‹ Essai sur Parménide d'EléeChapitre 17 sur 48 · X. IDENTITÉ ABSOLUE DE l’ÈTRE ET DE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

X. IDENTITÉ ABSOLUE DE l’ÈTRE ET DE LA PENSÉE

DE l’Être.

Arrivons maintenant à la dernière conclusion de Parménide sur l’être , car il pousse jusqu’à la cime la plus élevée le système de l’unité absolue.

C’est un fait que la raison ne peut former la conception de l’étre sans avoir en même temps la conscience d’elle -même; l’homme se sait et se pense lui-même dans chaque acte de sa pensée.

DOGTBIHB.

Si donc U vient à se distinguer, comme sujet pensant , de l’être qui est l’objet de la pensée , il admettra ainsi au moins sa propre existence comme distincte de l’unité absolue. Dès lors tout l’Eléatisme est renversé par la base. L’univers tout entier aura beau ne former qu’ime vaste unité indivisible ; si l’homme reste en dehors pour le contempler, il forme à lui seul une existence qui, n’étant point absorbée par l’existence absolue, se pose en face d’elle, et peut s’y ajouter. Dès lors il y a non plus un être , mais deux êtres.

Parménide avait sans doute prévu cette difficulté que le plus simple acte de la réflexion devait provoquer. Aussi pose-t-il définitivement la clef de voûte à son système, en déclarant que la pensée qui conçoit l’être est adéquate et identique à l’étre lui même ; l’être se pense et la pensée est l’étre : de sorte que l’unité absolue , tout en ne sortant pas d’elle-même , demeure intelligible à la raison , et que celle-ci n’est plus forcée , eu s’observant dans l’acte de la réflexion, d’admettre quelque chose en dehors de l’unité de l’être. « La pensée, » dit Parménide est la même chose que l’être. Il » faut 2 que la parole et la pensée soient de l’être , » car l’être existe et le non-être n’est rien. » ( Et

PAHMÉNIDE d'ÉLÉE.

la pensée et la parole qui conçoivent et expriment l’être ne peuvent pas être un non-être. ) Il répète la même chose plus loin : « Or % la pensée est » identique à son objet; car, sans l’être sur lecpiel » elle repose , vous ne trouverez pas la pensée :

» rien, en effet, n’est ni ne sera hors l'être. »

Ainsi , Parménide énonce expressément l’identité de l’être et de la pensée , c’est-à-dire , l’identité absolue de la pensée et de son objet. Cette conclusion devait nécessairement couronner tout l’édifice de son système , et il l’a formulée avec une rigueur parfaite. Le raisonnement par lequel il y arrive est d’ailleui's tout à fait conforme à l’ensemble de son argumentation , et peut se traduire ainsi : Ce qui conçoit l’être, est ou l’être ou le non-être ; or, ce n’est pas le non-être, puisqu’il n’est rien et n’est pas , ni sujet , ni objet : donc c’est l’être et l’être seul qui se pense et se connaît lui-même ; donc il y a identité entre ce qui connaît et ce qui est connu , entre le sujet et l’objet ; donc enfin , puisque l’être ou l’existence nous est donnée dans la pensée , et que la pensée est l’être , il y a identité entre penser et exister ; donc être et concevoir l’être est une seule et même chose. Cette identité de l’être et de la pensée était un des dogmes de l’Éléatisme qui entraient le

1 V. 93 , et suiv.

DocraiKE,

mieux dans le courant général des idées alexandrines. Aussi les Néoplatoniciens ont-ils essayé, en l’exposant, de se l’approprier.

Simplicius * a remarqué que jamais Farménide n’a dit de l’étre qu’il est intellectuel , parce que le mot intellectuel implique la dualité de l’intelligence qui connaît et de l’objet qui est connu. Mais le même Simplicius, qui fait cette remarque , dit 2 avec Plotin ^ que l’étre de Farménide est l’intelligence d’où émanent toutes choses. Or, cette manière de parler est purement alexandrine. La pensée exacte de Farménide n’est pas que l’être est un esprit qui connaît ou qui crée d’autres êtres; mais qu’il y a identité entre l’être et la pensée ; que l’un est l’autre, et que dans cette identité , il n’y a aucune distinction possible du sujet et de l’objet. Et c’est cette identité absolue qui seulo peut mettre le dogme de Farménide à l’abri de l’objection platonicienne contre l’immobilité de l’être*. S’il y a identité absolue de l’objet et du sujet dans la pensée, la pensée n’est pas un mouvement comme le disait Flaton, et partant, elle ne contredit en rien l’immobilité de l’être.

Tels sont les résultats extrêmes et les plus loin-

1 In Phys., I, 31 , A.

Ubid., I, 19, A.

iEtmead., V. I, 8,

* V. plus haut , p. 59.

PABUÉNIDE D’ÉtÉE.

tains rivages auxquels la logique a poussé l’Éléatisme; telle est la dernière formule dans laquelle est venue se résoudre et se résumer la doctrine qui avait pris pour point de départ et pour condition la négation de la pluralité, l’anéantissement de toute multiplicité. Le système de Parménide se trouve , comme on le voit , entièrement compris entre la négation de toute réalité sensible , et l’identification absolue de l’être et de la pensée. C’est un idéalisme complet, d’autant plus extravagant qu’il est plus logique et que les conséquences sont plus rigoureusement tirées des prémisses posées.

Il est en quelque manière au pouvoir de l’homme d’oublier systématiquement toutes choses , et de s’abstraire du monde entier qui l’entoure ; il peut, en commandant le silence à tous les sens, étouffer les mille voix qui lui parlent de la nature extérieure ; mais quand il a ainsi jeté un voile par dessus sa tête, pour s’enfermer dans l’idéale contemplation du mouvement monotone de sa pensée, il a épuisé le domaine soumis à sa volonté; un degré de plus

dans rabstraction|^^onduirait à l’absolu néant.

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