IL EST ÉTERNEL
L’immobilité de l’être dans la durée est le corollaire naturel de l’immobilité de l’être dans l’espace. Si l’être est immobile , il doit l’être absolument, par rapport au temps comme par rapport
D0CTBI5E.
à l’espace; c’est-à-dire qu’il ne peut ni naître , ni périr, mais qu’il doit être immuable et éternel.
Cette partie est assurément un des points les plus originaux , un des dogmes les plus audacieux du système ; c’est celui qui excita peut-être le plus de discussions dans l’antiquité, parce que la démonstration de cette assertion entraînait, comme conséquence immédiate , l’absurdité de tout empirisme, de toutes les écoles ionienne et atomistique , et rendait illusoires et inutiles les efforts de Platon et d’Aristote pour expliquer la création et la reproduction des êtres, ce mouvement, composé des alternatives perpétuelles de la vie et de la mort , qui est le mouvement et la vie même de l’univers. C’est l’argument le mieux et le plus longuement exposé dans les Fragments de Parménide.
» On voit de suite * que l’être est sans nais-
» sance et sans destruction; qu’il n’a ni passé,
» ni avenir.... Quelle origine, en effet, lui cher- » cherez-vous? D’où et comment le ferez- vous » croître? Je ne vous laisserai ni dire ni penser » qu’il vient du non-être ; car le non-être ne peut » ni se dire ni se comprendre. Et quelle nécessité , » agissant après plutôt qu’avant, aurait poussé » l’être à sortir du néant? Donc, il faut admettre
1 V. 57 et sniv.
PAUIÉSIDE d’ÉLÉB.
» d’une manière absolue, ou l’être ou le*non-étre. » Et jamais de l’être la raison ne pourra faire » sortir autre chose que lui-même. C’est pour- » quoi le destin ne lâche point ses liens , de ma- » nière à permettre à l’être de naître ou de périr, n mais le maintient immobile. La décision , à ce » sujet, est tout entière dans ces mots, l’être ou
» le non-être Comment ensuite l’être exis-
» terait-il ? Et comment naîtrait -il? S’il vient à » naître, ou s’il doit exister un jour, c’est qu’il » n’est pas maintenant. Ainsi se détruisent et de- » viennent inadmissibles sa naissance et sa mort.
» L’être est immuable dans les limites de ses » grands liens * ; il n’a ni commencement ni fin , » puisque la naissance et la mort se sont retirées » fort loin de lui, et que la conviction vraie les » a repoussées. Il reste donc le même en lui- » même et demeure en soi.
» Contemplez fortement ces choses- qui sont » présentes à l’esprit quoique absentes (pour les » sens); car rien n’empêchera l’être d’être uni à » l’être , et rien ne fera qu’il soit dispersé entière- » ment dans son arrangement, ni qu’il soit re- » construit.
» Rien n’est ni ne sera , excepté l’être * : puis-
^ V. 81 , et siiiv.
3 V 93, et suiv.
bOCTKlHE.
» que la nécessité a voulu que l’être un et imrao- » bile fût le nom du tout, quelles que fussent k » ce sujet les opinions des mortels, qui regardent )) la naissance et la mort comme des choses vraies ,
» ainsi que l’être et le non-être, le mouvement fet J) le changement brillant des couleurs * . »
Voilà les textes de Parménide qui contiennent son opinion au sujet de l’immobilité de l’être dans la durée; ils sont formels et positifs. Ainsi, cette unité formidable qui embrasse tout , hors de laquelle la pensée ne s’arrête pins sur rien, ne laisse rien échapper de son sein. Elle ne crée ni ne détruit des images d’elle-même ; elle ne se modifie ni ne se transforme; pour elle, il n’y a ni passé ni lendemain. Ce n’est point un fleuve qui coide à travers les âges, animant autour de lui des myriades d’existences , et se diversifiant en mille aspects, suivant les capricieuses ondulations d’une route sans fin. C’est l’existence même dans toute sa plénitude, sans vide et sans étendue, parce qu’elle domine l’espace , dont il semble que l’infinité ne pourrait la contenir qu’en lui posant des bornes. Sa vie consiste à se contempler dans la permanente
1 M. Brandis, p. 186-90, de son livre sur l’Elcatisme, commence l’exposiûon des doctrines de Alclissus par l’aq;ument de ce philosophe sur l’impossilnlité de la naissance et de la mort. Le raisonnement de Mélissiis n’est qu’une reproduction de celui de Parménide.
PA.KMÉM1DE d’ÉLÉE.
pensée d’elle-même , comme une lumière dont les rayons immobiles ne créeraient d’ombre nulle part; et elle est inaccessible, dans sa durée éternelle comme dans son essence , à toute division , à toute distinction, parce qu’elle exclut tout reflet d’ellemême dans la majestueuse solitude de son être, semblable à une mer immense où régneraient le silence et l’infini.
Tous les écrivains, Plutarque, Stobée, Origène, Eusèbe, Ilermias, ^ etc. , attestent ce dogme de l’immobilité absolue de l’être des Eléates. Aristote, dans sa Physique - , reproduit presque les paroles de Parménide : « Les premiers philosophes, dit-il, » en cherchant la vérité et la nature des êtres,... » disent que rien de ce qui est ne devient ni » ne périt, par cette raison qu’il est nécessaire » que tout ce qui devient soit produit et engen- » dré par l’être ou le non-être , et que ni l’une , » ni l’autre de ces hypothèses n’est admissible. » En effet , ce qui est ne peut devenir , puisqu’il » est déjà, et rien ne peut provenir du non-être,
1 Plutarque , De placit. Philos . , 1 , 24. — Cf, Galien, De Philos . , X, 8, p. 32, E. — Stobée, Eclog., I, 21. — Origène, Pnilos., XI. — Eusèbe , Prœ/). Etang,, XIV, 3. — Hermias. Gentil, philos, Irris , 3, p. 403... ( Ap. Justin , philos., Paris, 1742.) Voy. Karsten, p. 168, note 67.