‹ Essai sur Mélusine, roman du XIVe siècleChapitre 74 sur 130 · VI. — MÉLUSINE, LIVRE POUR L'ÉDUCATION DES PRINCES · texte numérisé non relu

VI. — MÉLUSINE, LIVRE POUR L'ÉDUCATION DES PRINCES

Mélusine est déjà un livre de chevalerie errante. On y voit nombre de gens de guerre et les principaux personnages du roman courir les aventures.

Des étrangers de plusieurs nations s’enferment dans la cité de Famagouste environnée par les Sarrasins et font une vigoureuse sortie contre les infidèles'. Il y avait dans la ville de Prague cent Hongrois, très vaillants chevaliers, qui sortaient souvent, escarmouchaient l'armée de Zélodus et lui portaient très grand dommage’. Des étrangers se joignaient aux frères chevaliers de Rhodes pour combattre les Sarrasins*?. Ce fut par des chevaliers qui parcouraient l'Asie que le « fol » roi d'Arménie fut induit en tentation‘.

Un jour Urian et Guion vienuent à leur mère et Urian lui dit bien sagement : « Madame, s'il vous plaît, il serait temps que nous allions par les marches étrangères nous aventurer pour acquérir honneur, renom et l'ordre de chevalerie. Et nous avons volonté de conquérir terres et pays, car nous considérons que nous sommes déjà huit frères. Dieu nous croisse en nombre ! Et nous sommes bien hillés d'être encore autant et plus. Quand votre terre sera divisée en tant de parts, celui qui serait le chef de la seigueurie ne pourrait gucrce tenir d'état de maison au regard du grand état que vous tenez, vous et monseigneur mon père. Aussi, dès maintenant, mon frère Guion et moi, nous abandonnons notre part de ce qui pourrait nous échoir de par vous, excepté votre bonne grâce, moyennant l'aide que vous nous ferez pour notre voyage »*.

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. Fol. 161, v°, 1° col.

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Le Père Etienne de Lusignan, qui écrivait son Histoire de Chypre vers l'époque où paraissait Don Quichotte, abaissant le « vieil roman » de Jean d'Arras au niveau des fades productions qui foisonnaient de son temps, n'y voyait pas, comme Cervantès, matière à plaisanter. Il en parlait en termes tragiques. Ge ne sont que « mensonges, fictions et impostures, qui ne servent qu'aux petits enfants ou aux bonnes vieilles pour les lire ou les raconter auprès des cendres ». Leur auteur, voulant illustrer la noble race des Lusignan, obscurcit la gloire de cette famille, « car ce n'est pas grand honneur à une telle ct et si chevaleresque lignée d'être louée par une plume si malplaisante et si menteuse »'.

Cependant il y a autre chose que des « menteries » dans Mélusine. Jean d'Arras a voulu faire un livre au goût de ses contemporains. Îl leur a plu en leur racontant des merveilles. Mais les livres d'éducation étaient alors à la mode. Le chevalier de la Tour Landry dédiait à ses propres filles un bien singulier livre pour l'enseignement des jeunes damoiselles, qui jouit d'une grande vogue en France et en Allemagne. Le duc de Berry n'avait pas moins de sept ouvrages « pour le gouvernement ou l'information des princes » dans sa librairie”.

Lorsque Jean d'Arras appelle son livre un traité, il dit vrai. Les proverbes dont il est prodigue peuvent être un moyen d'enseignement. La brièveté renforce l'expression de la pensée ct la grave en traits profonds dans la mémoire.

Les premiers chapitres de Mélusine renferment un éloge des sciences. Jean d'Arras veut que la connaissance de ces «nobles arts » soit réservée aux nobles. « Autrefois », ditil, « nul n'osait faire apprendre à ses enfants aucun des sept arts qui sont compris dans le noble art de rhétorique,

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