IX. l’é±re absolu est parfait
Qu’ajouter à ce que nous venons de dire de l’être absolu, sinon qu’il est parfait? Car il ne lui manque rien , et il est tout. Mais , comme aux
I Phys ., I, 1.
PARMKHIDE D’ÉtÉE.
yeux des anciens la perfection est plus grande dans un être déterminé , que dans un être indéterminé, l’être absolu sera non seulement parfait, mais encore achevé et fini. Et s’il est possible d’en trouver quelque faible image parmi les objets qui tombent sous nos sens, c’est tout au plus dans la sphère , qui est ronde de partout , qui est partout égale à elle-même , et qui est en même temps finie et déterminée. « L’être ^ n’a ni commencement ni » fin , OLvtf.p'/ji'j , «TravffTov , «disent les Fragments;....
« c’est pourquoi* il n’est pas admissible que l’être » ne soit pas infini , , car il est l’être qui
» ne manque de rien, et s’il ne l’était pas, il man-
» querait de tout L’être ^ possède la perfection
V suprême, étant semblable à une sphère entière- »ment ronde, qui du centre à la circonférence » serait partout égale et pareille ; car il ne peut y » avoir dans l’être une partie plus forte ni une » partie plus faible que l’autre. »
Cette comparaison d’une chose parfaite avec une sphère était tout à fait dans les habitudes des anciens. Avant Parménide, Xénophane avait déjà dit de Dieu qu’il est sphérique*. Aristote concevait le monde comme une sphère , à cause du mou-
3 V. lOO-A
* Xenoph,, Bell., cd. Rarsten , p. 104, 108, 109.
fiOCTBlNE.
vement circulaire de l’univers ; et cela pour deux raisons : la première , parce qu’il n’y a ni espace ni vide en dehors du monde , et qu’il devrait y en avoir nécessairement, si le monde, tout en obéissant à un mouvement circulaire , n’avait pas une forme sphérique ; la seconde , parce que la forme sphérique était à ses yeux la plus parfaite ‘ . Or, le monde , en tant qu’il est le tout , est parfait et ne diffère de l’étre parfait absolu qu’en ce qu’il est matériel et en tant que parfait, il est ce en dehors de quoi rien ne peut être : et cette propriété n’appartient ni à la ligne droite, ni à la figure rectiligne , puisqu’on peut toujours ajouter quelque chose à l’une et à l’autre, mais seulement au cercle et à la sphère Suivant Platon '* , le monde étant destiné à contenir les êtres les plus variés , devait aussi contenir .dans sa forme et dans sa figure toutes les formes et toutes les figures réelles et possibles. C’est pourquoi il avait reçu la forme d’une sphère, qui est symétrique et parfaite, et qui fait que le monde peut avoir une unité déterminée, sans avoir ni haut ni bas. Simplicius dit
1 De Calo, II , i.
^Ibid.,1, 1.
3 Ibid., II, 4.
4 V. le Timéc, XII, j>. 120 et 123, trad. Cousin ; — p. 30, c, d , et 33 , 1) , éd. H. K.
PÀBMBNIDE d’ÉLÉE.
également * que la sphère est l’objet le plus exact dans sa forme que la nature puisse offrir. Toutes ces opinions montrent facilement dans quel sens il faut entendre ce que dit Parménide sur la ressemblance de l’être à une sphère. Il a voulu seulement donner, par une image facile à saisir , l’idée de la perfection absolue de l’être , et non pas attribuer une forme positive et sensible à ce qui ne peut tomber sous les sens.
Ce que dit Parménide de la perfection de l’être, qu’il appelle en même temps fini et achevé , a été l’objet de quelques doutes, et on a cru trouver une contradiction entre les expressions de Parménide, qui emploie tour à tour les mots àTùsinov et SirauiTTov, et le mot Twre/saffpsvov , que la plupart des commentateurs emploient comme synonyme et qui est dans Aristote. « L’unité de Parménide , dit l’au- » teur de la Métaphjsique'^, parait avoir été une » unité rationnelle, et celle de Mélissus une unité » matérielle ; c’est pourquoi l’un la donne comme «finie, achevée, 7nmp«a{uvov , l’autre comme in- » finie , Sintipov. » Le âmipov s’applique, ici évidem- • ment à l’unité de Mélissus. Au besoin, ce passage d’Aristote en serait la preuve : « Suivant » quelques philosophes l’univers est un, immo-
i In Phys., I, 31-, A.
3 De g-cn. et corrupt., 1 , 8.
DOCTBIKB.
» bile et infini , parce que s’il avait une limite , » cette limite ne pourrait être que le vide ; et » comme le vide est un non-être qui n’existe pas, » les bornes de l’être n’exiStent pas non plus. » Et Mél issus , dans son argumentation , se servait beaucoup de l’opposition du vide et du plein.
Il y a d’ailleurs un endroit de la Physique^ où Aristote dit formellement que suivant Parménide l’être est fini, iztTTtpaafiho-j 2 . Or , on s’est demandé comment le même être peut être dit tout à la fois orrïXfoTOï, aTrttJOTov, et mmpaijfùvov? M. Brandis^ P*"®" pose tout simplement de lire à la place de à-nhara-j, qui est au vers 59 , ov3’ àTé’h'rrov. Mais cette correction , qui coupe la difficulté au lieu de la lever, a le double défaut d’être inadmissible, parce qu’elle ne peut entrer dans le vers , et d’être inutile. Il est , je crois , facile d’accorder entre eux les divers mots qu’emploie Parménide , et ceux dont se sert Aristote pour préciser sa pensée , mots entre lesquels on s’est trop hâté de trouver des contradictions. Le même Aristote qui a donné lieu aux doutes de la philologie moderne , fournit les moyens de les résoudre, «Un tout, dit-il^, c’est
2 Simplicius, in Phys., I, 25, A, dit également que l’étre de Parménide est fini.
3 P. 109 et HO , not., ad vs. Gl .
& Phys., III , 6.
PARMéNIDE d’ÉlÉE.
» ce à quoi il ne manque rien. Or, le tout et le » parfait, ou sont absolument la même chose , ou » se rapprochent l’im de l’autre par leur nature ;
» et il ny a de parfaiC que ce qui a une fin. C’est » pourquoi Parménide a dit une chose plus vraie » que Mélissus. Celui-ci, en effet, appelle infini » le tout , et celui-là dit que le tout est fini , et à » égale distance du milieu ; car l’infini ne peut y> s’unir au tout et à l’entier comme le lin au lin , » puisque c’est de là qu’ils concluent que l’infini » possède cette qualité précieuse d’envelopper » toute chose , et de renfermer le tout en lui- » même , à cause de la ressemblance qu’il a avec » le tout ; car l’infini est la matière de la perfec- » tion de la grandeur, et le tout en puissance non » en acte. » La conséquence la plus directe à tirer de ces paroles d’Aristote , c’est que , pour lui ainsi que pour Parménide , l’idée de la perfection est inséparable de l’idée d’une fin ; et qu’ainsi l’être doit tout à la fois être infini, sans bornes, en ce sens que rien ne le limite , et qu’il est toute existence ; et fini, en ce sens qu’il est déterminé, positif, réel et vrai, et non vague, insaisissable , comme on pourrait imaginer l’infini. Peut-être aussi pourrait-on ajouter que la perfection d’un être implique l’idée d’un but pour lequel il existe, et que c’est l’idée de ce but qui a reçu depuis Aristote le nom de cause finale, qui fait dire à Aristote que l’être doit avoir une fin.
DOCTRINE
Mais si cette conjecture est conforme aux principes de la métaphysique péripatéticienne , il ne faut pas oublier qu’aucun passage des écrits d’Aristote ne vient la fortifier. Simplicius semble avoir compris comme nous la pensée d’Aristote : « Le ^ principe de la fin et de la limitation de toutes » choses , dit-il , doit êtiv plutôt défini par la fin
» que par l’infinité Car l’imparfait , puisqu’il
» manque de quelque chose , n’a pas encore de » fin.» Quelques lignes plus loin, il dit encore - : «Si, en effet, l’être n’est en rien le non-étre, il » ne lui manque rien , et il est parfait. Mais s’il est » parfait , il a une fin , et ( en ce sens ) il n’est pas » infini. Mais avoir une fin , c’est avoir une extré- » mité. De la sorte, les opinions de ces deux » hommes ne se contredisent pas. » Ces derniers mots de Simplicius prouvent que, dans l’antiquité, on avait cherché à concilier la définition de l’être de Parménide et celle de Mélissus. Il faut donc conclure de tous les passages que nous venons de citer que , pour les Éléates, comme pour les anciens en général , l’idée de fin était inséparable de l’idée de perfection ; qu’en disant que l’être est fini et infini , Parménide et Mélissus le considéraient non sous le rapport de la grandeur , mais
J In Phys . , I , p. 7 , A.
s Ibiil., 7, B.
FÀRMÉNIDE U’ÉLÉE.
SOUS celui de la détermination ; et qu’à leurs yeux l’être était tout à la fois absolu et déterminé. Les Eléates n’ont jamais conçu l’étre sous aucun rapport de nombre ni de quantité. Aussi Aristote prétend-il à tort trouver une contradiction entre l’assertion par laquelle les Éléates déclarent que l’étre est infini ou fini , celle par laquelle ils le déclarent en même temps indivisible, parce que dans ces assertions , d’un coté ils soumettent l’étre aux rapports de quantité et de nombre que semble impliquer l’infinité de l’être , et que d’un autre côté ils nient qu’il doive être considéré numériquement et comme quantité , en ce qu’il est indivisible et simple. L’étre de l’Éléatisme est un en tant qu’il existe seul; il est fini, en tant que parfait ; il est infini en tant qu’aucun autre être ne vient le borner ni le circonscrire, et qu’il est à luimême sa fin , sa limite , son terme.