V. UNITÉ ABSOLUE DE l’ÊTRE. COMMENT PAR
MÉNIDE l’établissait.
Iæ premier attribut de l’être, c’est l’absolue unité.
«L’être, dit Parménide®, est maintenant tout » entier à la fois, et il est un...; car, si le non* » être n’est pas et n’est rien , la raison ne pourra » jamais de l’être faire sortir autre chose que lui- » même. » L’unité de l’être est en quelque sorte le résumé de la doctrine éléatique ; c’est le drapeau que l’école d’Élée porte dans l’histoire. Pla-
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DocrniiiE.
ton , Aristote , et en général tous les philosophes désignent les Eléates sous le nom de philosophes qui admettent le fiîv, le tvTàjrâvTa. Cependant, la formule îv ri nivra ne se trouve nulle part dans ce qui nous reste du poème de Parménide. Le premier auteur qui la donne est Aristote, dans le passage de sa Métaphysique où il reproduit le raisonnement de Parménide sur l’unité de l’être ; et c’est de là sans doute que l’ont empruntée les écrivains postérieurs, qui la répètent sans cesse. Il faudrait donc prendre garde d’attribuer cette formule à Parménide lui-même ; car, si , à vrai dire , elle résume complètement sa pensée , d’un autre côté, on a dirigé contre cette expression un reproche qui est peut-être subtil , mais auquel il serait difficile de la soustraire ; et une lecture attentive des Fragments atteste avec quelle rigoureuse précision Parménide emploie les termes les plus propres à rendre ses idées, et à éviter toute contradiction, même apparente. L’être, c’est ce qui est; tout ce qui n’est pas l’étre sera le non-étre, c’est-à-dire ne sera pas : donc l’étre est nécessairement un , puisqu’il n’y a et ne peut y avoir rien autre chose que lui®. Voilà comment Parménide,
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PiLftMÉNIDE d’ÉlÉE.
dans l’idée de l’être , trouvait celle de son unité. Il ne dit pas que toutes les choses qui existent n’en font qu’une seule, ce qui serait la traduction exacte de l’Sv Ta TrâvTec : U dit seulement que l’être est un Or, l’expression îv râ wâïTa, renferme et identifie les deux notions de l’unité et de la pluralité ; et il y aurait contradiction à dire que la pluralité est la même chose que l’unité. L’êv rà nivra ne signifie donc, à parler rigoureusement, qu’une totalité collective; et pour Parménide, il n’y a ni pluralité , ni totalité de collection ; il y a seulelement l’être, tô mv^, et cet être est un, pmisqu’il n’y a que lui.
L’unité de l’être est tout à la fois à la base et au sommet de l’Eléatisme; aussi est -ce un dogme sur lequel il y a unanimité de témoignages dans l’histoire de la philosophie. Platon en parle souvent dans ses deux grands dialogues éléatiques , le Parniénide et le Sophiste; il en est même question dans le Théétète « Si l’un existe ,
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i V. 60 et 67.
9 V. 74,87. ■ s P. 180 e, éd, H. E.
DOCTRINE
» fait-il dire à Parménide *, il n’est pas multiple : » il n’a donc pas de parties et n’est pas un tout. » Mais la partie est partie d’un tout ; et le tout est » ce à quoi aucune partie ne manque : doncj des » deux manières , comme tout et comme ayant » des parties, l’un serait formé de parties; il se- » rait multiple et non un. Or, il faut que l’un soit » un et non pas multiple. Si l'un est un , il ne peut » donc pas être un tout , ni avoir des parties. » Donc, l’un n’ayant pas départies, n’aura non » plus ni commencement, ni fin, ni milieu , car » ce seraient là des parties, puisque le commen- » cernent et la fin sont les limites d’une chose. » L’un est donc illimité , s’il n’a ni commence- » ment, ni fin , etc. » Aristote parle souvent ^ de l’unité de l’être des Eléates, ainsi qu’une foule d’écrivains , Alexandre d’Aphrodise , Philoponus , Simplicius , Origène , Eusèbe , etc. ^
Les Eléates ne se bornaient pas , à ce qu’il paraît , au raisonnement qui se trouve dans les Fragments de Parménide ; ils revenaient à ce principe
1 Parménid., p. 27 et 28, trad. Cousin; — p. 137, c, d, e, ' éd. H. E.
S Alex. d’Aphrod. , in Met., fol. 48 , A. t- Cf; Philop. et autres commentateurs sur les ]>assages d’Aristote cités plus haut. — Ammonius Herm. nepi fppuv. , A, f. 3 (Aide, 1503). — Origène, Philos., 11. — Eusèbe, Prœp. Erang., Xfv, 3.
PARiUÉKlDE d’ÉlÉE.
de plusieurs manières , tantôt par voie de démonstration directe, tantôt par l’absurde, en prouvant l’impossibilité de toute pluralité. Plusieurs de ces démonstrations nous sont parvenues , et il est curieux de voir les changements qu’avait subis l’argumentation des Eléates, en passant par les diverses écoles. Théophraste * , dans le premier livre de son Histoire Naturelle , reproduisait le raisonnement de Parménide en faveur de l’unité de l’étre , en ces termes : « Hors l’être , il n’y a que » le non-étre , lequel n’est rien ; donc il n’y a que » l’étre , donc l’étre est un. » Eudème ^ est encore plus concis. « Hors l’être est le non-étre; mais » l’être ne se dit que d’une manière ; donc l’être » est un. » Simplicius ® rapporte que Xénophane et Parménide disaient que le premier principe est un et infini, parce que V unité est supérieure et antérieure à la pluralité. Il est aisé , comme on voit , de reconnaître ici la phraséologie alexandrine.
Porphyre avait reproduit l’argumentation sur l’unité de l’être; et Simplicius, qui nous a con-
— Hermias, philos. Irris., s. 3, p. 403. (Dans les
œuv. de Justin, le Philosophe, Paris, 174*. ) — Simplicius, in Phys., I, f. 25, A. — Âristocles, ap. Euseb., Prarp. Erang., XIV, 17. — V. Karsten, p. 158, notes, 39 et 4i.
1 Ap. Simpl., in Phys., 1 , 25 , b.
2 Ibid., loc. cit.
5 Ibid., 1,7, A, lign. 32.
noCTRINE.
servé * le développement de Porphyre , déclare que, dans son opinion, ce raisonnement a pour premier auteur Parménide , mais qu’ Aristote a bien pu y ajouter quelque chose. Quoi qu’il en soit de l’authenticité de cet argument, il est assez fidèle à la pensée éléatique , pour que nous le reproduisions ici. « S’il y a quelque chose hors le » blanc, ce quelque chose n’est pas blanc; s’il y » a quelque chose hors le bon , ce quelque chose » n’est pas bon. De même donc, s’il y a quelque » chose hoi’s l’étre , ce quelque chose n’est pas » l’étre. Or, ce qui n’est pas l’étre, n’est rien; » donc l’être existe seul ; donc par cela même il » est un. Si, en effet, l’un n’est pas, mais qu’au » contraire il y ait plusieurs êtres , ces êtres , qui » seront plusieurs , différeront entre eux , et ils » différeront par l’être ou le non-être. Mais, com- » ment différeraient-ils par l’être , eux qui sont » semblables en tant qu’êtres ? Les semblables se- » raient-ils différents en tant que semblables ? Et » cependant la différence doit exister par quelque » chose; et elle ne peut exister par le non- être » qui n’est rien et n’est pas; et comme elle n’existe » pas par l’être , il suit que les êtres qu’on appelle » multiples ne sont pas différents. Donc l’être » n’est pas multiple ; donc il est un. »
1 In Phys., 1 , 25 , A.
PAKMÉNIDG d’glÉE.
Plus loin ^ Simplicius , reproduit comme un résumé de cet argument : « Si l’être est multiple , » les différences des êtres seront hors l’être ; mais » ce i[ui est hors l’être, est le non-être, et le non- » être n’est pas j donc les différences ne sont pas; «donc la pluralité, dont les différences sont la » condition , n’est pas. »
Voilà l’être identifié avec l’unité , non pas avec une unité abstraite , flottant au sein des nuages de l’imagination : car l’être est réel et vrai , dit Parménide ^ , et cette unité qui est l’être et qui est réelle , est en même temps une unité rationnelle Et on conçoit qu'il doive en être ainsi. Rien de ce qui tombe sous les sens n’est vrai ni certain ; l’être au contraire est la vérité et la certitude en soi ; il doit donc posséder l’existence réelle , et n’avoir rien de commun avec les choses sensibles; et c’est ce qu’exprime Aristote en disant que Fétre des Eléates est une unité rationnelle. Simplicius '' adopte ce commentaire, et dit que cet être qui est un, ne peut tomber sous les sens, mais qu’il est seulement perceptible à la pensée.
i In Phys., I, p. 52, A.
3 Arist. , Met. ,1,5: nap[«viJ»)ç [ùv yàp ïotxt toû xctra \6yov
fvoî «TtOtarui Ilapà yàp rb iv rb pai ôv oùSiv àÇtwv «vai ,
ivâyxnç SV oîsT«t sîvat TÔ ov r.«t oùflsv.
à In Phys., I, 19, B.
DOCTBIHE.
Philoponus qui ne se place pas toujours au véritable point de vue des Eléates , croit ^ que l’étre de Parménide renferme avec l’unité qui est son essence une pluralité, ri nliGor, seulement cette pluralité pour Philoponus ne serait qu’une pluralité de modes, sans aucune distinction de parties. Mais nous verrons plus loin que l’unité de Parménide n’admet de pluralité à aucun degré.
L’unité des Eléates n’est donc point à leurs yeux une unité vide et sans réalité; et comme le remarque Aristote si on n’admettait pas que l’étre est une substance qui existe réellement , il n’y aurait plus aucune existence, ni aucune réalité, du moins dans l’ordre des objets que conçoit la raison, c’est-à-dire, pour me servir du langage de la scolastique péripatéticienne , dans l’ordre des universaux, tUv xadôlo-j. L’un et l’étre sont en effet les plus grands universaux de toutes choses; et comme il faut admettre d’autant plus de réalité substantielle dans un objet qu’il approche plus de l’être , il s’ensuit que l’un et l’étre sont éminemment par eux-mêmes une substance et une réalité.
1 In Phys., I, p. 9 , B.
9 Mét., II, 4 : XupScEivet SI, it fiiv tic [tv 6vatrai ttvai riva ovffi’ov To (V T( xat ro ôv , jxqSc Tûv tivat tûv xadôXou pnSiv.
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fABMKMUE d'ÉlÉC.