EUS
ne
dans une clairière éloignée. Aussitôt Mélusine l’a su par l'art des fées, et maintenant elle attire vers elle par sa puissance Raimondin, le meurtrier involontaire, qui fuit éperdûment à travers la forêt. Elle l'aborde avec une grâce piquante et toute engageante, le ranime, gagne sa confiance en lui disant le passé et l'avenir, lui donne deux anneaux magiques qui le garantiront de malheur et le demande en mariage.
Raimondin et Mélusine ont des fils nombreux, valeureux et de « fière mine », mais qui ont tous sur leur visage quelque signe de la réprobation dont leur mère «a été frappée. Antoine, à sa naissance, apporte une patte de lion dans la joue gauche. Renaud n'a qu'un œil, mais il voit de vingt et une lieues. Geoffroy naît avec une dent qui Jui passe les lèvres de plus d’un grand pouce. Fromond est marqué sur le nez d'une petite tache velue comme si ce fût la peau d'une taupe ou d'une fouine.
Cependant des années d’un bonheur inouï s’écoulent. Seule une fée, sage, bonne et puissante, n'aimant que son mari et ses enfants, ne pensant qu’à « avancer leurs affaires », peut procurer de si grandes et si constantes prospérités. Elle fonde, par une accumulation de merveilles, le formidable château de Lusignan en Poitou, « la plus belle marque de forteresse antique », disait Brantômec, « et la plus noble décoration vieille de toute la France ». Elle étend, à travers le Poitou, la Guyenne. la Gascogne ct la Brelagne, les domaines de Raïmondin. Plusieurs de ses fils règnent sur les pays qu'ils ont gagnés par des mariages. récompense de leur zèle pour secourir de royales pucelles. Urian est roi äe Chypre; Guion, roi d'Arménie ; Renaud, roi de Bohème: Antoine est duc de Luxembourg.
Mélusine s'est montrée à Raimondin comme un miracle de beauté et. de bonté ; elle a été pour lui le salut. Quand elle « enseignera » ses enfants, elle leur tracera un modèle de sagesse, de grandeur d'âme et de piété. En toutes choses elle se montrera magnifique, dans les fêtes de ses
épousailles et les apprèts des « voyages » de ses fils partant pour leurs conquêtes, dans ses libéralités aux églises et « au pauvre peuple », dans les édifices dont elle couvrira ses immenses domaines: la tradition les confondra parfois avec les traveux des Romains.
Victime d'un parjure surpris à Raimondin qui se punit lui-même en usant sa vie dans l'exil et les austérités. Mélusine est arrachée, parmi des adieux désespérés, aux plus nobles joies que cette terre puisse donner et rabattue dans son obscure pénitence. Elle s'envole sous la forme d'une serpente ailée et Raimondin se retire dans un ermitage du Montserrat eu Espagne.
L'histoire de Mélusine est vraiment belle et touchante. On s'attendrissait sur la pauvre fée condamnée par sa propre mère, pour une erreur de sa piété filiale, à devenir, un jour par semaine, jusqu'au jugement dernier, une moilié de reptile. On était soulagé de la voir abréger par son mariage la durée d'une pénitence si dure que la mort qui atteint toute « femme naturelle » lui paraissait préférable. On l'admirait dame de Lusignan, grande bâtisseuse de villes et de forteresses, épouse tendre et dévouée, mère de fils vaillants, généreux et beaux, mère par ses bienfaits de ses nombreux sujets. On s'émouvait lorsque la jalousie furiéuse de son mari, curieux impertinent, mettait fin brutalement à cette douce et puissante vie en chassant à jamais celle qui en était l'auteur. Toute cette légende de brillante féerie et de religieuse tristesse était en harmonie avec l'âme simple, éprise de mystère et compatissante de nos bons aïeux. (Ce n'est pas le seul motif de la faveur dont elle a joui.
La légende veut que Mélusine soit la tige de la famille de Lusignan, dont l'histoire est, pour ainsi dire, celle de l'Europe et de l'Asie des Croisades. Dans toutes les contrées où les Lusignan firent souche, et dans toutes celles où certaines familles purent se rattacher à cette maison illustre entre toutes, Poitou, Saintonge, Marche, Agenoïs, Forez, Dauphiné, Languedoc, comté de Bourgogne,
PR, Dee
Alsace, Luxembourg, Bohéme, Angleterre, Chypre, Arménie, les descendants, vrais ou prétendus de Mélusine, se sont enorgueillis de leur origine surnaturelle et de l'effrayant privilège de voir leur grande et douloureuse aieule revenir en ce monde pour leur annoncer par ses cris leur prochain trépas.
A l'époque ‘où Jean d'Arras écrivait Mélusine une grande partie des contrées occidentales de la France était sous la domination’de l'Angleterre et de nouveaux malheurs allaient étendre les conquêtes anglaises. Aussi bien, la France presque entière était divisée en parti français et parti anglais. La guerre avec l'Angleterre était moins une guerre étrangère qu'une guerre civile entretenue et menée par les Anglais, où des Français se battaient pour le compte de l'ennemi de leur nation et faisaient la plupart de ses « besognes ». On distinguait les Anglais de la nation de France et les Anglais de la nation d'Angleterre ‘. Il arrivait même souvent qu'un homme partageät sa propre vie entre les deux nations en lutte. De Français, il « se tournait Anglais » et se retournait Français. Froissart, après avoir servi la reine d'Angleterre, Philippe de Hainaut, après avoir donné de son premier livre une version anglaise, passait au service de princes dévoués à la France, et reprenait son œuvre. Rien n'était stable, tout était confus. A Poitiers, les « trois parts » des habitants voulaient être Français, mais le majeur et une partie de la communauté prétendaient demeurer Anglais *. En Poitou, « les forts et les châteaux étaient entrelacés les uns dans les autres, les uns Anglais, les autres Français » *. Ceci était vrai de beaucoup de provinces.
C'est la «translation » en vers du roman de Jean d'Arras
par un nommé Couldrette, Poitevin, parue, dans les premières années du xv° siècle, qui a fait connaître aux