Froissart, I, p
a. Fol. 110, v°, 2° col.
votre maitre pour savoir ce qu'il lui plaît. Il me semble qu'il soit venu ici pour faire guerre, et je ne crois pas que ce soit à mon seigneur mon mari, ni à nul de ceux de cette forteresse, car à Dieu ne plaise que mon seigneur ni nul de ses gens ait fait chose qui doive déplaire à monseigheur son père, et si, par aventure, aucuns, en haine de mon seigneur mon mari, avait informé Geoffroy d'autre chose, je le voudrais humblement supplier qu'il lui plaise ouir mon seigneur en ses excusations. » Quand le chevalier l'entendit parler si sagement, il répondit : « En bonne foi, madame, cette requête est raisonnable, je vous mènerai vers monseigneur el je crois que vous le trouverez très aimable et que vous aurez bon traité avec lui, bien qu'il soit informé contre Guérin très fâcheusement ». Ils allérent vers les logis.
Ils descendirent à la tente de Geoffroy. Lorsqu'il sut que la dame était là, il sortit de sa tente et vint à sa rencontre. La dame, qui était très bien apprise, tenait ses enfants par les mains. Avec eux elle s'agenouilla devant Geoffroy et lui fit très humblement révérence. Geoffroy s'incline vers elle, la relève très humblement et lui dit : « Madame, soyez la très bien venue ». — « Et vous, monseigneur, soyez le très bien trouvé ». Les enfants saluent Geoffroy avec grand respect, et quand Geoftroy les a relevés, il leur rend leur salut.
La dame commença de parler. File feignit de ne pas savoir que Geoffroy était venu là par mauvais vouloir : « Mon très cher seigneur », dit-elle, « mon seigneur mon mari n'est pas à présent dans cette contrée. Aussi suis-je venue par devers vous pour vous prier qu'il vous plaise de faire à mon seigneur et à moi tant d'honneur que de venir loger en votre forteresse. Amenez autant de gens qu'il vous plaira, car, monseigneur, par ma foi, il ya assez de quoi vous bien recevoir, Dieu merci, et moi et ma maison, nous vous accueillerons très volontiers et joyeusement, comme nous devons faire au fils de notre seigneur naturel ».
Geoffroy fut bien ebahi de ce qu'elle osait lui faire cette requête, vu ce dont on l'avait instruit contre son mari. Néanmoins il lui répondit : « Ma belle dame, je vous remercie de la grande courtoisie que vous m'offrez. Mais cette requête ne vous dois-je pas accorder, car on m'a donné à entendre que votre mari ne l'a pas mérité envers mon seigneur mon père ni envers moi. Toutefois, ma belle dame, sachez que je ne suis point venu ici pour guerroyer dames ni damoiselles, Dieu m'en garde, el soyez toute sûre que ni à vous ni à vos gens ni à votre forteresse je ne souffrirai que l’on fasse aucun mal au cas que votre mari n'y soit ». — « Monseigneur, très grand merci, Mais je vous prie qu'il vous plaise me dire la cause pour quoi vous avez indignalion contre mon seigneur mon mari. Jc suis certaine qu'il ne fit jamais rien que lui ou moi ayons pu penser être à votre déplaisir, el je crois, monseigneur, que, s'il vous plaît ouir mon mari en ses défenses, vous trouverez que ceux qui vous ont prévenu contre lui n'ont pas dit la vérité, et, monseigneur, je me fais forte sur ma vie que vous le trouverez ainsi que je vous le dis ».
Geoffroy pensa un peu et puis répondit: « Par ma loi, dame, s'il se peut excuser qu'il n'a pas erré contre son serment ni faussé l'hommage qu'il me doit, j'en serai tout joyeux et je le recevrai volontiers en ses excusations, lui el ses compagnons. Qu'ils viennent, ils auront toute sûreté. Je donne à votre mari huit jours, sauf allant et sauf venant, lui soixantiéme. Et la cause pour quoi je le fais, c'est l'amour de vous et de vos enfants ». — « Monscigneur », dit la dame, « Dieu par sa grâce vous veuille récompenser ! ».