‹ Essai sur Mélusine, roman du XIVe siècleChapitre 13 sur 130 · II. — L'AUTEUR ET LE TEXTE · texte numérisé non relu

II. — L'AUTEUR ET LE TEXTE

On sait peu de chose sur Jean d'Arras. En 1361, un personnage de ce nom faisait hommage à Philippe de Rouvre, duc de Bourgogne, d'un fief sis dans la banlieue d'Aire et dans la ville de Marcq-en-Barœul. 11 tenait ce fief de la femme du duc, Marguerite, comtesse de Flandre, d'Artois et de Bourgogne. Son père, Thiébaud d'Arras, le possédait avant lui'. Un Jean d'Arras, en 1382, était propriétaire de trois maisons à Arras, grevées de redevances au profit des chevaliers de Rhodes *.

Jean d'Arras vivait à une époque où les rois de France et les plus grands seigneurs du royaume aimaient à former de riches bibliothèques, on disait alors « librairies », où tout se trouvait réuni pour le plaisir d’un bibliophile, la beauté de l'écriture, la finesse et l'éclat des enluminures, la splendeur des reliures. Or, en 1380, à Saint- Mihiel, un Jean d'Arras, avec ses varlets et d’autres personnes, fabriquait pour Robert de Bar un écrin, probablement un coffre à livres”. En 1392, un Jean d'Arras, libraire à Paris, reliait trois livres de la chapelle du roi, un missel, un bréviaire qu'il recouvrait de cuir de cerf, et une vie de Saint Louis‘. En 1394, un Jean d'Arras,

1. Ce sont les fez du chastel d'Aire, dont l’on fit homaige a monseigneur le duc le xxix* jour de may ccclxj & Aire... Aire. Jehan d’Arraz .j. fie seant en la bamliue d’Aïire et en la ville de Makte, qui fu Thiebaut d'Arras, son pere. Tenu d’Aire (Cartulaire de la comtesse Marguerite intitulé : Ce sont pluseurs sentences, lettres, graces, estas et autres choses enregistrees pour madame la contesse de Fiandres et d'Artois et de Bourgoigne, depuis que les contées d'Artois et de Bourgoigne vinrent en sa main, Archives de la Côte-d’Or, B, 4or, fol. 51, v°; 53, r°).

2. Rentes dues par les maisons, jardins et terres soumis à la juridiction des échevins de la oille d'Arras en 1382 (Arras. S. d.), pp. 360, 389, Baubpor, Les Princesses Yolande et les Ducs de Bar de la famille des Valois, 1° partie, Mélusine (Paris. 1900), p. 257.

3. Paiement du 20 septembre 1380. SERVAIS, Annales historiques du Barrois,t II, p. 18. Manuscrit du même, Bibliothèque de Bar-le-Duc, carton XIX, BauDor, pp. 249 ss.

4. Quittance de Jean d’Arras du 17 septembre 1%94. Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements du 27 au 31 mai 1890 (Paris. 1890), p. 294, BauDoT, p. 260, p. 261, n. 1.

relieur de livres à Paris, redorait tout à neuf, nettoyait, reblanchissait et couvrait de drap de soie verte de Damas un livre appelé « Le Pontifical'de la chapelle du roi notre seigneur »'. En 1398, un Jean d'Arras, libraire à Paris, « mettait à point» pour la duchesse d'Orléans un livre appelé Guiron le Courtois, « c'est assavoir recousait la plus grande partie des cahiers qui tombaient, le recouvrait de bon cuir vermeil el mettait quatre fermoirs, deux devant et aux deux autres côtés deux, ainsi qu'il appartient » *. |

Ce layetier, libraire. relieur, serait de plus auteur. Jean de Berry aurait commandé l'histoire de Mélusine à celui qu'il chargeait de vêétir ses livres. La première miniature du manuscrit de l’Arsenal montre un personnage dans une chaire, dictant à un scribe assis sur un escabeau”. Il a près de lui une presse dont la vis traverse une sorte de petite arche montée sur quatre pieds. Trois livres sont posés sur la presse. La main gauche du personnage principal tient l'un d'eux ouvert.

Jean d'Arras, s'il est celui que nous pensons, n'est pas un marchand du commun. Il a des biens au soleil et les chalands les plus magnifiques et les meilleurs connaisseurs, Marie de France, le duc de Bar, Jean de Berry, le roi Charles VI. C'est en outre un érudit. Il l'est à la manière de son temps, semant à plaisir les contradictions. les incohérences, les étourderies, les absurdités. Il s'embrouille parmi les dix fils qu'il donne à Mélusine, Urian, Eudes, Guion, Antoine, Renaud, Gcoffroy, Fromont, Horrible, Raimonnet, Thierry.

1. Paiement du 2j novembre 139$ sur quittance de Jean d'Arras du 13 août précédent (/bid., BAUDOT, p. 262, n. 1).

2. Quittance de Jean d'Arras du 28 janvier 1399 (n. st.), dans Le Roux ve Lixcy, La Bibliothèque de Charles d'Orléans, ñ son château de Blois, en 14327, P. 43, BAUDOT, p. 354.

3. Deux livres de la bibliothéque de Jeun de Bcrry sont « historiés au commencement », l'un d'un roi seant en une chaire et d'un religieux à genoux qui lui présente un livre (152), l'autre d'un duc seant en une chaire et d'un docteur qui lui présente un livre (1:8). Jean d'Arras mit ce frontispice en rapport avec sa modeste condition.

En un endroit il appelle Horrible Eudes. Il oublie que Fromont est le septième, Horrible le huitième et qu'après la naissance de Fromont, Mélusine est restée deux ans sans avoir d'enfant. Il fait de Thierry le huitième et le fait naître l’année qui suit la naissance de Fromnont. Ici l'on voit que Fromont est né la neuvième année du mariage de Mélusine et là qu'il est venu au monde après la guerre d'Urian en Chypre, après le mariage de Guion en Arménie, après l'expédition d'Antoine en Luxembourg et celle de Renaud en Bohême. Or Urian avait dix-sept ans lorsqu'il partit en guerre.

Au moment où Mélusine quitte pour toujours son mari et ses enfants, Raimonnet n'a pas trois ans et Thierry n'en a pas plus de deux. Mélusine le dit elle-même. Fromont avait donc tout au plus six ans quand il était moine à l'abbaye de Maillezais, et peu de jours avant le départ de Mélusine il conjurait son frère Geoffroy de ne pas brûler l’abbaye ‘.

Le lendemain de son forfait, Geoffroy est parti pour le Northumberland. Il y reste très peu detemps. Il ne lui faut que deux jours pour venir à bout du géant Grimault. Il revient de suite après sa victoire. A son retour, il trouve Raïimonnet qui l'attend. Raimonnet lui apprend qu'ils n'ont plus de mère. Geoffroy court en Forez pour la venger par le meurtre de son oncle. Il ne fait qu'aller et venir. Son père, informé de son retour, le fait aussitôt mander par Thierry ?. |

Mélusine a beau avoir de « si très bonnes nourrices, être soigneuse de ses enfants »". Ils ont beau croître et profiter si fort que chacun s’en émerveille, la féerie a ses limites, elle ne peut dispenser si généreusement du nombre des années.

Le roi d'Arménie écrit à Urian pour lui demander que

1. Fol. 23, ve, æ col. ; 40, v°, 1 et 2° col.; 41, r°, 2 col.; &1, ve, tr et 2° col. ; 104, v°, 2° Col. ; 139, r°, 1° col.

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