‹ Essai sur Mélusine, roman du XIVe siècleChapitre 6 sur 130 · Desaivre, p · texte numérisé non relu

Desaivre, p

a. « Le Roman de Melusine », dit Salvaing, « qui fut composé par Jean d'Arras l'an 1386, met au nombre des descendans de cette fée la premiere race de Sassenage, suivant quoi l'on montre le lieu où la fable dit qu’elle avoit accoütumé de se baigner, qui est une belle grote, dans laquelle tombe avec impetuosité une source d'eau d’une merveilieuse abondance qui fait un grand ruisseau coulant par le milieu du bourg, près de laquelle sont des cuves ou concavitez naturelles dans le rocher qu'on metau nombre des merveilles de la province, parce que la créance du païs est que le matin de la Fête des Rois, elles sc trouvent d'elles mêmes pleines d'eau plus ou moins par des moiïens inconnus, ce qui fait qu’elles sont consultées comme les présages de l'abondance ou de la sterilité de la saison, comme Aymar Falco, commandeur de l'ordre de Saint Antoine, a remarqué il y a plus de cent cinquante ans dans son Histoire Antoniane » (De l'Usage des fiefs et autres droits seignenriaux par messire Denis de Salvaing, seigneur de Salvaing et de Boissicu, Grenoble, Andrè Faure, 1531, p. 321).

3. Suivant de la Mure, le roman faisait de Marcilly-le-Châtel je séjour ordinaire de Mélusine dans le Forez et attribuait à Raimondin la terre du Croisic en Bretagne (/{isloire des ducs de Hourbon et des comtes de Fores, t. Ie, Paris, Montbrison, Lyon, 1850, pp. 491. 492). — Jean d'Arras ne fait qu'indiquer le mariage d'Odon avec l'héritière du comie de la Marche. « Eu ce temps », ditil, « fut traité le mariage d'Eudes avec la fille du comte de la Marche et en fut faite la fête grande et noble sous Lusignan dans la prairie » (Fol. 55, v°, 1° col.). Le la Mure développe et enjolive cette brève mention. « Le troisième fils de Raymondin de Forez et de sa femme Mélusine, dame de Lusignan, emporta par son assiduité auprès de ses parents, pour sa portion et sa légitime, leur principale seigneurie de laquelle ils avoient pris leur nom de famille. à savoir celle de Lusignan: Car ses autres frères, ayant pris l'essort des aventures de la guerre, lui donnérent occasion, en demeurant près de Aarmondin de Forez, son père, et de Mélusine, sa mère, de cultiver si bien Icurs bonnes grâces et leur gagner si bien le cœur, que mettant en lui la principale espérance de leur postérité, ils lui assurérent leur terrc et seigneurie ancienne de Lusignan, en le mariant le premier de ses fréres à l'héritiére du comte de la Marche. Et ainsi le nom de ce seigneur est sous entendu dans le Roman de Mélusine, svus le nom d’Udon, comte de la Marche, parce que le nom d’Odon était autrefois synonyme avec le nom d'Eudes que plusieurs confondoient

avec celui d'Augues » (P. 05).

sans doute des choses vraies quand ils n'étaient pas sous l'influence de Mélusine, croyaient ou feignaient de croire à ces imaginations. C'étaient, au temps de François I+, Jean Bouchet, l'annaliste de l’Aquitaine, puis l'auteur du

Promptuaire des Médailles, contemporain de Henri II, et tout au long du siècle suivant André Du Chesne, le

rechercheur des antiquités des villes de France, Chorier et Guy Allard, historiens du Dauphiné, Denis, seigneur de Salvaing et de Boissieu, premier président en la chambre des comptes du Dauphiné, feudiste, poète latin et historien, et de la Mure, l'historien des ducs de Bour-bon et des comtes de Forez. Ils se succédaient, se citant l'un l'autre, répétant les mêmes récils, apportant des preuves et tirant les conclusions qui leur plaisaient ‘. Les Lusignan de l'Agenois, les Sassenage du Dauphiné, les

1. « Ajoutons », dit de la Mure, « à l'autorité des auteurs célèbres [Bouchet, Du Chesne] qui tombent d'accord avec nous de la descendance qu'avoit Aaymondin de la race de nos comtes de Forez, le témoignage d'un livre trés usilé parmi les savants et les curieux, imprimé en diverses langues dès Je commencement du regne du roi Henri 11 et intitulé : Promptuaire des Médailles. lans la seconde partir, en la page 151, la représentation de Mélusine étant mise sous unc monstrueuse figure, il est ainsi parlé d'elle : « Mélusine, jadis dame de Melle et de Lusignan, fut baillée en mariage à Ray mondin, fils d'un comte de Forez, duquel mariage sont issus et procréés Geoffroy à la Grand'Dent, Guy de Lusignan, Hugues de Lusignan. et autres » (T. 1°", p. 493). « On peut voir l’image de ce vaillant chevalier {Geoffroy à la Grand Dent] qui sert d'ornement aux plus curieux cabinets, au lieu ci-devant cité du Promptuaire des Médailles » (P. 505). De la Mure invoque l'autorité de Du Chesne qui lui-même se réfère à Bouchet. « Ce dernier [Du Chesne] parle en ces propres termes de la ville de Lusignan : « La ville de Lezignem est renommée par tout le monde, tant pour les grands seigneurs qu'elle a portés, qui se sont faits rois de Chypre par la valeur et la vertu de leurs armes que par les contes merveilleux qu'on en fait. On attribue communément les premiers fondements du chäteau de cette ville, jadis l’une des plus belles et des plus remarquables du Poitou, à Mélusine, grande dame de ce pays, de laquelle on fait divers jugements que Jean Bouchet semble avoir tous en peu de mots recueillis en ses annales. Voici ce qu'il en dit :

« Peut être qu'il y a eu quelque dame de Ja famille des comics de Poitiers, qui fut dame de Afelle et de Lusignan et qui fut mariée avec Raymondin, tils du conte de Forez, et que de ces deux places ladite dame prit le nom de Mélusine: que desdits HaYmondin ct Mélusine seroient venus plusieurs enfants, mesmement Guy de Lezignem, hardy et vaillant chevalier, et Geoffroy de Lesignem, son frère, surnommé la Grand'Dent, Hagues de Lezignem dont nos chroniques font mention semblablement

(PP. 4ya-493).

comtes de Forez, les Luxembourg, les Lutzelbourg de Lorraine voulaient étre du lignage de Mélusine. Jean d'Arras devint une autorité pour toutes ces grandes maisons jalouses d'acquérir un lustre nouveau et pour les historiographes intéressés à leur gloire. La cause des Sassenage fut plaidée par le complaisant Chorier et par Salvaing, l'allié de leur famille. Afin de se créer des titres à cette illustre parenté, on fuisait valoir la similitude des armes, On transformait ses armoiries, on saisissait une Yague ressemblance de noms, on supposait des chartes et des généalogies, on changeait les noms des personnes”.

Au xvi‘siècle, une fille de la première noblesse d'Outre- Mer, de la famille des comtes de Tripoli de Syrie, de la race des seigneurs de Nores, recevait au baptême le nom de la belle et bonne fée *.

À la cour des ducs de Bourgogne et des princes de Luxembourg, Mélusine avait sa place dans les banquets et dans les fêtes comme dans la librairie de Philippe le

1. Pour les Lusignan d'Agenois v. Grande Encyclopédie, A. MOLINIER, v- Lusignan.

2. Les armoirics des Lusignan sont burelées d'argent et d’azur à l'ombre d'un lion de gucules (Mélusine, fol. 48, r°, 1 col.). La queue de serpente de Mélusine est burelée de méme (Fol. 364, ve, 1e col.). Les Luxembourg portent : burelé d'argent et d’azur de dix pieces. au lion de gueules brochant sur le tout (De la Mure,t. l:", p. {uo). Jean d'Arras imagine que l'héritière de Lu xembourg à obtenu de son mari Antoine de Lusignan qu'il mettrait sur ses arines J'ombre d’un lion de gueules (Fol. go, r, + col.). Les dernieres armoiries des Suissenage sont celles des Luxembourg, mais le lion est armé, lampassé et couronné d'or. Le chuier €st une Mélusine. Le support est aussi une Mélusine se baignant dans une cuvette et tenant de la main droite l'évu de Sassenage et de la main gauche celui de Salvaing où Bcrenger avec cette devise: St fabula, nobilis illa est, Cette image de Mélusine figure sur la porte du château du marquis de Bérenger a Sassenage et sur un fourneau de fayence monumental faisant partie du château de Franquieres à Biviers prés de Grenoble, bäti par le connetable de Lesdiguieres pour sa seconde femme. Mais, au xu siècle, Aimar de Sassenage ne portait qu'une bande dans son êcu, ct Guillaume de Sassenage « deux cignes costoyés de deux cottices frettecs ». Primitivement le cimier était un lion naissant et ce fut ensuite un grilfonu. Les Stipports étaient tantôt des anges. tantôt un friflon, tantôt des sauvages (Nicolas Cuorigk, Histoire générale du Dauphiné, Grenoble, Charvys, 1661. P. 833. Rivoire de la Bätic, Armorial du Dauphiné, Lyon, 1862).

3. DUCANGE, Les Familles d'Outre-Mer (Documents inédits sur l'histoire de France. Paris, 1869), p. 493.

Bon. Les livres de Mélusine étaient drapés d'or, illuminés d'or et d'azur, couverts de cuir doré et argenté, avec fermoirs dorés. Les entremets à la Mélusine ménageaient d'ingénieuses surprises. Le 17 février 1454, à Lille, le duc de Bourgogne donnait un festin. Le second entremets de la seconde table était un château à la façon de Lusignan. En haut de la maîtresse tour se dressait Mélusine en forme de serpente et par deux des moindres tours jaillissait, quand on voulait, de l’eau d'orange qui tombait dans les fossés du château’. Le 18 mars, Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, célébrait à Cambrai la fête de la Licorne. Le diner fut si grand et si noble, comme l'on disait alors, que l'on se scrait cru aux noces de Mélusine. « Ils furent servis », dit le chroniqueur, s'exprimant presque dans les mêmes termes que Jean d'Arras, « de vins bons et délicieux, de plusieurs manières, en grande abondance, et quant à l'hypocras, il fut abandonné comme s'il n'avait rien coûté. » L'entremets représentant au plus près l'histoire de Mélusine et de ses enfants en grands personnages ne laissait aucun doute sur l'intention qu'avait le duc de reproduire les magnificences de sa féerique ancêtre *.

Parmi les courtisans de Philippe le Bon figurait un riche seigneur de la Souabe, le margrave Rodolphe de Hochberg, seigneur de Rœæteln et de Suzemberg, comte de Neuenbourg sur le Rhin. Il était l’un des hommes de confiance de (harles le Téméraire. Après le traité d'Arras qui annexait à la Bourgogne la souveraineté des Habsbourg en Alsace et dans la haute vallée du Rhin, ainsi que les très nombreuses seigneuries gageries qu'ils y avaient constituées, il fut l’un des commissaires désignés par Charles le Téméraire pour prendre possession de ses nouveaux domaines. Î[l possédait lui-même

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