V. — RAPPORTS DU ROMAN DE MÉLUSINE AVEC L'HISTOIRE
Il s'agit ici de rechercher si la légende de Mélusine a quelque fond historique, si les personnages du roman ont réellement vécu, si, parmi les événements qu'il contient, il en est qui sont arrivés, auxquels les Lusignan ont été mélés, si parmi les domaines qu'il attribue à Mélusine et à ses descendants, il y en a qui ont appartenu aux Lusignan.
D'après le roman, les Lusignan ne sont pas originaires du Poitou. La famille est écossaise et bretonne. Mélusine est la fille d'Élinas, roi de la « sauvage Albanic », et de Presine, fée d'une forêt écossaise. Raimondin sort d’une grande famille de la Brute Bretagne, celle de Léon. Etablis en Asie, les Lusignan n’oublièrent pas leur origine. Un fils d'Urian reçut le nom d'Hervé « par amour pour son aïeul ».
Les Léon tiennent grand état en Bretagne. Alain, frère d'Hervé, est seigneur de Guéménéguingamp. Hervé est sénéchal du roi des Bretons. Il a du roi en fief les pays de Léon, de Penthièvre, de Guérande et d’autres terres. « Je ne veux pas », dit Mélusine à son mari dépossédé par Josselin de Pont le Léon, « que tu laisses perdre l'héritage qui l'est venu de tes ancètres en Bretagne. Toute cette marche doit être à vous ‘. »
Telle est la fiction. Rien dans l'histoire ne rattache les Lusignan à l'Ecosse. Mais au x siècle, ils avaient eu de grands territoires en Bretagne, et comme dans le roman, ils en avaient été dépouillés. Hugues XI était devenu comte de Penthièvre par son mariage avec Yolande de Dreux, fille de Pierre Mauclere, duc de Bretagne. Elle
1 La sauvage Ecosse, dit Froissart (F. 11, p. 256). 2 Fol, 4, r°,1r col.
mourut en 1272 et son frère, Jean Ϋ, duc de Bretagne, mit la main sur le comté.
Le domaine de Porhoët, autrefois appelé le pays au-delà de la forêt de Brécilien, dont le chef-lieu était Josselin, appartenait également aux Lusignan. [1 fut du nombre de ceux que Philippe le Bel leur ôta, et s'ils plaidèrent à ce sujet devant la cour de parlement du roi de France, ce ne fut pas avec le même succès que Raimondin à la cour du roi des Bretons *.
De vrai, la famille de Lusignan est poitevine. Le nom de la fée de Lusignan n'est pas Mélusine. Jean d'Arras dit toujours Mélusigne, (ouldrette Mellusigne ct le peuple Merlusine ou Mère Lusine. Si Lusignan vient du galloromain Liciniacum, Mère Lusine pourrait être la divinité de la Fontaine de Soif, la Mater Licinia.
Aussi loin que l'on remnonte dans le passé, on trouve les Lusiguan solidement installés dans le Poitou. Lusignan est, pour ainsi dire, leur manse dominical. De tout temps la famille à laquelle il donna son nom le tint en fief des contes de Poitiers. Le second seigneur de Lusignan, Hugues 11 le Bien Aimé, fils de Hugues le Veneur, qui luimème vivait au 1x° siècle, construisit le château. La terre de Lusignan resla dans la famille jusqu'en 1308. Cette année là mourut sans postérité Guy, fils de Hugues XII. Avec lui finissait la ligne des Lusignan de France. Or, en 1271, Philippe le Hardi avait mis la main sur le comté de Poitiers. Les seigneurs de Lusignan étaient donc depuis longlemps vassaux des rois de France. Guy avait institué sa sœur Yolande, femme d'Elie Rudel, seigneur de Pons, sa légataire universelle. Philippe le Bel obtint un autre Lestainent qui annexait Lusignan à la couronne*.
1. Dk Mas-LarRie, Trésor de chronologie et d'histoire (Paris. 189).
2. RosexzWw&1G, Wiclionnaire topographique du département du Morbihan, introd., p. xxr. Àf. Æ., p. 358. Baubor, p. 291, n. 1.
3. Gurdo succeda à son frere Hugues Brun 3-=, aux comtez de Lusignan, de la Marche. Angoulesme et Fougivres. Cestuy encore ieune et non marié, la 4seannee qu'il eut ses seigneuries, estant d’'auenture allé à Lusignan. et de la à Poitiers, où pour lors estoit le roy Philippes le Bel