalerie. Ils se rendent en Angleterre, Joufroi de nouveau sous
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le couvert d’un déguisement (2787—91). Là, les deux héros accomplissent des exploits extraordinaires au service du roi qui les récompense richement. Mais les deux vassaux étaient si larges” que l'argent leur coulait entre les doigts. C’est alors que Joufroi, qui finalement n'avait plus rien à distribuer, demanda en mariage la fille d’un riche bourgeois de Londres Blanchefleur dont on lui accorde la main (3441— 44, 3503). Après avoir encore dépensé la dot de sa femme, il apprend par le troubadour Marcabrun qui le découvre à la cour anglaise, que le comte Alphonse de Saint-Gilles avait envahi ses Etats (3590-—92). Cette nouvelle met fin à l’incognito de Joufroi, et son beau-père anglais se doute bien que le comte ,qui tant valait”, ne daignerait pas garder comme épouse la fille d’un usurier. Le comte se sépare d'elle, en effet; mais avant de prendre congé du roi, il est assez galant pour prier ce dernier de donner à sa femme un mari distingué (3745—50). |
Le troisième épisode reprend avant le départ des deux héros de l’Angleterre. Joufroi ne veut pas quitter le pays sans avoir pris congé de la reine Alis. Or, il découvre à cette occasion que la reine était elle-même la dame anonyme qui lui avait jadis envoyé l’écrin aux bijoux (3900—04). Il s'empresse de lui demander ses faveurs que la reine n’hésite pas à lui promettre (4040-43). Comment messire Robert réussit par une ruse à recevoir Ja reine dans son lit, comment il hésite entre son devoir de vassal vis-à-vis du comte et son désir de posséder la belle dame, comment il prévient à temps la reine de son erreur et répare ses torts, c'est ce que l’auteur nous raconte à la fin de son roman. Enfin il ramène encore son héros à Poitiers. Joufroi défend vaillamment sa terre contre l’envahisseur. Celui-ci est fait prisonnier; Joufroi épouse sa fille Amauberge et reçoit en dot des domaines de Toulouse avec une forte somme d'argent. Ici le roman s'arrête brusquement. Il est certain qu'il est inachevé.
Tel est en quelques mots le contenu de notre roman. Ü n’y a là rien du fantastique qui caractérise les romans bretons ou orientaux, rien non plus de l’encombrement de détails livresques des romans antiques. L'auteur nous fait entendre que, s’il a écrit, c'était pour plaire à sa dame. Afin
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de donner aux exploits de son Don Juan une apparence de vérité, il attribue ces aventures à des personnages connus dans l’histoire. D’après Chabaneau :), le comte Joufroi serait le troubadour Guillaume VII, comte de Poitiers, auquel l’auteur aurait attribué l’un des noms de son père, Gui Geoffroi. Le roi Henri d'Angleterre dont il est question, serait Henri Î* dont la deuxième femme, qu'il épousa en 1121, s'appelait en effet Alice. Le troubadour Marcabrun que l’auteur fait parler avec tant de franchise vivait au temps d'Henri I‘. L’auteur fait épouser à Joufroi une fille d’Al-. phonse de Saint-Gille, comte de Toulouse, à laquelle il donne le nom d'Amauberjon. Or, d’après Chabaneau‘), le comte Guillaume VIT avait épousé une fille du comte de Toulouse. Il est vrai qu'elle s'appelait Philippe, mais une épouse de la main gauche de Guillaume portait en effet le nom assez rare d'Amalberjon.
L'auteur prétend avoir tiré sa vie du comte Joufroi?)
d’un livre latin de St-Pierre-de-Maguelonne:
Ensi cum ele me fu dite
La u ge la trovai escrite
A saint Peire de Maguelone (vv. 2323—25)
et 1l ajoute:
Des lo main i mis jusqu'a none
Ainz que j'en fussé a la fin.
Illueclagetaidelatin.
Despuis si l'ai en rime misse
Et en romanz l’estoire asisse (vv. 2326—-30).
Chabaneau*) pense qu'il s’agit d’un rifacimento français d’une version provençale et, à en juger d’après les nombreuses formes provençales du manuserit (v. p. XX et les Notes), cette supposition n’a rien que de très naturel. Seulement cette version provençale n’a pas été trouvée, et on serait tenté
1) Rev. des langues rom., 3 série, t V, pp. 88—91.
2) Rev. des L. rom., 3 série, t. VIII, p. 49.
5) D'après Jordan (Z. f. rom. Phil. 1920, p. 194) cette indication du poète ne se rapporterait qu’à la seconde partie de son oeuvre et non au
roman entier.
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de croire que ce texte latin qui aurait contenu la vie du héros telle que la raconte notre poète, n’a pas du tout existé.
Au point de vue littéraire il se pose une question qui mérite d’être étudiée d’une manière plus approfondie que ce n’est possible dans cette courte introduction : Quel est l'apport personnelde l’auteur dans son oeuvre,;etqu'ya-t-ild'emprunté? En étudiant ce qu’il y a d’emprunté, nous aurons en même temps une réponse à la première question. Jordan!) a fait remarquer que dans le Cligès de Chrestien de Troyes le prince Alixandre, tout comme Joufroi, se rend aussi en Angleterre pour se faire ,adouber” par le roi Artus. L'histoire du sénéchal félon, qui accuse la reine de l’infidélité, est le motif bien connu que nous rencontrons entre autre dans l’histoire de Geneviève de Brabant. Quant au récit où notre héros se déguise en ermite pour délivrer Ja belle Agnès, emprisonnée par son mari dans une tour, il est peut-être suggéré par une histoire orientale que signale Jordan?) et qui se trouve en traduction latine dans l’Hist. septem sapientum:*).Quidam miles Galicus se esse cum quadam domina sepius sompniabat. Numquam tamen viderat eam nec ubi moraretur sciebat. Et ipsa de milite similia sompnia habebat, et unus formam alterius ymaginariam in mente conceperat, ac si mutuo se vidissent. Miles vero captus amore — — tandem pervenit ad quoddam castrum in Yspania iuxta mare, in quo erat turris alta viginti clavatis firmata. Et aspiciens vidit in turris sumitate per fenestram feream dominam quam in sompnis se vidisse estimabat, et ipsa eodem modo militem recognovit — — —, Quo facto miles querens occasionem 1llic remanendi ad dominum castri accessit et suum auxilium et liberaliter optulit — — —. Concessit castellanus militi hoc petenti ut juxta turrim sibi domum construeret ad manendum. Quo facto cum quodam magistro muri iurato ut factum proderet conposuit ut foramen secretum in pede turris faceret — —, per quod sibi accessus pateret ad dominam, et e converso 1lh ad eum.”
3) Edit. Hilka, I, p. 30: Inclusa.
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Le même motif reparaît dans la Flamenca: la tour où est enfermée la belle épouse d’un seigneur jaloux et le jeune amoureux qui par un chemin souterrain parvient à délivrer la dame. Tandis que dans l’histoire orientale que nous venons de citer, le chemin souterrain seul suffit pour rapprocher Jes amants, il faut dans la Flamenca que le héros auparavant se déguise en clerc. Ce roman formerait ainsi une étape intermédiaire entre l’histoire orientale et Joufrois, où le moyen extérieur est inutile et où le déguisement seul suffit.
Le passage qui raconte le partage des biens entre Joufroi et son ami Robert, a des traits communs avec des motifs orientaux. ‘)
Le poète a donc connu certains récits d'origine orientale. Il a aussi dû connaître les troubadours — le nom de Marcabrun en est une preuve suffisante. L’imitation du Cligès de Chrestien, les noms tels que Blancheflor et Iseut la Blonde, prouvent que les romans du nord de la France ne lui étaient pas non plus inconnus.
Un trait qui caractérise notre roman, et qui lui donne une place à part dans la littérature française du moyen âge, c'est qu'à travers tout le roman, à côté des aventures du héros, le poète nous parle de son amour et de sa dame. Ce sont ces notes personnelles de l’auteur au milieu du récit qui donnent au roman de Joufrois un caractère tout spécial. Il n’y a que deux autres romans qu'on puisse sous ce rapport comparer à Joufrois: ce sont Guinglain ou le Bel Inconnu de Renaud de Beaujeu, et Partenopeus de Blois. Dans chacun de ces trois romans, le poète s’est proposé de plaire à sa dame et de se concilier ses faveurs. Mais tandisque le Bel Inconnu est un roman qui se meut dans le cadre d’une intrigue extraordinaire et de visions féeriques, tandis que le Partenopeus contient également encore bien des éléments surnaturels, Joufrois reste entièrement dans les données de la vie réelle. |
III. L'auteur. Comme le démontre Jordan dans son article cité ci-dessus, Joufrois et Portenopets ont tant de ressemblances entre eux qu’on serait tenté de croire que l’auteur de
1) v. G. Paris, Romania, 1380, p. 8.
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Joufrois a dû connaître l’autre roman. Dans le Bel Inconnu aussi nous pouvons constater des traits communs avec Joufrois. L'auteur du Bel Inconnu dit au commencement de son roman qu'il l’a composé pour plaire à celle qu'il aime »outre mesure” et pour lui montrer ce qu'il sait faire.‘) De même l’auteur de Joufrois a ,;mis son histoire par amor en rime” (85). Plus loin Renaud insiste sur sa loyauté envers sa dame qu’il n’a pas le droit de nommer ,,;amie”, mais qu'il peut appeler ,,mout amee”. Ce passage rappelle les vers de Joufrois (17—80) où l’auteur se plaint que sa dame ne l’appelle que ,sire” au lieu de dire ,,beus douz amis”. De même que l'auteur du Bel Inconnu, quand :l raconte le bonheur de son héros, fait un retour sur lui-même et déclare que toutes les peines d'amour sont largement payées par la récompense qu'on en reçoit, et que ceux qui médisent de l'amour doivent être blâmés, de même l’auteur de Joufrois, après avoir loué l'amour (23—-26) et sa dame (744, 1219 etc), se met à raconter que sa dame l’a délivré des liens d’une fausse amie (vv. 1221 etc.), avoue ensuite qu’il a réussi à tromper les tricheurs et les ,losengiers” qu’il blâme à plusieurs reprises, et qu’enfin il a été iui-même trompé par sa dame, qu'il avait crue lovale (4380).
L'auteur de Joufrois n'est pas connu. Déjà Grôber avait fait l'observation que, puisque sa dame l’appelle ,,sire”, 1l doit avoir appartenu à la noblesse, KEtait-ce un grand seigneur ou un petit gentilhomme? Langlois serait tenté de soutenir la seconde alternative, parce que l’auteur insiste singulièrement sur la vertu de largesse de son héros”.?) Mais cette qualité de largesse est trop inséparable du caractère d’un chevalier du moyen âge en général, pour qu'on puisse dire, que pour vanter cette vertu, il fallait plutôt appartenir aux couches d’en bas qu'à celles d’en haut. Il nous suffit donc de dire qu’il doit avoir été de la noblesse.
Ce n'était pas un poète de profession, comme l’avoue l'auteur lui-même:
1) Voir Histoire littéraire de la France, t. XXX, p. 181. 3) La vie en France au moyen âge, p. 107.
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N'onques n'i oi martel ne lime Ne nul maistre fors que s’amor Que bien m'enseigne chascun Jor (86—-S8).
Comme poète il n’a eu personne pour lui enseigner l’art de faire des rimes; il ne s’est servi ,,ni de marteau ni de lime” pour former ses vers. Sa langue ne varie pas beaucoup, et aussi dans sa versification il recourt souvent aux mêmes mots (v. la versification). Mais son style est plein de verve et de fraîcheur, son récit souvent entremêlé de plaisanteries et de proverbes, et sa manière de s'adresser aux lecteurs pour leur poser des questions de conscience dans des situations embarrassantes (vv. 4209—14) est quelquefois même dramatique.
De la vie de l’auteur nous ne savons rien. Tout ce qui ressort de l'étude de sa langue, c’est qu’il a dû écrire son poème au XIII® siècle et dans un dialecte du sud-est, très probablement en Bourgogne ou dans un des pays environnants (v. le ch. V. sur la langue).
IV. La versification. L'auteur de Joufrois a écrit son poème en vers octosyllahiques. Les vers, tels qu’ils se présentent dans le ms., ne sont pas toujours réguliers: tantôt ils sont trop longs, tantôt trop courts d’une svllabe. L'auteur a tantôt élidé l’e final devant une voyelle suivante, tantôt il l'a compté pour une svilabe admettant ainsi un hiatus. Cet hiatus nous l'avons indiqué par un tréma sur l’e. Quelquefois un changement dans l’ordre des mots du ms. a été iécessaire pour établir le nombre de syllabes exigé (v. les notes). Ailleurs, nous avons cru devoir suppléer au défaut du vers par des conjectures simples et qui s’unposaient d’elles-mêmes. Les rimes sont assez pauvres: le versificateur peu hahile a subi la contrainte de Ja rime, car il lui arrive très souvent de faire rimer un mot avec lui-même. Sans nous occuper ici des cas très nombreux où un mot simple rime avec son composé comme par ex. faire: «faire 7—8, T190—9TL 9183-84, 4383—84, dire: contredire 221-—92, torne: retorne 9467—68, senble: ensenble 2539-40, 3559-60, 4427—28, garde: regarde 2681—82, pris: apris 135—36, conte: reconte 0953-54, nous signalons les cas suivants avoir 181—-82,
Introduction XV
1082-—83, 3495— 96, cous 485—86, monde 581—82, conte 640— 41, 1158—59, 4251—52, 4505—06, cure 782—83, vair 908—09, vaire 2207—08, pris 998—99, 1827—28, prise 2303—04, dure 1030—31, 1480—81, nains 1102—03, couche 1238—39, 4121 — 22, estre 1352—53, garde 1581—82, fin 1064—65, 1649—50, ont 2383—84, mis 2873—74, porte 2973—74, voie 3011—12, place 3105—06, faire 2629—30, 4039—40, rote 4569—70, où ces mots figurent dans la rime avec eux mêmes, sans qu'il y ait toujours une différence de sens. Quelquefois même la rime est imparfaite: ovre: trove 2249—50, 2579—80, ovre: esprove 4399—4400.
V. La langue. Dans l'introduction de son édition Muncker déclare que le roman de Joufrois serait écrit ,,;ïm burgurmlischen Dialekt”. Mais la liste des rimes (,Ungewühnliche Reime”) qu’il a dressée à la fin de son édition, dans laquelle il comprend des cas purement graphiques: oi: ut 1068-—69, agne: aigne 2121—22, an: ain 1508—09, ei: ai 1907—08, t: st 2907—08 etc, qui ne prouvent rien pour l'homophonie de voyelles ou de consonnes étymologiquement distinctes, ne suffit pas pour démontrer la vérité de son affirmation.
Il existe une étude spéciale de la langue de Joufrois par Dingeldey.:) Mais en outre, cette langue a été étudiée aussi par G. Paris’), Mussafia “), Chabaneau ‘), Tobler°), Birch- Hirschfeld*) et Jordan’). D’après Dingeldey l’auteur de Joufrois aurait écrit son poème en dialecte bourbonnais ou en nivernais, ou plus spécialement dans la langue du pays situé entre l’Allier et la Loire, tandisque Ja langue du copiste serait un dialecte poitevin (Dingeldex, p. 44). G. Paris croit devoir reculer le dialecte de l’auteur un peu plus vers l’est: »On peut croire que le poème de Joufrois a été composé vers
1) Jacob Dingeldey, Ueber die Sprache und den Dialekt des Joufrois, Diss. Darmstadt 1888.
2) Romania 1881, pp. 411—,19.
3) Litteraturblatt f. germ. u. rom. Phil., 1881, pp. 60—64.
+) Rev. des langues rom., 3 série, V. pp. 88—99.
5) Deutsche Litteraturzeitung, 1881.
6) Laitterarisches Zentralblatt, 1881.
5) Zeitschr. f. rom. Phil. 1920, pp. 195—204.
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le sud-est de la région méridionale (Comté, Bourgogne, Bourbonnais) et copié un peu plus à l’ouest (Bourbonnais, Berry, Poitou)”.') Jordan aussi serait tenté, ,den Dichter im Osten (Burgund) zu beheimaten”.*) Mussafia, Chabaneau, Tobler et Birch-Hirschfeld ne s'expriment pas directement sur cette question.
Voici ce que nous enseignent sur la langue de l’auteur les rimes et quelques faits de détails:
l'a et l’e nasals ne sont pas separés: primeirement: davani 1248—49, 3123—24, 3241—48, semblant: primierement 1136 —37, serjant: devant 1240—41, dorenavant: talant 1781—88, dorenavant: longemant 2169—70, davant: presant 3839—490, errant: voirement 3853—54 etc. ;
la réduction de -tee en -îc qui se trouve aussi dans les dialectes du sud-est“) est attestée par: fiancie: partie 311— 12, chauchie (calciata): s'oblie 1366—67, maisnie (ma nsionata): tricherie 59—60, maisnie: cortoisie 2341—42, maishie: mie 2359— 60, maisnie: ardie 2783—R4, masnie: escric 30993100, mainic: s’oblie 41317--38, mainie: escrie 4445—46. Le copiste écrie souvent maisnee, mainee (v. les variantes dans les notes), De méme lie (laeta): die 3481— 82, lie: mie 3493—94, sie (sedat):vie 1613—14.
Un trait caractéristique pour les dialectes du sud-est se présente encore dans la rime richace: place 2689—90 où l’e tonique entravé est devenu a), et dans la rime comme lai (:esmui) 921—28, 3649—50, chai: (aprendrai) 3641—42 d'après laquelle un t ,parasite” s'ajoute à l'a; ce trait, selon Goerlich 5), caractérise non seulement le lorrain, mais aussi le dialecte de la Franche-Comté et de la Côte-d'Or.
Le texte présente au lieu de «ai esté l'expression soi euz (:coneüz) 2756 qui est propre au dialcet du sud-est*), et
3) Brunot, Histoire de la langue fr., I, p. 316; Goerlich, Der burg- Dial., p. 16; Philipon, Les parlars du duché de Bourgogne (Romania 1910, p. 912).
a) Brunot, I, p. 316.
5) Der burgundische Dialekt., p. 23.
6) Jordan, L. c., p. 204 et Goerlich, Der burg Dial, p. 153.
Introduction XVII
au vers 4561 on rencontre le mot ors (hortus) qui du moins dans le parler populaire actuel est limité dans la même région ).
Ces faits confirment les constatations de G. Paris, c-à-d. que la langue du poête était le dialecte parlé dans le sud-est du domaine français (v. plus haut). Il faudrait encore essayer de déterminer l'endroit en question d’une manière plus précise. D’après Philipon*’), dans le duché de Bourgogne un e provenant de a tonique libre ne s’est pas développé en et, comme en champenois et en lorrain, mais reste e, de telle sorte que dans des centaines de pièces du dép. de la Côte-d'Or on ne rencontre pas un seul exemple d'infinitif en -eir ou de participe passé en -etz: les formes en -er et -ez sont donc un trait bien caractéristique du dialecte bourguignon du XITI° siècle. Or, ce sont ces formes qui se rencontrent dans les rimes de notre texte et rien que celles-ci: oblier, conter 17, 18, trover, chanter 37, 38, penser, amer 101, 102 etc.; de même -atus devient -ez, -a t a donne -ee: amez 14, blasmee, provee 61, 62 etc. ad infinitum. T'outefois, on peut objecter que ces rimes sont étymologiquement identiques et que, par conséquent, elles ne prouvent rien pour la langue de l’auteur. Mais, si même on fait abstraction des rimes comme gré (gratum): Dé 1607—08, divers (diversus):7osters 842 —43, piez (pedes): esmaiez 497—98, iriez: piez 539-—40, setez (siatis):/liez (laetus) 2905—06, qui malheureusement sont trop rares pour prouver avec assez de sûreté l'éxistence des formes en question dans la langue de l’auteur, 1] faut prendre en considération que, dans les rimes, parmi toutes ces formes qui correspondent à celles du latin sur -are,-atus,-atem et dont 1l y a des exemples à chaque page, il n’y a aucune sur -eir, -eiz et -eit. Si l’auteur s'était servi de ces formes-ci, le copiste, qui, comme celui de notre texte, se montre on ne peut plus inconséquent, aurait sûrement laissé échapper aussi de ces dernières formes dans son . texte. Mais ce n’est pas le cas. De cette absence totale des
1) Streng, Haus u. Hof im Franz., p. 120.
3) Leg parlers du duché de Bourgogne au XIIIe et au XIVe siècles : (Romania, 1910, pp. 476-—531).
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formes sur -eir, -eiz et-etf nous croyons donc pouvoir tirer la conclusion qui ne fait qu'ajouter plus d'importance au témoignage des rimes que nous venons de citer plus haut. Citons encore quelques autres traits qui, d’après Philipon, Caractérisent le dialecte de Bourgogne et qui se trouvent dans les rimes de notre poème, lesquelles cependant, quant à l'étymologie des formes, sont identiques et ne prouvent Pas grand'chose pour la langue de l’auteur: à côté de formes en er’) (de -ari um) les formes propres au bourguignon Sont en -er: diners 916, Somers 2543, diner 3189, chivalers 4431; le lat. ellu est representé par-el jusqu’au milieu du XIIIe siècle ?) : apel: dameisel 267—68, chastel: bel 938— 39, mantel: coutel 1152—53, chastel: biel 1557—58, chastel: doncel 1855—56, joel: anel 2263—64, cervel: isnel 3007—08, doncel: bel 3837—38, ce n’est que plus tard que -e/ se brise en-eal: ces formes se recontrent aussi: manteaus: dameseaus 533—34, casteaus: dancheaus 3095—96; le { final dans -8tum, -atem ne persiste Pas Comme en lorrain*): cité: leitré 361—62, erré: trespassé 680—81, cité: alé 686—87 ete.
Des traits ci-dessus nous CTOYons pouvoir conclure que la langue du poète a dû être le parler du duché de Bourgogne ou celui d’une région avoisinante. La localisation en Bour- 80gne trouve en outre un Certain appui dans le fait que la premiêre aventure joue à Tonnerre (dans le dép. de Yonne), donc en Bourgogne.
Si dans les rimes de notre texte les imparfaits de l’ind. de la I:ère Conjugaison comme Ovrot (3489), menot 3056 etc. présentent des formes qui caractérisent les dialectes du sudouest *), — fait d'après lequel Dingeldey serait tenté de
1 ,,Les formes en er qui à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle font concurrence à la forme en -er” sont, selon Philipon, d'importation française (Romania, p. 512).
2) ibd., p. 515.
3) Philipon, 1. C., Romania, p. 529.
4) v. Goerlich, Die südwestl, Dial. $ 152.
5) Dingeldey, p. 44.
Introduction XIX
servi selon ses besoins, faisant rimer tantôt sot: enveiot 2821 —22, tantôt soit: herbergeoit 1683—84.
Les rimes comme un: tronçon 3019—20 et l’on (= un): conpaignon 4061—62 qui sont aussi caractéristiques pour les dialectes du sud-ouest ‘) sont trop rares pour qu'on puisse en tirer des conclusions en faveur des dialectes du sud-ouest. Quant à La date du poème, nous savons que le manuscrit a été écrit au commencement du XIV® siècle *; c'est un terminus ante quem. D’après Muncker, le poème daterait déjà du commencement du XIII: siècle, une constatation qui paraît être prouvée aussi par ce que nous venons de voir dans les citations ci-dessus.
La langue du copiste qui en général est très inconséquente présente des traits caractéristiques des dialectes du sud-ouest et même du provençal. En renvoyant à l'étude détaillée de Dingeldey, nous nous contentons à relever quelques traits qui caractérisent bien la langue du copiste:
le lat a+ donne souvent comme au sud-ouest *) ou: lous 4, chouse 229, 608, 2622, 2629, enclouse 1841 ;
au lieu de e le copiste écrit souvent a: aüsiez 3923, aust 507, 2263, 2310, sat 1338, saüst 297, 1108, 3387 ;
le copiste écrit comme en Saintonge, en Angoulême et en provençal *) un a final (quelquefois ae: unae 1291, totae 3038, cf. les notes) : aigua 1717, ela 208, forcha 369, amia 1436, filla 3939, esta 1652 et des formes provençales telles que veignaz 2895, durara 4137, mas 508, 537, tal 839, carnal 3825:
les formes avec un eu du dialecte du sud-ouest‘) au lieu de eau du centre se recontrent souvent : beus 1176, 1345, 2537, chasteus 696, 1655, 3630, 4363, (h)eume 395, 483, 496, 506, 515, 902, 1051, quurreus 3029, 3140 ;
le copiste laisse tomber r après p dans pendre au lieu de prendre: 181, 936, 3340, 3367, 3399 *) (v. les notes) ; et il
1) Goerlich, 1. c., $ 34.
2) v. Chabaneau, p. 90, et G. Paris (Romania, 1881, p. 411). 3) Goerlich, Die südwestl. Dial., & 42.
*) ibd. $ 45, et Chabaneau, p. 91.
s) ibd., $ 31.
s) cf. Goerlich, Die südwestl. Dial., 8 T0.
XX W. 0. STRENGRENKONEBN
remplace n par r dans arme 1572, 1574, 1579, 1703, trait qui caractérise également le dialecte du sud-ouest :) ;
il ne paraît pas avoir prononcé ls final, puis qu'il confond toujours les formes avec et sans s — de là son inconséquence dans l’emploi des formes du sujet et du régime direct —; il écrit chascuns, chascus pour chascun vv. 60, 601, chevals pour cheval 444, uns pour un 493, 517 etc. ;
il transcrit le lat. k initial quelquefois par ch: 469, 3331; souvent le qu latin entre voyelles a passé comme en Poitou’) à g: seigre 21, segre 36, sequi 2928, segu 3271, sigant 381, aigua (v. plus haut), mais quelquefois aussi il a abouti à v: aive 1105, eve 2281, antives 1160;
il se sert assez souvent de la forme neutre o pour lo: 1433, 1817, 1818, 2504, 3388, 4333, qui caractérise le dialecte
du sud-ouest *) ; à côté de as espees 488, as viles 1655, le copiste écrit a les
noces 3534, un frait propre au provencal *) ;
il faut attribuer à une influence provençale la confusion fréquente de par et de por, trait qui est commun aussi dans le dialecte du sud-ouest ‘) : por au lieu de par 62, 280, par au lieu de por 276 etc. (v. les notes);
une forme provençale de la 3. pers. de l’impf. du sub]. (tirée du prov.-ssa) au lieu de-st se recontre dans feisse meisse 178, 119, abatisse 1261, puisse 1375, fusse 1442, tenisse 3107 ; l'emploi assez fréquent de ne pour en aux vers 252, 442, 1186, 2046, 4551 etc. (v. les notes), la forme ensir (— eissir de exire) aux vers 151, 813, 1826, 2120, 2176, le mot conduit dans le sens de ,,provisions de bouche” (— prov. conduch) au vers 1671 et l'emploi du futur antérieur pour le parfait: avra fait 3619 sont des provençalismes qui, d’après Chabaneau‘), prouvent l'influence considérable que la langue (et la litté-
1) ibd., $ 77.
2) ibd., $ 106.
3) Goerlich, I]. c., $ 135.
4) v. Chabaneau, p. 91.
5) Chabaneau, p. 91, et Goerlich, I. c., $ 146.
Introduction XXI
ture) provençale a exercée non seulement sur le poète, mais avant tout sur le copiste. Aussi, vu l'intérêt linguistique du texte, avons-nous cru devoir conserver dans la mesure du possible même les graphies les plus fantaisistes du copiste. Nous ne corrigeons que là où nous le Jugeons nécessaire pour la compréhension du texte, en signalant en note les graphies du manuscrit.
JOUFROIS.
ol. 1r°) Uns jous noveaus d’amor novelle Que tot li cuer me renovelle, S’est en moi mis tot de novel.
Deus en ait lous, car ce m’est bel, 4 C’onques ne soi grant joie avoir, S’amors ne m’ot en son pooir.
Qu’amors me guie mon afaire E toz les biens que Je doi faire ; 8 De toz m’en adrece et conseille Et mon afaire m’apareille Si bien, que, quant sui fins amis, Riens ne me faut, ce m'est avis, 12 Ainz ai totes mes volentez, Sol que je cuide estrë amez.
Tant par ai en amor bon meistre, Que jamais sanz li ne voil estre. 16 Quar quant ge l’osoi oblier, Si vos pois bien por voir conter, Que cuers e joie me failloit Ne biens venir ne me pooit. 20 Por ce voil seigre son esclo.
Sor tote rien d’amor me lo, Que si g’ ai rien en li perdu, Et il lo m'a si bien rendu, 21 Que bien conois qu’a doble en aut De mal en bien ai fait un saut.
Por ce m’otrei tote ma vie, Que amors m’ait en sa bailie: 28
W. O0. STRENG-REINKONEN
Otroie Deus, que mantreit don
(Fol. 1 v°) En sa baillie, s’amors non,
(Fol.2r°)
Que tant par a de bien en li.
Ele fait de coart ardi,
Saje de fol, del eschars large, Et de mauvais cuer fait soage, Et de vilan fait cortois fin.
Qui bien velt segre son chemin, Molt poreit bien en li trover.
Ne fait ele rire et chanter,
Doner et joster et despeindre, Corz et torneiemenz enprendre ?
Toz che et plus seit enseigner Amors, qui si velt conseiller, Qu’el monde n’a si douce rien.
Ne cil ne dient mie bien
Que vont disant qu’amor empire:
Trop grant menchonge seivent dire,
Que unques amors plus n'i vaut Qu’ele fait or, se Deus me saut!
Ne unques ne fu plus veraie
Que ele est or, qui bien l’asaie.
Mais plus s’entendent en trichier Les dames et h chevalier
Que il ne firent unques més, S'en est li segles plus mauvés, Quant la fause le faus engigne, Et cil d’amor se gabe et guigne Et dit, fause amors l’a traï.
Non a, certes! Ce poise li,
Que par ce li tout tricherie Chascun Jorn molt de sa maisnie, S’en est molt a grant tort blasmee Amors par fole gent provee
Qui ne sevent raison entendre.
De ce voil bien amors defendre, C’onques ne chanjJa sa valor,
Ne ja n'amera trichéor,
Qui ont le siegle mis a mal,
Quar por eus perdent li leial
Joufrois Les biens que il ont deservi, Ne ne pueent trover merci.
Mal aient 1l sanz recovrier!
Cil trichéor et menchongier 72 Mont long tens le euer tenu cas.
Mais geté m’a de cest mal pas La riens do mont que ge plus aim Et don mis cuers a greignor faim. 76 Mais de ce me fait grant martire Qu'’encor ne m'’apele que ,,sire”.
Si me disist ,,beus douz amis”, Donc fuse je del tot garis. 80 Preiez tuit Deu par sun plaisir, Que la me doint a gré servir.
Et ge por che si vos dirai Uné istoire, que bien sai, 84 Que j° ai mis por amor en rime.
N° onques n’i oi martel ne lime Ne nul maistre fors que s’amor (Fol.2 ve) Que bien m’enseigne chascun jor. 88 Et qui l’estoire velt entendre Asez i puet de bien aprendre.
Ensi que l’estoire reconte, À Poitiers ot jadis un conte. 92 Qui avoit non li cuens Richiers Et fu molt leiaus chevaliers.
Alenors ot nom sa feme.
Un enfant ot de cele dame, 96 Un vaslet que Joufrois ot nom, En cui nen ot se tot biens non, Qu'il fu tant pro et de bon aire C'onques Deus meillor ne soit faire, 100 Beaus et sages sanz mal penser, Et sot bien chevaliers amer Et honorer et tenir chier.
Un jorn vint son pere proier, 104 Par grant amor dire et requerre, Que l’envoiast en Engleterre, Au roi Henri que l’adobast, Et que tant del suen li donast 108
6 W. O0. STRENGRENKONEN EE Dont il poïst a grant honor Estré a la cort son seignor.
Li cuens a la parole oïe:
Biaus filz”, fait il, ,n'i faudra mie 112 Que ne face ta volenté, Qu’ausi l’avoie g'enpensé, Qu’en Engleterre t’envoiase, Au roi Henri que t’adobase, Car la poiras toz biens aprendre.
Si te cargerai a despendre Mil mars d’argent et cin cent d’or, Que ge prendrai en mon tresor, Et ferai li somiers chargier.
Por ce ne t'estout plus targier Que tu n’en ailles vers lo roi.
Si meine dis vaslez o toi Et garde, beaus filz, que preuz soies, Que ja mauvas conseil ne croies, Mais toz jorn meines bele vie.” Quan l’enfes l’ot, si l’en mercie.
Mult en fo liez, son peire a dit Que maintenant sanz nul respit Li face son erre atorner, Qu'i n’a plus soing de sejorner.
Li cuens son erre hi atorne Et li vaslet plus ne sejorne.
Quant il ot de cort congié pris, Come eil que fu bien apris, A grant joie de la ville ist O dis vaslez que il eslist Proz et corteis et senz ennui, Por mener a cort avec Jui.
Or chevaucent a grant espleit Devers Engleterre tot dreit, Si ont tant lor chemin tenu Qu’al port de Diepe sunt venu.
Tloques en la mer entrerent, (Fol. 3v°) It li mariners les menerent
J'ant droit qu’an port de Sozantone Vindrent tot droit a basse none.
(Fol.3r°)
Joufrois D
Quant arivé sunt el gravier, Xe se firent pas trop proier Li dameisels de l’ensir fors.
Une aute festëé estoit lors, 152 Si demanderent o li rois T'enoit la feste, et uns borjois L'or dist: , A Evuric mis sire Tient la feste, ce oï dire.” 156 Li vaslet en furent molt lié. En la vile sunt herbergié.
Bien maitin, ainz l’aube crevee, Lievent por faire lor jornee, 160 Si se remetent en lor voie Et chevaucerent a grant joie Vers le roi, tant que trové l’ont.
Quant 11 sot, qu’a lui venu sont 164 Que il les face chivaliers, Si les retint molt volentiers Et a un chamberlenc les fit Maintenant metrë en escrit. 168 Ensi fu a cort retenuz Li vaslet, e molt chier tenuz Ï fu de toz por sa franchise Et por ce qu’en lui ert asise 172 Et cortesié et largeiche Et grant beatez et grant proeche.
(Foi. 4r°) Molt fu de grant acointement, \Molt se fist amer a la gent, 176 Car il lor donoit beaus Joiaus, Beles cotes et beaus mantiaus; Armes et robes et destriers Donoit as povres chevaliers. 180 Qui volcit prendre son avoir, Maintenant ne pooit avoir.
\Mult par l’amoient li Englois Et la raïné et li rois. 184
Uns chevaliers molt desleiaus,
Que de la cort ert seneschaus, Avoit la raïne preié Qu'’'ele Hi donast s’amisté. 188
(Fol. 4 v°)
W. O0. STRENG-RENKONEN
Pluisor foiz l’en avoit requise, Mais grant folie avoit enprise, Qu'’ele ne lo voloit amer
Ne sa paroulé escouter.
Et puis, quant il vit que merci Ne poroit ja trover vers li,
Qu’ele l’amast par nul sanblant, Duel en ot et vergoigne grant
Et en son cuer li velt molt mal.
Deus confunde cel seneschal,
Que trop mist la cort en desroi!
Car il ala conter le roi,
Que un garchon de la cosine
Avoit trové a la reïne,
Amedous gisant en un lit,
Et qu'il en fesoit son delit.
Trop grant menchogne sot trover, Que meilz se laisast afoler
La raïné, ou les oilz traire, Qu'’ela feït itel afaire;
Car trop cremoit vergoigne et honte.
Qu’ensi con li estoire conte
Qui les paraoules en espont,
Non aveit dame en tot le mont
Qui anc fust de plus grant valor Ne plus amast pris et honor.
Ce fu la reïne Halis ;
Ce fu la belé au cler vis:
Che fu la preuz, ce fu la sage
Et la cortoise senz outrage ;
Ce fu la largëé et la franche;
Ce fu la belë et la blanche;
Ce fu cele senz contredire
De c’om porroit plus grant bien dire Que de raïne que anc fust,
C’om en tot le monde seüst.
De toz les biens qu’avoir doit feme Esteit ele reïne et dame.
Or esgardez del traïtor,
Quel menchogne dist son seignor,
Joufrois
Que tel chouse li fist entendre, OÔ vos poëz ensenple prendre C’om ne doit pas croire felon, Se il ne dit si grant raison. 232 Fol.5r°) De ce fist li rois grant folie De la parole qu’ ot oïe, Qu’onques raisons n’i esgarda, Por ce que ire li trobla | 236 Trestuit son sen et sa mesure, Car trop fu la parole dure Quel seneschaus li fist entendre.
Por ce fist la Reïne prendre 240 Li rois et jura Deu li voir Qu'il la faroit pendre o ardoir.
Lors oïssiez partot grant plor | Et par la vile grant dolor 244 Mener a toz et grant dol faire Por la reïne de bon aire Que li rois faisoit forjugier, Coment s’en porroit mielz vengier. 248 Et quant li vaslet l’oï dire Qu'en tel duel et en tel martire Esteit mise la proz reïne, - Jusque devant le roi ne fine. 252 Quant fu venuz devant lo roi, Si li dist: ,Sire, entenz a moi.
Tu es rois, si dois maintenir Et loi et droiture tenir. 256 Or la mantien, si feras bien.
Li seneschaus t’a dit tel rien Don ge lo ferai recreant, Si vers moi s'en velt traire avant, 260 Qu'il a con traïtres menti {Fol. 5 v°) Qu'il est et vers toi et vers li. S'il en velt prendre son escu, Ge l’en rendrai mort et veneu. 264 Or si me faites chevalier, Car ge sui prest del desraisnier.” Li seneschaus of l'apel Et la reison do dameisel 268
(Fol. 6 r°)
W. O0. STRENG-RENKONEN
Que li desdisoit sa raison
Si l’apeloit de traïson
lot en apert devant la gent.
Bien seit, se il ne s’en defent, Vergoignos ert a toz Jors meis.
En piez se lievé el palais,
Son mantel hoste de son col, Que l’en ne le tenist por fol.
Devant le roi tot en present Son gant plele si le li tent.
»Sire,” fait il, ,gage vos baïle Que je maintendrai par bataile Vers lo vaslet qui ci m’apelle, Que vertez est ceste novelle Que ge vos ai faité entendre.
Si de ce ne me pois defendre
Mon cors, si voil que l’en me pende,
Que ja avoirs ne me defende.”
Quant li rois ot ces dous contendre, L'’uns desrainer, l’autre defendre,
Qui li presentoient lor gages,
Si prist d’amdos parz les ostages,
Et pois lor a doné lo jor.
Mais molt tienent a grant folor Au vaslet, quant 1l s’estoit pris A si bon chevalier de pris
Con est li senescaus del roi, Quar chascuns fianchast sa foi Que ja l’en tant ne saüst querre Que l’en trovast en nulle terre S1 buen chevalier ne meillor
Ne qui fust de plus grant vaillor:
Molt par estoit bons chevaliers.
Et li biaus vaslet de Poitiers Estoit enfens, n’om ne savoit De quele valence il seroit, Qu'’enqgor n’avoit armes porté Ne son cors de nient esprové.
Por ce grant dotancë avoient J'uit cil qui la reïne amoient,
Joufrois
Que ne tornast a tel ennui
Que tot son droit perdist par lui.
Atant fu la preisse partie
Et la bataille fiancie.
Chascuns vers son hostel s’en torne
Et li rois maintenant atorne
Chevaus, aubers et robes beles
Et armes fresches et noveles
Por adober les dameiseaus
Et faire chevaliers noveaus.
Avant la bataillé assez
(Fol. 6 v°) Les ot li rois toz adobez,
Le vaslet et les compaignons, Si bien, nen i faloit sperons.
Et quant la bataille dut estre,
Moit par ot grant gent a Guincestre,
Ô li rois ot le canp doné.
Maint cirge de cire ambrassé Veiroiez la nuit el mostier,
Que li vaslet ala veiller
Davant l’auter del crucifi,
Por proier damedeu merci
Que li donast del chanp l’onor.
Cine cent chevaliers por s’amor, Deschauz, nuz piez, en lange tuit, Veillerent por lui tote noit.
Por amor et por conpagnie, Davant l’autier Sainte Marie Veilla la reïne Halis,
S’ot bien mil dames do païs Ensenble o li, totes en lange.
Certes bien avroit cuer estrange, Qui la nuit veiller les veïst,
Si grant pitié ne l’en preïst.
S1 lor veïssiez Deu proier, Coupes batre, terre baissier, Aginoiller, oreisons dire, Almoisnes faire, sautiers lire, Les pluisors de pitié plorer
Et nostre seignor reclamer,
(Fol. 7 r°)
(Fol. 7 v°)
W. O. STRENGRENKONEN
Que donast veincre au fil lo conte Et lor dame defendist d’onte.
Li seneschaus soëf dormoit À son hostel ou il estoit, Que tant se fioit en sa force Qu'il ne prisoit pas une scorce La bataille qu’il devoit faire, Si n’en voloit tant del mal traire Qu'il en deignast la noit veiller, Qu’al main s’en cuidoit bien vanger.
La noit faillit et l’aube crieve, Li Jorn s’espant, li soleiz lieve; Li seint sonent par la cité; Par ces mostiers cil clerc leitré Se revestent por Deu servir, Et li vaslet ala oïr Meissé a l’auter principal Et proia Deu l’espirital S1 voirement cun il fu mis En croiz ou il fu morz et vis, Que li donast forcha et raison Contre le seneschal felon Qui vers le roi traïtres iere.
Et quant 1l ot fait sa proiere, S’ala ofrir enneslopas:
Sor l’autier pouse dous henas Qui furent andui d’argent fin, Si n’i ot pas aigue ne vin, Mais besanz d'or et bones pieres, Rubis et esmerandes chieres Et autres qui saphirs ont non.
Pois ofrirent si conpaignon Et cil qui l’aloient sigant, Chaseuns de toz els un besant.
Et quant la messe fu chantee, Fi vaslet a sa main levee, Son chief seigne, a Deu se comande Et puis après quiert et demande Ses armes por armer son COTS.
Et l’en li a portces lors.
Joufrois 13
Quant l’en li a mises davant, Armer se fait tot maintenant Et laicier les cauces de fer A bones corgies de cer. 392 Puis vest l’auberc de blanche malle ; Davant li ferment la vantalle ; En son chief mist un heume bon.
Peires i ot a grant foison 396 En cerclé et en la viseire.
Après ceint une hespee cheire, Qui molt fu bone, de grant fin, E fu faité outre lo Rin 400 A Cologné, en la cité. ; Son cheval li ont amené, Un molt buen vair destrier gascon, Covert de fer col et crepon. 404 Et li vaslet est sus montez Qui molt fu preuz et acesmez.
(Fol. 8 r°) À son col pent il un blachon À or bendé et a achon. 408 Et une lance merveilose, À un fer tranchant de Tolose, Plus clers che haumes n’est de long, Li met uns chevaliers el pong. 412 Et quant il fu sor le destrier Armez, bien senbra chevalier. Ne fu trop graile ne trop gros; Biens li sist l1 auberc el dos 416 Et el chief li aumes gemez Et li brant qu’il ot ceint au lez, Et li escu qu’il ot au col, Ne le fist mie sanbler fol, 420 Car plus fu as armes apers Que de laborer n’est convers.
La lance droite que il tint, EI canp de la batalle vint, 424 Por la reïne Halis defendre Et por son convenant atendre.
Après lui vient li seneschaus, Toz armez il et ses chevaus, 428
W. O. STRENGRENKONEN
Plus talantis de la bataille,
Qu'’esperver n’est de chacier quaille.
Quan il furent andui venu
EI canp, sunt a pié descendu.
Lor fist l’en les seinz aporter.
Li seneschaus ala jurer,
Qui la reïne ot encusee.
(Pol. 8 v°) Sor li sainz mist la main armee,
(Fol. 9 r°)
Voiant toz teil sairement fit, Que c’estoit voir que il ot dit.
Et li vaslet après lui jure
Et dit qu’il lo tint por parjure Del seirement que fait avoit,
Et dit che vencuz l’en rendroit.
Quant orent fait le serement,
Li vaslet au cheval se prent.
Sus monte par l’istrief senestre.
À une part del canp a destre Se trait le seneschaus et monte, Qui molt l’i cuidoit metre a onte.
Chascuns a mis la lance en fautre, Pois ont regardé li uns l’autre.
Li seneschaus s’est afichiez:
Des esperons qu'il ot chauciez, Point le cheval, la lance baisse, Encontre le vaslet s’eslaisse.
Et li vaslet contre lui point, S0Z l’eseu con faucons s’esjoint.
Tant con li chevaus puet aler Fiert li uns l’autré au joster, Que les fers tranchanz esmoluz Firent passer par les escuz.
Les lances brisent par esfors.
D'’escuz, de chevaus et de cors Hurtent andui tant fort ensenbre Quant li uns a l'autré asenbre, Que tot brisent quanqu’il ataignent, Et li archon d’ariere freignent, Li estref runpent et les cengles, Les poitrals et les contrecengles,
Joufrois
Si che chevals et chevalier Cheient tuit envers el gravier,
Li uns lez l’autré estordiz.
Ja fust des genz molt grant les criz, Quar cuidoient qu’il fussent mort.
Mais li reis fist crier tan fort
Son ban que cil qui parleroit
Sanz nul respit penduz seroit.
Por ce se tindrent quoi et mu.
Quan li cuer furent revenu
As dous vasaus qui jostré orent,
En piez saillent plus tost qu’il porent.
Chascuns trait del fueire l’espee, Si recomencent la meslee.
Desus les eumes Pavieis
S’en vont ferir tot demaneis
Des espees tant ruistes cous
Que les escuz qu’il ont as cous Coupent, detranchent et astellent, As espees les enchantellent.
Molt fu d’eus dos grant l’envaiïe.
Li seneschaus ne fine mie D'’esaillir le vaslet sovent ;
De toz senz grant estor li rent.
Un cous li done an descovert :
(Fol. 9 v°) En mi le col tot en apert
Lo fiert si de l’espee blanche Que les laz del heume li tranche.
Li heume li chiet jus aus piez.
Ne fu mie trop esmaiez
li vaslet, quant se sent lo chiet Desarmé, mes molt li fu grief.
Mielz velt morir, ne se venjoit.
De l’espee que il tenoit
[a vait un si grant coup doner, Qu'’andous les oilz li fait trobler Et li cervel tot li estone.
Tel coup sor le heume li done, Ja mais d’encuser n’aüst cure Li seneschaus, mas lez l’eudure
16 W. 0. STRENGRENKONEN
Brisa l’espeë al ferir, Si que puis ne la pot tenir Li vaslet, ne de rien aidier.
En lui ne ot que corrocier. 512 N'est merveille, s’il ot pesance, Quant fu en si male chaance Que il n’ot espee ne heume Et sot bien qu’en tot lo reaume 516 N’avoit uns Chevaliers plus fort Del seneschal quil het de mort, Et se il lo tenoit as braz, Molt tost seroit vencuz et maz. 520 Con cil que non l’ousoit atendre Et n'ot den se poüst defendre, (Fol. 10 r°) Les cous recevoir li estuet SOT SOn escu au mielz qu’il puet, 524 Que li seneschaus li getoit, Et davant gandisant aloit Une foiz Cha, autre foiz lai, Cun cil qui ert en grant esmai. 528 Molt par avoient grant dolor Tuit cil qui avoient amor, Quant a tel meschief lo véoient Ne conseiller ne lo péoient. 532 Lor veïssiez s0z lor manteaus Plorer dames et dameseaus, Chevaliers, borgois et serjantz.
Molt par estoit la dolors granz, 536 Mas molt par fust graindres li plors, Se ne fust del rois la paors.
Molt estoit li vaslet iriez, Quant il a veii a sez piez 540 Un tronçon de lance molt gros.
Quant l’a veü, Deu en rent los, Qu'’or cuide avoir Sa garison.
À dous mains a pris lo tronçon 544 Qui fu d’un fust fraisnin pesant.
Le plus gros a torné davant, Et quant il] vit vers S0i venir € Seneschaus, sel vait ferir 548
Joufrois
Sor le braz destre que del poing Li fait voler l’espee loing Et lo braz li mist tot en tros,
(Fol. 10 v°) Tel coup li done del retros ;
Et puis corrut prendre l’espee, Si l’a de la terre levee
Et conut que li seneschaus N’estoit mie ne sains ne saus, Sil vait saisir ardiemant :
Par les flains a dos braz le prant.
Tant fort vers soi lo strent par ire E; tant lo sace et tant lo tire Qu’a terre desoz soi l’abat Desore son escu tot plat.
E quant 1l l’ot desoz soi mis, Se l’a dereirs par l” heume pris.
A tel aïr ver soi lo sache,
Que del chief couper lo menace, S1 tost ne se clame vancuz.
Et cil se tint del dire muz
Del mot qu’il ne voloit gehir.
Ainz dit que mielz voloit morir, Que ja fust jorn vis recréant.
Et li vaslet saut entretant,
EI col lo fiert si de l’espee,
Que assez plus d’une codee
Li fait le chief del bu voler.
Tuit cil qui ont cuer d’encuser, Les dames mal metre as maris Et les amies as amis,
Sin aient itel gierdon
Cun li senescaus et tel don.
(Pol. 11 r°) Car trop en a par mi le monde De cels qui de tot bien sunt monde Et d’enoi ont les veintres plains, Icels apele ge vilains.
Et cels qui vont en lor labor, Di ge qu'ont non gaagnaor.
De cels ne voil ge pas maldire, Mais se fusse de France sire
18 W. D SirrscRrsrsysex